Après avoir exprimé, comme tout le monde, son dégoût, Marcello Veneziani examine la thèse du philosophe russe Alexandre Douguine [que Wikipedia classe à l’extrême-droite, donc infréquentable pour le mainstream]: celui-ci, revisitant l’enfer de Dante selon « une perspective gravitationnelle », voit en l’affaire Epstein non pas une anomalie, mais l’essence même du capitalisme libéral moderne.
Tout en reconnaissant que « comme toutes les radicalisations absolues et apocalyptiques, et les simplifications globales, c’est une thèse qui fascine », Veneziani (qui sans doute s’inclut implicitement dans cette fascination), nuance.
Il rejette le « complotisme » manichéen: les dirigeants occidentaux ne participent pas tous à une « Chape » du mal (allusion à l’un de ses derniers ouvrages, « La Cappa ») ou à des rites initiatiques obscurs, voire sanglants; et le Mal ne serait pas exclusivement à l’Ouest et le Bien à l’Est. Selon lui (et on ne le contredira pas sur ce point, sauf qu’ici, c’est une question de proportions!!)), la corruption traverse toutes les frontières et toutes les strates sociales.
Douguine étudie la morphologie du pouvoir et affirme que pour représenter cette chappe, il ne faut pas la comparer à une pyramide, mais passer d’une perspective linéaire à une perspective gravitationnelle. En d’autres termes, le pouvoir fonctionne comme un aimant ou un corps céleste qui exerce une attraction vers un noyau caché et central. Un noyau que Douguine considère non pas comme une anomalie, mais comme le pivot fondamental du pouvoir en Occident.
- Voir aussi cette interviewe de Douguine: www.geopolitika.ru/fr/article/de-la-civilisation-de-baal-moloch
Les monstres et les démons de l’Occident
Face à l’affaire Epstein, deux types d’attitudes ont prévalu : détourner le regard ou fouiller de manière morbide dans ce trou noir de l’enfer au milieu du paradis du pouvoir.
La première attitude ne concerne pas seulement les autruches, les lâches, voire ceux qui se montrent indulgents et complices face à cette terrible affaire ; elle concerne également tous ceux qui éprouvent du dégoût, de la répulsion à l’idée de pénétrer dans les entrailles du mal, comme si celui-ci contaminait même ceux qui s’y aventurent uniquement pour le décrire, en parler ou même le condamner.
J’avoue que j’ai été parmi eux, pendant toutes ces semaines de vitrine des horreurs. Je ressentais et je ressens encore du dégoût, je ne me complais pas dans les dynamiques du mal.
Mais bon nombre de mes amis et lecteurs m’ont demandé d’aborder le sujet et certains m’ont rappelé qu’ayant écrit un livre comme La Cappa [/La Chape, cf. Pensée unique globale], cette affaire scabreuse semble confirmer l’existence d’une mafia mondiale et transversale qui domine le monde.
Poussé par ces sollicitations et motivations, je me suis donc aventuré dans la sombre forêt du financier d’origine juive, entrepreneur de Sodome et Gomorrhe à notre époque.
Nous savons qu’au début, la trappe a été ouverte dans l’espoir de piéger Donald Trump, mais elle a ensuite révélé un monde louche de potentats et d’affiliés qui passaient pour des hommes d’État, des leaders progressistes et démocrates, jusqu’à l’Américain le plus anti-américain qui soit, le philosophe Noam Chomsky.
Bien sûr, les niveaux et les degrés d’implication divergent, mais le tableau est tristement vaste et hétérogène.
En ce qui concerne l’affaire Trump, cette histoire enseigne et confirme une chose : on veut présenter Trump comme la Bête, le Monstre, le King Kong qui s’est emparé de la Maison Blanche. Or, les pires vices de Trump ne sont pas ceux qui le distinguent du pouvoir américain, mais ceux qui l’intègrent davantage dans le sillage de cette chape néfaste. Trump brutalise et exprime des tendances inhérentes au pouvoir américain.
Mais cette affaire doit être interprétée de manière plus approfondie et ne peut se réduire à la simple observation que la corruption s’étendait à la « gauche », aux démocrates et aux pouvoirs complices.
Il y a quelque chose de plus important et de plus structurel à noter. En montant d’étage, je suis tombé sur l’analyse faite il y a quelques jours par le philosophe russe Alexandre Douguine.
Douguine explique, dans une approche scientifique, en s’appuyant même sur des tableaux et des cartes, cette sorte d’enfer à plusieurs cercles qui touche à différents niveaux les médias, la mode, le cinéma, l’éducation, les marchés, la science, les services secrets, la politique et les sommets du pouvoir occidental.
L’île d’Epstein était une sorte d’apothéose glorieuse d’une carrière, l’aboutissement final à l’île des célébrités, ou si vous préférez, à l’île des bienheureux et des damnés.
Douguine étudie la morphologie du pouvoir et affirme que pour représenter cette chape, il ne faut pas la comparer à une pyramide, mais passer d’une perspective linéaire à une perspective gravitationnelle. En d’autres termes, le pouvoir fonctionne comme un aimant ou un corps céleste qui exerce une attraction vers un noyau caché et central. Un noyau que Douguine considère non pas comme une anomalie, mais comme le pivot fondamental du pouvoir en Occident.
Et c’est là qu’est le centre de gravité permanent de l’Occident « collectif », comme l’appelle Douguine. Ce centre coïncide avec l’élite qui dirige l’Occident. Si l’île caribéenne de Little Saint James en est l’épicentre, « la terre de Zorro » [ndt Zorro Ranch, au Nouveau Mexique. Voir aussi www.parismatch.com/Actu/International/Transhumanisme-cryogenie-insemination-Les-projets-fous-de-Jeffrey-Epstein] en est le cœur invisible et ésotérique.
Chaque domaine mentionné précédemment remplissait sa fonction au sein de cet empire du mal, de la mode à la science, culminant dans le pouvoir politique et économique. La réussite professionnelle dans chaque secteur visait à atteindre l’objectif final, où se retrouvaient la crème de la crème, l’élite de l’élite.
La description du système et de son architecture, de ses grades, de son rôle de gouvernement fantôme, puis de ses pratiques terribles, je dirais même sataniques, entre pédophilie, sacrifices humains et rites sanglants, est très précise.
La conclusion à laquelle parvient Douguine est claire : nous devons parler sans cesse d’Epstein car
«il démasque les élites libérales mondialistes occidentales corrompues et sape leur pouvoir. Epstein, c’est l’Occident. Non pas la victime, mais son essence même. TOUTE la classe dirigeante occidentale, c’est Epstein.
Epstein est la véritable essence du capitalisme.
Le socialisme était ennuyeux, cruel et malfaisant. Je l’ai expérimenté et je n’ai pas aimé du tout.
Mais le capitalisme libéral occidental moderne est la véritable catastrophe. Bien pire. C’est Epstein.
La seule issue à l’enfer dans lequel se trouve l’Occident moderne est le retour à la foi chrétienne, à l’Église et à la sainte Tradition. Tolérance zéro envers la modernité.
Sinon, tôt ou tard, les oligarques satanistes criminels l’emporteront ».
Comme toutes les radicalisations absolues et apocalyptiques, et les simplifications globales, c’est une thèse qui fascine.
Mais nous ne devons pas perdre notre esprit critique et nous devons exercer notre intelligence et notre amour de la vérité jusqu’au bout, sans jamais nous éloigner de la réalité en nous réfugiant dans des théorèmes et des exorcismes magiques.
On peut dire que la conjecture de cette architecture prend pour certain et acquis ce qui n’est ni certain ni acquis. Il existe de nombreuses vérités à moitié cachées, incompréhensibles, et il existe différents degrés d’implication et de connaissance.
Avoir eu Jeffrey Epstein comme sponsor pour un événement culturel ne signifie pas participer à des orgies pédophiles et à des rites sanglants.
Deuxièmement, on ne peut pas considérer le pouvoir mondial comme une sorte de cabine de pilotage universelle entre les mains du Diable et de ses complices. Il existe des sommets, mais nous ne pouvons pas en déduire que tout s’inscrit dans une sorte de Grand Complot et que ce Démiurge funeste s’identifie alors à Epstein ou à son représentant (le mystère reste entier quant à savoir s’il y a quelqu’un au-dessus de lui, et des ombres subsistent également sur son suicide).
On ne peut pas généraliser et étendre à tous les dirigeants occidentaux la structure diabolique décrite dans cette affaire, dont nous ne connaissons que des fragments et des indices, mais dont nous ne disposons pas d’une vue d’ensemble.
J’ai un jugement très critique sur la Cappa dominante, mais je ne crois pas que tous les dirigeants occidentaux, et pas seulement les politiciens, fassent partie de cette coupole du mal, répondent à ces impulsions et pratiquent ces rites maléfiques d’initiation à l’envers.
Deuxièmement, je ne crois pas à l’existence d’une ligne de démarcation nette entre le Bien et le Mal, ni verticale ni horizontale.
n d’autres termes, je ne crois pas qu’il y ait en haut le pouvoir maléfique des élites et en bas le peuple sain et pur ; la corruption part peut-être d’en haut, mais elle imprègne la société. Laissons de côté ces manichéismes populistes naïfs.
Mais je dirais la même chose, objecterais-je, au niveau horizontal, en présentant un monde diabolique et corrompu tout à l’Ouest et au contraire intact et pur à l’Est. Ce n’est pas le cas.
Je ne suis ni anti-russe ni anti-poutine, comme je pense que vous l’avez compris au fil des ans, mais je ne serais pas surpris que des pratiques maléfiques telles que celles décrites dans les Caraïbes puissent également être pratiquées en Russie et dans d’autres autocraties de l’Orient ou du monde arabo-islamique. D’autres Epstein asiatiques pour le plus grand bonheur d’autres dictateurs et nomenklaturas…
Je me méfie des généralisations, mais aussi de leur contraire, à savoir que le mal est entièrement localisé et confiné à l’Occident. Et vous savez à quel point je suis critique envers l’occidentalisme nihiliste et l’américanisation du monde.
En somme, ne détournons jamais les yeux de la réalité, l’esprit de l’intelligence critique et notre conscience de l’amour de la vérité.