L’analyse, nuancée, du correspondant du Figaro au Vatican, qui souligne que la question liturgique a été écartée du programme du consistoire, tout en traçant le portrait d’un pape « très soucieux de maintenir l’unité de l’Eglise ».
L’article d’origine (en accès payant en français) a été traduit en anglais sur le blog américain Rorate Caeli, et c’est cette version que je re-traduis ici en français, en espérant ne pas enfreindre de loi relative au copyright, et que la double traduction ne trahit pas l’original

(…) conscient du malentendu que cette réduction de l’ambition du consistoire pouvait susciter dans les milieux sensibles aux questions liturgiques, le nouveau pape a immédiatement cherché à les rassurer :
« Les deux autres thèmes ne sont pas perdus ; ce sont des questions très concrètes, très spécifiques, que nous devons encore examiner. »

Le climat a considérablement changé depuis son arrivée. Si la question liturgique continue de diviser les cardinaux, comme l’a montré ce vote, nombre d’entre eux estiment que les règles établies par François pour freiner le phénomène traditionaliste dans les diocèses gagneraient à être assouplies.

LA RÉVOLUTION DE VELOURS DE LÉON XIV :

Consistoire, gouvernement de l’Église, messe en latin.

Jean-Marie Guénois
Original:
Le Figaro
Traduit en anglais sur rorate-caeli.blogspot.com/2026/01/the-velvet-revolution-of-leo-xiv
11 janvier 2026

AG du 7 janvier 2026
Vatican Media

Contrairement à son prédécesseur, qui s’était éloigné de la Curie romaine, le pape a décidé de réunir chaque année tous ses cardinaux pour réfléchir à l’orientation stratégique de l’Église.

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Léon XIV a lancé cette semaine une révolution de velours au Vatican. Il a convoqué de manière informelle ses 245 cardinaux pour deux courtes journées de travail mercredi et jeudi, qui pourraient être le point de départ d’une nouvelle vision du gouvernement de l’Église catholique.

Officiellement, quatre questions étaient à l’ordre du jour de ce consistoire : l’évangélisation, le synode, la Curie romaine et la liturgie.

Le pape avait même recommandé aux hommes en rouge de se préparer soigneusement, car il attendait l’avis du Sénat de l’Église avant de prendre toute décision.

Au final, seules les deux premières questions ont été abordées, mais au cours de plusieurs heures, les 170 cardinaux présents ont compris que ce qui importait le plus n’était pas tant les conclusions de leurs conversations – aucun texte de synthèse n’a été publié – que l’occasion de faire connaissance, de prier et de réfléchir ensemble en présence du pape.

Ce dernier, ont-ils assuré, entend cultiver la « collégialité » entre ces princes de l’Église. Ce serait l’une de ses premières réformes, discrète mais essentielle, démontrant qu’il ne veut pas diriger l’Église seul, ou presque seul, comme le faisait son prédécesseur.

Les cardinaux ont donc été répartis en une vingtaine de groupes autour d’autant de tables rondes, selon la « méthode synodale ». Ce rituel était très différent du précédent, où ils se réunissaient dans un amphithéâtre, écoutaient quelques intervenants et disposaient d’un temps de parole limité.

Tourner une page décisive

Bien que certains d’entre eux, venus de loin, se soient demandé à leur arrivée ce qui pouvait résulter d’une réunion aussi courte avec un agenda aussi chargé, ils ont unanimement accueilli favorablement, jeudi soir, l’invitation officielle de Léon XIV à se réunir à nouveau en juin 2026, puis une fois par an, pour une session de travail de quatre jours.

Tous se souvenaient de leur demande unanime, exprimée après la mort de François et avant l’élection de Léon XIV le 8 mai 2025, de ne plus accepter un pape qui gouvernerait sans ses cardinaux. En douze ans de pontificat, le pape argentin, bien qu’il fût un champion de la « synodalité » (prise de décision collective dans l’Église), n’avait en fait réuni ses cardinaux qu’une seule fois pour une session similaire.

Huit mois après son élection, le pape américain vient de tourner une page décisive.

Mais diriger l’Église catholique n’est pas une tâche facile. Depuis son élection, Léon XIV s’efforce de calmer les eaux ecclésiastiques, quelque peu agitées après les années hautes en couleur du pape François.

Néanmoins, le défi de gouverner 1,4 milliard de catholiques dans tous les pays de la planète, 630 000 religieuses, 406 996 prêtres, 5 430 évêques et 245 cardinaux — ces derniers constituant son cercle de pouvoir, dont il était encore récemment un membre discret — reste intact.

Le premier jour des discussions, Léon XIV n’a pas caché son besoin personnel de conseils. « Je ressens, j’éprouve le besoin de pouvoir compter sur vous », leur a-t-il dit. Et il a clairement sollicité leur aide pour diriger.

« Il est important que nous travaillions ensemble, que nous discernions ensemble, que nous recherchions ce que l’Esprit nous demande. »

Sans jamais oublier que « la raison d’être de l’Église n’est pas pour les cardinaux, les évêques et le clergé ; la raison d’être de l’Église est la proclamation de l’Évangile ». Une tâche immense d’un point de vue humain, mais « si nous mettons notre confiance dans le Seigneur, en sa présence, nous pouvons faire beaucoup », a assuré le chef de l’Église catholique.

Une question « à l’ordre du jour »

En trois sessions d’une demi-journée, les cardinaux n’ont toutefois pas pu accomplir grand-chose. D’où le vote surprise qui leur a été imposé au début de la session pour choisir deux thèmes parmi les quatre proposés par Léon XIV lui-même : la proclamation missionnaire, la réforme de la Curie, le synode et la liturgie. À une « large majorité », les sages ont opté pour la proclamation missionnaire et le synode.

Léon XIV en a pris note, mais, conscient du malentendu que cette réduction de l’ambition du consistoire pouvait susciter dans les milieux sensibles aux questions liturgiques, le nouveau pape a immédiatement cherché à les rassurer :

« Les deux autres thèmes ne sont pas perdus ; ce sont des questions très concrètes, très spécifiques, que nous devons encore examiner. »

De son côté, Matteo Bruni, directeur du bureau de presse du Vatican, a assuré que le fait que le dossier « liturgie » ne soit pas étudié en tant que tel ne signifiait en aucun cas qu’il était « exclu » des réflexions : « La liturgie apparaîtra notamment dans la réflexion sur la mission, ou d’une autre manière. »

Cette question figure en bonne place dans l’agenda du pape. Elle fait partie de ses priorités, comme en témoigne la lettre de convocation à ce consistoire, qu’il a signée le 12 décembre.

Ces derniers mois, Léon XIV a consulté des personnalités éminentes et des experts théologiques en liturgie.

La question est plus importante qu’il n’y paraît. Elle concerne la décision de François, prise en 2021, d’abroger la possibilité de célébrer la messe selon le rite tridentin – communément appelé messe en latin – à titre « extraordinaire », comme l’avait autorisé Benoît XVI en 2007. Il s’agit d’une question « très compliquée », a reconnu Léon XIV dans sa seule déclaration publique sur le sujet, une interview qu’il a accordée à l’été 2025 à la journaliste Elise Ann Allen pour son livre biographique [en français : Léon XIV, Éditions du Rocher/Artège].

Il a souligné que la question était « à l’ordre du jour », mais a reconnu qu’il « ne savait pas » où ce travail « nous mènerait », notamment en raison du « processus de polarisation » de la liturgie, qui est devenue « une question politique » et même un « prétexte pour promouvoir d’autres causes ».

Il souhaitait recourir à une « méthode synodale » pour le résoudre, car « le sujet est tellement polarisé que les gens sont souvent réticents à s’écouter les uns les autres ». « Cela signifie, a-t-il conclu, que nous sommes désormais dans le domaine de l’idéologie, nous ne sommes plus dans l’expérience de la communion de l’Église ».

Changement de cap

Cependant, si cette question était si importante, pourquoi les cardinaux ne l’ont-ils pas abordée cette semaine ? Deux explications circulaient à Rome.

  • L’une était liée à l’agacement de certains face aux groupes de pression favorables à la liturgie tridentine, très actifs sur les réseaux sociaux et suggérant que ce consistoire serait principalement consacré à cette question liturgique.
  • Il a également été souligné jeudi au Vatican que ce sujet concernait principalement la France, les États-Unis et quelques autres pays, et que d’un point de vue géo-ecclésial, il ne présentait pas un intérêt général. Même si, dans l’esprit du pape, la question fondamentale est de restaurer le sens du sacré dans tous les actes liturgiques catholiques, comme il l’illustre lui-même.

Le climat a considérablement changé depuis son arrivée. Si la question liturgique continue de diviser les cardinaux, comme l’a montré ce vote, nombre d’entre eux, et avec eux de nombreux évêques, estiment que les règles établies par François pour freiner le phénomène traditionaliste dans les diocèses gagneraient à être assouplies. Interrogé mercredi par la presse en marge de la rencontre, le cardinal luxembourgeois Jean-Claude Hollerich, jésuite très proche du pape François et donc peu susceptible d’être accusé de condescendance envers le monde traditionaliste, a reconnu:

« Je peux certainement imaginer un avenir avec plus de souplesse pour la messe tridentine. »

Cependant, après ce bref consistoire, personne ne sait quelle direction prendra Léon XIV.

Le pape est très soucieux de restaurer l’unité de l’Église catholique, de sorte que la question du rite tridentin n’a pas été oubliée, comme certains dans les milieux traditionalistes l’ont prétendu après ce vote.

En mettant de côté la question de la liturgie tout en insistant sur la méthode synodale, marque de fabrique du pontificat de François, Léon XIV pourrait s’exposer aux critiques des détracteurs de son prédécesseur.

Mais sa vision synodale n’est pas celle du pape argentin, même si elle s’inspire du même désir de réduire la sclérose ecclésiale et cléricale. Le mouvement synodal sous François visait à introduire plus de démocratie et de décentralisation, notamment en accordant des pouvoirs importants aux laïcs, y compris celui de contrôler les décisions prises par les évêques, ce qui n’a pas été unanimement soutenu lors des deux synodes sur la synodalité en 2023 et 2024.

Décision finale réservée aux évêques et aux cardinaux

Cependant, l’ancien cardinal Prevost, qui a participé aux deux synodes, faisait partie des prélats qui défendaient la voie synodale à condition que les prérogatives de l’évêque en vertu du droit canonique soient maintenues. Il était même membre du petit groupe de travail sur la question spécifique de la compatibilité de la responsabilité épiscopale avec la synodalité.

En décidant d’organiser des consistoires annuels de cardinaux – qui sont avant tout des évêques –, Léon XIV a certes conservé la méthode synodale introduite par son prédécesseur et son exigence de travail collectif, mais il a réservé la décision finale, et donc le pouvoir, aux évêques et aux cardinaux.

Il ne s’agit pas d’un retour en arrière, mais d’un recentrage sur la constitution juridique de l’Église catholique, réaffirmée par le Concile Vatican II, qui a revalorisé la position de l’évêque en le plaçant au rang d’apôtre du Christ.

« Nous ne sommes pas ici pour promouvoir des « agendas » – personnels ou collectifs – mais pour confier nos projets et nos inspirations au discernement qui nous dépasse (…) et qui ne peut venir que du Seigneur »,

a expliqué le pape Léon XIV lors de la messe célébrée le 8 janvier 2026 à la basilique Saint-Pierre. Tout ce processus doit être vécu « avant tout dans la prière et le silence ». Mais la tenue de cette réunion est « un geste très significatif et prophétique, surtout dans le contexte de la société frénétique dans laquelle nous vivons », a-t-il insisté.

En tant que disciple de saint Augustin, il a rappelé « l’importance, dans chaque étape de la vie, de s’arrêter pour prier, écouter, réfléchir et ainsi recentrer notre regard de plus en plus sur le but, en y dirigeant tous nos efforts et toutes nos ressources, afin de ne pas risquer de courir à l’aveuglette ou de gaspiller inutilement notre énergie ».

[Source]

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