Nous disions tout à l’heure que les éminences réunies ces deux jours à Rome à l’appel du Pape allaient discuter du sexe des anges, alors que la maison brûle. De ma part, c’était une boutade, peut-être en forme de provocation, mais ce n’était pas si loin de la réalité.
En fait, depuis quelques jours, et même quelques semaines, la rumeur courait dans les milieux vaticans bien informés (journalistes et clercs) que la liturgie serait au centre des discussions entre les cardinaux, avec comme corollaire la résolution du casse-tête de la messe en latin traditionnelle, objet d’un coup d’état du pape argentin avec le tristement fameux motu proprio Traditionis custodes.

La liturgie dont Benoît XVI expliquait encore à la fin de sa vie qu’elle était le sommet de la vie chrétienne, et que «La cause profonde de la crise qui a bouleversé l’Église réside dans l’effacement de la priorité accordée à Dieu dans la liturgie» (voir annexe).

Or en ouverture des rencontres, le pape Léon XIV a adressé un discours aux participants, dans lequel il a annoncé, avec sa courtoisie habituelle:

Au cours de ces journées, nous aurons l’occasion de réfléchir ensemble sur quatre thèmes : Evangelii gaudium, c’est-à-dire la mission de l’Église dans le monde d’aujourd’hui ; Praedicate Evangelium, c’est-à-dire le service du Saint-Siège, en particulier aux Églises particulières ; Synode et synodalité, instrument et style de collaboration ; Liturgie, source et sommet de la vie chrétienne.

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Pour des raisons de temps et afin de favoriser un véritable approfondissement, seuls deux d’entre eux feront l’objet d’une discussion spécifique.

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Les 21 groupes contribueront tous au choix que nous ferons, mais comme il m’est plus facile de demander conseil à ceux qui travaillent à la Curie et vivent à Rome, les groupes qui feront rapport seront les 9 provenant des Églises locales.

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Demain, nous aborderons les deux thèmes choisis, avec la question suivante comme fil conducteur :
En regardant vers les deux prochaines années, quelles attentions et priorités pourraient orienter l’action du Saint-Père et de la Curie sur cette question ?

Eh bien… le portail espagnol Info Vaticana nous informe:

À une large majorité, les cardinaux réunis en consistoire extraordinaire ont décidé de consacrer leurs travaux à deux thèmes : la synodalité et l’évangélisation et la mission à la lumière de Evangelii gaudium. La liturgie et la réforme de la Curie seront abordées une autre fois. S’il reste du temps. Nous verrons bien.

Et le même site poursuit avec ce formidable commentaire:

Ce n’est pas un détail insignifiant. Il ne s’agit pas d’une nuance technique ni d’une question d’agenda. C’est une déclaration de priorités. À un moment où l’urgence est objective – effondrement des vocations, désaffection sacramentelle, discrédit moral de la hiérarchie, confusion doctrinale –, le Collège cardinalice a choisi, une fois de plus, de se regarder dans le miroir et de parler de lui-même.

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On nous dit que le temps presse. Qu’il n’est pas possible de tout aborder. Et c’est précisément pour cette raison que l’on laisse de côté ce qui touche au cœur même de l’Église : la liturgie, source et sommet de sa vie ; et l’apostolat compris non pas comme un concept, mais comme une transmission réelle de la foi. Au lieu de cela, on choisit de continuer à réfléchir sur le processus, la méthode, la structure. Sur la synodalité. Encore une fois. .

Pendant ce temps, des cardinaux comme Robert Sarah – qui représentent une sensibilité ecclésiale centrée sur Dieu, l’adoration, le silence et la tradition vivante – ont passé des heures à écouter des personnalités comme Tolentino de Mendonça, Tagle ou Radcliffe. Le message implicite est clair : il n’y a pas le temps de parler de liturgie, mais il y en a pour réécouter ceux qui tiennent le même discours depuis une décennie, avec les mêmes résultats.

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Et ici, il convient de s’arrêter, car le problème n’est plus discutable dans l’abstrait. La synodalité, telle qu’elle est appliquée, a échoué. Et non seulement elle a échoué, mais elle commence à devenir obscène.
Elle nous est présentée comme un processus d’écoute, mais ce n’est pas le cas. C’est un monologue institutionnel. Les mêmes structures qui ont conduit l’Église occidentale à une crise sans précédent – conférences épiscopales, commissions, secrétariats, bureaux diocésains – se posent des questions, s’y répondent elles-mêmes, puis présentent le résultat comme « la voix du peuple de Dieu ».

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Ce n’est pas du discernement. C’est de l’autojustification.

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Le peuple de Dieu ne s’exprime pas dans des formulaires. Il ne s’exprime pas dans des assemblées soigneusement modérées. Il ne s’exprime pas dans des documents de synthèse rédigés par des équipes techniques. Il s’exprime à travers des faits mesurables, gênants, impossibles à maquiller : dans les séminaires vides ou pleins ; dans les vocations qui apparaissent ou disparaissent ; dans les mariages qui persistent ou se dissolvent ; dans la fréquentation réelle de la messe ; dans la pratique sacramentelle effective ; dans les pèlerinages qui se développent spontanément en marge des plans pastoraux officiels.
C’est la voix qu’ils ne veulent pas entendre, car elle ne peut être manipulée.

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Organiser un « processus d’écoute » canalisé par les mêmes diocèses et conférences épiscopales qui échouent pastoralement depuis des décennies ne peut produire qu’une seule chose : un écho. La résonance de leur propre voix. L’autosatisfaction. De la pure ingénierie narrative. Il n’y a pas d’écoute : il y a de la propagande interne.

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Et le plus grave, c’est qu’il ne s’agit plus d’une erreur de diagnostic ponctuelle. C’est une obstination. Année après année, synode après synode, document après document, le même schéma se répète : analyse interminable, langage thérapeutique, appels vagues au Saint-Esprit… et pendant ce temps, moins de foi vécue, moins de sacrements, moins de vocations, moins de clarté.

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La hiérarchie se contemple comme Narcisse, fascinée par son propre reflet, tandis que la réalité lui échappe complètement. Les textes, les étapes, les itinéraires, les « expériences de cheminement » se multiplient… mais la méthode n’est pas corrigée, même si les résultats sont désastreux.

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Et maintenant, lors du premier consistoire de Léon XIV, on insiste à nouveau sur le fait que « le chemin est aussi important que le but ». C’est une belle phrase. Elle est aussi profondément révélatrice. Lorsque le chemin devient une fin, la mission disparaît. Et sans mission, l’Église cesse d’être l’Église pour devenir une ONG spirituelle qui gère des processus.

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L’évangélisation apparaît en outre comme subordonnée. Non pas comme une annonce claire du Christ crucifié et ressuscité, mais filtrée « à la lumière de Evangelii gaudium », c’est-à-dire inscrite dans un cadre déjà connu, déjà exploité, déjà idéologisé. L’évangélisation, oui… mais sans déranger, sans confronter, sans remettre en question les catégories dominantes.

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Pendant ce temps, la liturgie – qui est le lieu où la foi s’incarne, où Dieu est adoré et non géré – est mise de côté. Comme s’il s’agissait d’une question secondaire. Comme si elle n’avait rien à voir avec la transmission de la foi. Comme si la dégradation liturgique n’était pas précisément l’un des facteurs clés de la crise actuelle.
Ce consistoire n’a pas ouvert une nouvelle étape. Il a confirmé une inertie. Et cette inertie a un coût très élevé : continuer à perdre du temps alors que la foi se perd.

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La synodalité, telle qu’elle est envisagée, n’est pas une voie de renouveau. C’est un symptôme. Le symptôme d’une Église qui n’ose plus enseigner, qui a remplacé l’autorité par la procédure, la vérité par le consensus et la mission par la conversation.

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https://infovaticana.com/2026/01/08/el-consistorio-se-centra-en-la-sinodalidad-la-liturgia-ya-si-eso/

Annexe

En 2015, Benoît XVI, retiré à Mater Ecclesiae avait rédigé la préface à l’édition en russe du volume XI de son Opera Omnia, consacré à la liturgie. « Un pont entre l’Orient et l’Occident, un chemin vers l’oecuménisme ».

Je reprends ma traduction de la version en italien, publiée dans le Corriere le 16 avril 2017, jour de Pâques (circonstance rare, les catholiques et les orthodoxes célébraient le même jour la Résurrection du Christ), alors que Benoît XVI fêtait son 90ème anniversaire.

Nihil Operi Dei praeponatur


Que rien ne soit placé avant le Culte Divin.

Avec ces mots, saint Benoît, dans sa Règle (43,3), a établi la priorité absolu du culte divin sur toute autre tâche de la vie monastique. Ce qui, y compris dans la vie monastique, n’était pas immédiatement acquis parce que pour les moines, le travail dans l’ agriculture et la science était aussi une tâche essentielle.

Tant dans l’agriculture, que dans l’artisanat et le travail de formation, il pouvait certes exister des situations d’urgence temporelle qui pouvaient apparaître plus importantes que la liturgie.

Face à tout cela, Benoît, avec la priorité accordée à la liturgie, met clairement en relief la priorité de Dieu dans notre vie: «À l’heure de l’Office divin, dès qu’on entend le signal, qu’on accourt avec la plus grande sollicitude» (43,1).

Dans la conscience des hommes aujourd’hui les choses de Dieu et avec elles la liturgie ne semblent absolument pas urgentes.

Il y a urgence pour toutes les choses possibles. La chose de Dieu ne semble jamais être urgente.

Aujhourd’hui, on pourrait affirmer que la vie monastique est dans tous les cas quelque chose différent de la vie des hommes dans le monde, ce qui est certainement juste.

Et pourtant, la priorité de Dieu, que nous avons oubliée, vaut pour tous.

Si Dieu n’est plus important, les critères pour établir ce qui est important se déplacent. L’homme, en mettant Dieu de côté, se soumet lui-même à des contraintes qui le rendent esclave de forces matérielles et qui sont ainsi opposées à sa dignité.

Dans les années qui ont suivi le Concile Vatican II, j’ai à nouveau pris conscience de la priorité de Dieu et de la Liturgie divine. 

Le malentendu de la réforme liturgique qui s’est largement répandu dans l’Eglise catholique, conduisit à mettre de plus en plus au premier plan l’aspect d’instruction, et de l’activité et la créativité de chacun.

L’action des hommes fit presque oublier la présence de Dieu.

Dans une telle situation , il devint de plus en plus clair que l’existence de l’Église vit de la célébration correcte de la liturgie et que l’Église est en danger quand la primauté de Dieu ne figure plus dans la liturgie et donc dans la vie.

La cause la plus profonde de la crise qui a secoué l’Eglise réside dans l’occultation de la priorité de Dieu dans la liturgie.

Tout cela m’a amené à me consacrer au thème de la liturgie plus largement que par le passé parce que je savais que le vrai renouveau de la liturgie est une condition fondamentale pour le renouveau de l’Eglise.

C’est sur la base de cette conviction que sont sont nées les études qui sont recueillies dans ce volume XI des Opera omnia.

Mais au fond, malgré toutes les différences, l’essence de la liturgie en Orient et en Occident est une seule et même. Et ainsi, j’espère que ce livre pourra aussi aider les chrétiens de Russie à comprendre de manière nouvelle, et mieux, le grand don qui nous est offert dans la Sainte Liturgie .

Cité du Vatican, en la fête de saint Benoît,
11 Juillet 2015

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