On se souvient, et nous en avions parlé ici, que juste avant la renonciation de ce dernier, le Vatican avait été exclu du système SWIFT, paralysant financièrement le petit état en y bloquant l’utilisation des cartes de crédit.
Voilà qu’il en est question dans les Epstein Files, et cela ranime forcément le serpent de mer des circonstances du départ de Benoît XVI (en passant, cela infirme la thèse médiatique selon laquelle Epstein aurait été un simple « rabatteur de chair fraîche » pour milliardaires en quête de sensations inaccessibles au commun des mortels: en réalité, son champ d’action était beaucoup plus large).
AM Valli se pose les mêmes questions que moi (et beaucoup d’autres), tout en soulignant qu’à ce jour, on ne peut pas apporter de réponse définitive faute de pouvoir établir un lien formel avec les mails émergés des wikileaks, et, aujourd’hui, des Epstein Files.
C’est donc un simple exercice intellectuel, et cela risque, hélas, de le rester, les gens impliqués feront tout pour garder cachés leurs sordides secrets (de toutes sortes!)

Epstein, le Vatican, l’IOR et la renonciation de Benoît XVI

Je n’ai pas l’intention de me plonger dans le nid de vermine des Epstein Files. Beaucoup d’autres le font ces jours-ci, et avec une compétence bien supérieure à la mienne. Pour ma part, je pourrais vous inviter à lire, ou à relire, mon récit de 2023  “Facciamoli mangiare questi bambini” [ndt: voir annexe], qui, peut-être pour atténuer l’horreur qu’il suscitait en moi lorsque je l’imaginais, a pour seul défaut d’avoir trop viré vers la caricature.

Il y a cependant un file qui mérite d’être sérieusement examiné.

Quelques jours après la démission de Benoît XVI, Jeffrey Epstein a envoyé le courriel suivant à Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor des États-Unis :

Le changement le plus important au Vatican n’est peut-être pas le départ soudain du pape Benoît XVI, mais le changement de direction à l’Institut pour les œuvres de religion, la banque du Vatican.

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Grâce à son statut d’État souverain, le Vatican est exempté des règles de transparence non seulement de l’Italie, mais aussi de l’Union européenne. Ce statut permet à ses clients d’élite d’échapper à tout contrôle sur leurs transferts d’argent.

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En mai dernier, le président de la banque du Vatican, Ettore Gotti Tedeschi, a été licencié après que les autorités italiennes ont ouvert une enquête sur un vaste système de corruption dans lequel il aurait été impliqué [ndt: il va de soi que les insinuations sur EGT sont à replacer dans le contexte ignominieux du document. En réalité, EGT n’était pas « impliqué » mais visé, mais l’ambiguïté est voulue, et sert à l’effet recherché]. Lors d’une perquisition à son domicile, 47 dossiers ont été trouvés, dont certains compromettants sur ses ennemis internes au Vatican. Ils contenaient des instructions sur la manière de les utiliser au cas où il lui arriverait quelque chose. Les écoutes téléphoniques de Tedeschi ont également révélé qu’il craignait d’être assassiné parce qu’il connaissait les secrets du Vatican.

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Fin 2012, il collaborait à l’enquête italienne en cours. C’est à ce moment-là que le très puissant Collège des cardinaux, dans l’un des derniers actes du pontificat de Benoît XVI, a nommé l’avocat allemand Ernst von Freyberg président de la banque. Puis est venue la démission extraordinaire du pape Benoît XVI.

Il n’est pas certain que ces évaluations aient été rédigées par Epstein lui-même. Étant donné que ses autres courriels contiennent des fautes d’orthographe et une ponctuation fantaisiste, Epstein ne semblait pas capable d’aligner deux phrases bien structurées. Il est donc plus probable que ce message ait été rédigé par quelqu’un d’autre, ou tiré directement d’un des rapports qu’il recevait régulièrement de diverses sources (JP Morgan, diplomates, partenaires commerciaux, etc.).

Dans tous les cas, pourquoi Epstein a-t-il rapporté à Larry Summers ces informations relatives au Vatican? Était-ce par simple curiosité ? Pour avertir certains clients impliqués dans la finance internationale de risques potentiels ?

Comme beaucoup s’en souviennent, peu avant la démission de Ratzinger, le 1er janvier 2013, le Vatican a été exclu du système Swift (« Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication »), ce qui a entraîné le blocage de l’utilisation des cartes de crédit, des cartes bancaires et des autres services ATM (Automatic Teller Machine). Cette fermeture faisait suite à une directive de la Banque d’Italie, qui interdisait à la Deutsche Bank (l’opérateur des services de paiement électronique au Vatican) de fournir ces services car ils n’étaient pas conformes à la réglementation en matière de blanchiment d’argent.

Et par une coïncidence surprenante, tout s’est résolu le 12 février 2013, le lendemain de l’annonce de la démission de Benoît XVI, grâce à un accord avec un autre fournisseur, la société suisse Aduno SA, qui a rétabli les services conformément à la réglementation en vigueur.

L’exclusion du Vatican du système Swift, le réseau basé à Bruxelles qui permet aux banques d’échanger des transactions financières selon les normes internationales, peut sembler être une question purement technique, mais si l’on considère que Swift détermine si un pays peut effectuer des virements, recevoir des devises étrangères ou accepter des paiements par carte de crédit, il est clair que le fait d’en être exclu peut devenir un moyen de pression.

Après le 11 septembre, grâce à un accord justifié au nom de la sécurité nationale, les États-Unis ont acquis un « privilège de surveillance » sur le système Sfiwt, garantissant à la NSA (« National Security Agency », l’agence de renseignement américaine du département de la Défense) la possibilité de surveiller les transactions financières dans le monde entier, notamment par le biais du Terrorist Finance Tracking Program (TFTP). 

Mais il ne s’agit pas d’une simple surveillance. Il s’agit en réalité d’une arme politique. Il suffit de penser que l’Iran et la Russie ont été exclus du système Swift. Et il n’est pas surprenant que ces déconnexions coïncident souvent avec des changements géopolitiques qui vont bien au-delà de la finance : par exemple, l’Iran a été exclu en 2012, réadmis en 2016 à la suite de l’accord sur le nucléaire, puis à nouveau expulsé en 2018 après que le président Trump se soit retiré de l’accord.

Il est donc difficile de ne pas se demander si, par le biais de ces mêmes mécanismes, la Maison Blanche aurait pu exercer une quelconque pression sur le Saint-Siège.

À l’heure actuelle, il n’existe aucune preuve définitive permettant de déterminer qui a ordonné la fermeture des distributeurs automatiques de billets du Vatican pendant un mois et demi, ni qui les a soudainement rétablis immédiatement après la renonciation de Ratzinger.

Les questions deviennent toutefois pressantes lorsqu’on les associe aux références à un possible «printemps vatican» contenues dans les mails de John Podesta publiés par Wikileaks [cf. Vers un printemps catholique , 2016].

Rappelons que dans ces messages, des personnalités proches du réseau Clinton spéculaient ouvertement sur la nécessité d’une réforme interne de l’Église catholique, la décrivant dans des termes étonnamment similaires à ceux utilisés ailleurs pour les transitions politiques : pression par le bas, modernisation et alignement sur la pensée libérale. Podesta s’exprimait en termes culturels et théologiques, mais la dimension financière – réforme de l’IOR, conformité, accès aux systèmes de paiement mondiaux – était clairement implicite.

Et nous savons désormais que le financier, homme d’affaires, abuseur et multirécidiviste Epstein s’est intéressé précisément à ces questions lors d’une conversation avec l’ancien secrétaire au Trésor des États-Unis.

Pour le moins curieux, non?

Annexe

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