Quand les géants de la tech investissent le Vatican

26 Mai 2026 | Actualités

Après Peter Thiel, sponsor de JD Vance et cofondateur de Palantir, en tournée à Rome en mars dernier pour y disserter sur l’antéchrist en présence d’un parterre incluant d’éminents prélats et même des cardinaux, c’est au tour de Chris Olah, fondateur d’Anthropic, une autre figure de proue de l’IA, de tenter de forcer les portes de l’Eglise. Et il y a un « saut de qualité »: il le fait en tant qu’expert reconnu dans le domaine de l’éthique numérique, invité d’honneur et assis aux côtés du Pape lui-même lors de la présentation de la « fameuse » (?), en tout cas très attendue encyclique sur l’IA, annoncée à grands fracas depuis un an. N’est-ce pas un faux pas, ou à tout le moins imprudent, de la part de Léon XIV, d’associer l’Eglise à un tel personnage, et plus généralement à un milieu résolument anti-chrétien (voir annexe), dont on peut douter que le bien de l’humanité soit l’objectif réel?
Plus que le contenu de l’Encyclique, texte apparemment longuissime et ambigu où il serait semble-t-il difficile d’identifier une ligne de force et dont je doute qu’il sera lu, c’est cette image que l’on risque de retenir: le pape à côté d’un géant de la Tech. L’alliance du Vatican et de la Silicon Valley
L’impeccable analyse d’Andrea Zambrano (la NBQ) met bien en évidence toutes les questions que cette proximité soulève.

Le pape et le milliardaire athée : où s’arrête l’éthique et où commence le marketing ?

Andrea Zambrano
La NBQ
26 mai 2026

Christopher Olah, le milliardaire cofondateur d’Anthropic, était l’invité du Vatican pour la présentation de l’encyclique Magnifica humanitas. Il se présente comme un bienfaiteur de l’humanité, mais les limites de l’IA, qu’il qualifie lui-même d’« inquiétantes », et ses intérêts économiques restent flous. Une opération de marketing déguisée en débat sur des questions éthiques ?


Le pape et le milliardaire athée. La photo qui montre le pape Léon présentant sa première encyclique, avec à ses côtés, juste deux cardinaux plus loin, le cofondateur d’Anthropic, Christopher Olah, est destinée à rester longtemps dans l’histoire de la communication vaticane.

Léon met en garde contre les risques de l’intelligence artificielle, mais à ses côtés se trouve justement celui qui tire profit de l’intelligence artificielle et qui, surtout, peut orienter la pensée mondiale.

Oxymore ou geste prophétique ? Contradiction ou opportunité ? Confrontation ou habile opération de marketing ?

Anthropic, en effet, est le géant de l’IA né sous la forme d’une start-up et devenu aujourd’hui l’un des principaux acteurs du marché de l’avenir, qui utilise des chatbots de plus en plus sophistiqués. Le logiciel qu’il développe, Claude, est un concurrent direct de ChatGPT (Open AI) et de Gemini (Google) et occupe actuellement la troisième place dans les choix des utilisateurs. Un choix qui se présente comme plus éthique, du moins selon l’image que le géant souhaite donner de lui-même et qui justifie probablement sa visite au Vatican hier.

Son intervention d’hier a condensé sa réflexion sur l’IA, mais a également tracé la feuille de route d’une entreprise désireuse de faire parler d’elle et surtout de se positionner comme un interlocuteur éthiquement acceptable ; et celle d’hier au Vatican, si ce n’est pas à proprement parler une investiture, a été perçue au minimum comme un appui extrêmement risqué en faveur d’Anthropic, comme si celle-ci avait une longueur d’avance dans la course au positionnement des produits d’IA par rapport à ses autres concurrents.

En somme, où s’arrête le dialogue et où commence le marketing ?

D’autant plus que dans son discours, le cofondateur d’Anthropic a utilisé des mots empreints d’une juste prudence à l’égard de l’intelligence artificielle. Ce qui serait compréhensible si, face au pape Léon, il y avait eu un philosophe de la théorie, même laïc, mais à ses côtés se trouvait justement celui qui développe, promeut et fait progresser l’intelligence artificielle.

C’est comme si Léon XIII avait présenté sa plus célèbre encyclique aux côtés des magnats de l’économie de l’époque, les Giovanni Pirelli ou le roi des canons Krupp. Ou comme si Paul VI avait illustré son document le plus contesté et le plus prophétique, Humanae Vitae, avec à ses côtés les développeurs de la société pharmaceutique qui produisait l’Enovid, c’est-à-dire la première pilule contraceptive.

On peut bien vouloir remplir le discours de pensées et de mots éthiquement durables. Il y a une question d’opportunité à prendre en compte, car nous parlons tout de même de la présentation officielle d’une encyclique, et non d’un congrès ou d’un séminaire sur le sujet où, avec prudence, on pourrait inviter quelques personnes extérieures ou des stakeholders, pour employer un terme à la mode actuellement.

Et pourtant, le partie prenante, le porteur d’intérêts, a pu s’exprimer, reçu avec tous les honneurs, et certains évêques auront peut-être même l’impression que Claude n’est rien d’autre qu’une intelligence artificielle catholique, ou un peu plus catholique que les autres. Mais ce serait une illusion.

Et pas seulement parce qu’Olah se déclare athée – selon le New York Post, il aurait même attaqué le christianisme et Benoît XVI par le passé [ndt: voir annexe] –, mais parce que le thème de l’éthique est abordé avec la prudence générique de quelqu’un qui n’a pas encore bien compris de quoi il parle, ou peut-être qu’il le sait très bien. Et cela est d’autant plus inquiétant.

L’important est de le reconnaître. Mais l‘éditorialiste de Vatican News présente Olah tel qu’il se présente lui-même au Vatican : « Une personne qui a choisi d’œuvrer dans le domaine de l’IA pour le bien de l’humanité ». Et sur ces prémisses dignes d’un nouveau Albert Schweitzer, il a illustré les limites de son propre produit :

« On peut être en conflit avec le fait de faire ce qui est juste ».

En ce sens, l’encyclique de Léon doit être lue car

«elle est capable d’exercer une critique consciencieuse et de générer ce tiraillement qui peut véritablement faire progresser l’humanité ».

Et il a expliqué sa conception personnelle de l’intelligence artificielle au service de l’humanité :

« Si cela peut servir, je la décris parfois ainsi : c’est un peu comme donner vie à un personnage de fiction. Et nous entrons maintenant dans un monde extraordinaire où ces personnages de fiction nous parlent, sont actifs, ont un travail ».

Pour servir, ça sert. Surtout pour pressentir qu’il ne faudrait pas franchir les limites qui, d’un simple outil, en font quelque chose de potentiellement explosif.

Surtout, on ne comprend même pas qui, parmi ceux qui produisent ou développent l’IA, pourrait imaginer quelles seraient les magnifiques utilités de l’intelligence artificielle ? Dans quels domaines l’utiliser pour améliorer, comme on dit, l’humanité. Avec quelles limites éthiques ? Et surtout comment ? Avec quelles applications concrètes dans la vie de l’homme ?

Et encore, toujours Olah à la « cour » papale :

« Nous continuons à trouver des choses mystérieuses, voire inquiétantes. Nous détectons des structures qui reflètent les résultats des neurosciences humaines. Nous trouvons des preuves d’introspection. Je ne sais pas ce que cela signifie, mais je pense que cela exige un discernement constant ».

Et si LUI ne le sait pas, imaginez NOUS.

Pour conclure ensuite par le souhait le plus évident :

« La voix de l’Église est nécessaire avant tout pour notre devoir envers les pauvres du monde ».

Et venant de quelqu’un dont l’entreprise réalise un chiffre d’affaires estimé entre 30 et 45 milliards de dollars avec des revenus de l’ordre de 11 milliards (mais ce chiffre est tiré de la société concurrente Gemini), cela soulève un surplus de questions.

Quant à l’appel de Léon à désarmer l’intelligence artificielle, au sens de ne pas la mettre au service d’objectifs belliqueux, il convient de rappeler avec une certaine appréhension que c’est précisément Anthropic, tout comme d’ailleurs tous ses autres concurrents, qui s’est lancée dans le domaine de la sécurité nationale.

« À l’été 2025 – écrit Repubblica – l’entreprise a lancé Claude Gov, une famille de modèles destinés à des environnements classifiés. Elle a ensuite annoncé un accord pouvant atteindre 200 millions de dollars avec le Département de la Défense pour l’utilisation de sa technologie ».

Certes, Dario Amodei, cofondateur avec Olah, a déclaré qu’Anthropic soutient l’utilisation de l’IA pour défendre les États-Unis et les démocraties, s’opposant à son emploi dans les armes autonomes et la surveillance de masse sur le sol américain. Mais il est tout de même indéniable que le domaine militaire est l’un des terrains les plus convoités pour le développement de l’IA.

Bref, désarmer, mais avec discernement.

Annexe

Le 25 mai, un groupe hétérogène a présenté Magnifica Humanitas (« Magnifique humanité ») dans la salle du Synode au Vatican. Le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État, a introduit et animé l’événement, au cours duquel sont intervenus le cardinal Víctor Manuel Fernández, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi ; Anna Rowlands, professeure de théologie et de religion à l’université de Durham ; Leocadie Lushombo, professeure de théologie à la Jesuit School of Theology de l’université de Santa Clara en Californie ; le cardinal Michael Czerny, préfet du Dicastère pour le service du développement humain intégral ; et Christopher Olah, expert en intelligence artificielle. L’événement s’est conclu par une allocution du pape Léon XIV en personne.
La présence de Christopher Olah, le cofondateur canadien d’Anthropic, une entreprise américaine spécialisée dans la recherche et le développement en intelligence artificielle, a suscité un intérêt particulier en Italie — et pas mal de surprise — car il a activement milité contre le christianisme, et plus particulièrement contre le catholicisme.

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En août 2010, depuis son compte Twitter personnel, Olah a partagé un lien vers un site web invitant les citoyens britanniques à manifester contre la visite du pape Benoît XVI. Quelques mois plus tard, en février 2011, il a reposté un article de l’Irish Times intitulé : « Poursuivre le pape pour crimes contre l’humanité ».

(Life Site News)

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