Quand le Pape est à l’hôpital

15 Oct 2026 | Actualités

Pour prendre un peu de recul, et de hauteur.
Le vaticaniste italien Andrea Gagliarducci, que je suis et apprécie depuis très longtemps car il a su mieux que personne « expliquer » et magnifier le pontificat de Benoît XVI, est un journaliste exigeant, avec une haute idée de sa mission d’information. Parallèlement à son blog en anglais, Monday Vatican, qui est en quelque sorte sa vitrine professionnelle, une référence de grande qualité où il décrypte chaque lundi les grands dossiers du Saint-Siège (diplomatie, nominations, curie, etc.), il tient, assez irrégulièrement, un autre blog, en italien (curieusement le titre est en anglais: Vatican Reporting), au ton plus personnel, sorte de recueil de billets d’humeur et de considérations personnelles sur le métier de vaticaniste. J’en ai traduit pas mal d’articles ici.

C’est sur ce dernier blog qu’il nous propose cette semaine une très belle est très profonde réflexion sur l’absence du pape, nous faisant sentir à quel point l’homme en blanc est garant de l’unité de l’Eglise.

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La présence du Pape, avec son activité, son agenda rythmé par les audiences générales et particulières, ses discours, est quelque chose de terriblement rassurant. Toute l’attention est tournée vers le Pape, vers ce qu’il va dire, et les responsabilités lui incombent également, avec tout le poids que cela implique. (…) . Le pape est une garantie, une régularité, une sécurité.

Mais le monde s’arrête lorsque le pape est à l’hôpital. Il n’y a plus de point de repère présent, constant, rythmé par le calendrier, les audiences, les directives. Tout devient soudainement la responsabilité personnelle des personnes en charge.

Quand le pape est à l’hôpital

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Andrea Gagliarducci
vaticanreporting.blogspot.com/2026/10/quando-il-papa-e-in-ospedale


Il y a un moment, dans la vie d’un vaticaniste, où le monde cesse de battre son rythme habituel et où l’on vit une sorte d’expérience parallèle : on est comme dans une réalité suspendue, mais le monde semble tourner beaucoup plus vite que ce à quoi on est habitué. C’est le moment où le pape se trouve à l’hôpital.

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J’y pensais ces derniers jours, alors que, lors de mes pérégrinations au Vatican, je me suis retrouvé devant cette grande porte portant l’inscription « Collège cardinalice ». Et je me suis dit que, lorsque le pape est à l’hôpital, c’est le moment où les cardinaux doivent vraiment ressentir pleinement leur responsabilité. Et j’ai également pensé que cela valait aussi pour les journalistes. C’est peut-être le moment où les cardinaux et les journalistes sont les plus proches, bien que leurs rôles soient étrangement, immensément différents.

La présence du Pape, avec son activité, son agenda rythmé par les audiences générales et particulières, ses discours, est quelque chose de terriblement rassurant. Toute l’attention est tournée vers le Pape, vers ce qu’il va dire, et les responsabilités lui incombent également, avec tout le poids que cela implique. Lorsqu’un document émanant d’un dicastère est publié, on pense immédiatement qu’il a été approuvé par le pape. Si un cardinal prend la parole, le poids de ses propos ne peut jamais dépasser celui du pape. Le pape est une garantie, une régularité, une sécurité.

Mais le monde s’arrête lorsque le pape est à l’hôpital. Il n’y a plus de point de repère présent, constant, rythmé par le calendrier, les audiences, les directives. Tout devient soudainement la responsabilité personnelle des personnes en charge.

Lorsque le pape est à l’hôpital, tout peut arriver. Immédiatement, on parle d’un éventuel conclave, selon cet instinct de survie qui pousse tout le monde à penser à l’après plutôt qu’à gérer le présent. Puis, on se réorganise, on commence à réfléchir à la manière d’agir. Certains ne font rien d’autre que demander la permission pour faire quoi que ce soit. Certains n’attendent qu’une chose : ne plus avoir à demander la permission.

Au fond, le Vatican est un petit village, et chaque impression se multiplie à l’infini, dans ce qu’on appellerait aujourd’hui une « echo-chamber », si l’on voulait utiliser un terme emprunté au monde de la communication. Et c’est justement parce que c’est un village que chaque réaction prend des proportions bien plus grandes qu’elle ne le devrait.

Il Foglio, le 14 octobre, remarquait que le site de la Conférence épiscopale allemande avait immédiatement publié un article soulignant que l’absence du pape, et tout ce qui en découlait, rendait nécessaire une réforme de l’Église. Une réforme synodale, ça va sans dire [en français dans le texte], bureaucratique, dans laquelle les décisions pourraient être prises en commun. On en vient à se demander à quoi sert un pape, si celui-ci est considéré uniquement comme une question de bureaucratie et de gouvernement, et on en vient aussi à se demander comment on peut concevoir l’Église uniquement sur la base de l’organisation.

Mais cet article était révélateur de ce que signifie le débat lorsque le pape n’est pas là, ou lorsqu’il est à l’hôpital.

En 2009, Luigi Sandri, vaticaniste expérimenté, a écrit le livre Cronache dal Futuro. Zeffirino II e il dramma della sua Chiesa, dont j’ai parlé dans une critique publiée sur Adista [hebdomadaire traitant de l’actualité catholique, version catho de gauche,, très critique envers l’institution, ndt]. Sandri, avec son penchant pour le paradoxe, racontait ce qui se serait passé si un pape – l’un de ces papes modernes, d’ailleurs, qui avait fondé une famille avant de devenir prêtre – était resté dans le coma, tandis que le monde entier continuait à tourner. Au final, avec le recul d’aujourd’hui, le résultat correspond exactement à ce qu’est la soi-disant « Église synodale » telle qu’elle est présentée, où chacun fait un peu ce qu’il veut, et en effet, à la fin du livre, les machines qui maintiennent le pontife en vie sont débranchées. Ce n’est pas un hasard si Adista, qui est pourtant un média ayant vivement critiqué l’autorité de l’Église, a intitulé ma critique Mais l’Église ne peut pas rester sans guide (voir ici : https://www.adista.it/articolo/43813).


Mais c’est justement là le nœud du problème, pour les journalistes. Si, pour les cardinaux, la responsabilité consiste à assurer la continuité de l’Église, à vivre pour l’Église, à être les bras et le corps du pape, alors que le pape – de façon visible – n’est plus leur garant, pour les journalistes, la responsabilité consiste justement à considérer l’Église telle qu’elle est.

Il est facile de se laisser aller aux ragots savants, de se laisser emporter par les grandes hypothèses qui fusent à chaque fois que le pape tombe malade, et de commencer à envisager toutes les possibilités, en essayant peut-être de percer les secrets de telle ou telle faction. C’est facile et parfois nécessaire, car le rythme imposé par la présence du Pape n’est plus là, et les journaux doivent se vendre, les sites doivent générer des clics, et il faut aussi (à juste titre) répondre aux questions des gens, qui sont au fond les plus simples : qui commande au Vatican ? Que fait-on quand le Pape n’est pas là ? Pourquoi les nominations du Pape continuent-elles d’être annoncées même lorsqu’il est à l’hôpital et qu’il ne travaille pas ?

Si tout cela est légitime, l’absence du pape ne peut devenir un prétexte pour décrire l’Église telle qu’on aimerait qu’elle soit, en relayant certains récits, en cherchant à changer l’Église de l’intérieur en exploitant, de fait, une absence, un vide informationnel qui n’est que partiellement comblé par les bulletins médicaux.

Sans le pape, le journaliste spécialisé dans les affaires du Vatican doit probablement parler davantage de l’Église, regarder au-delà des circonstances, chercher plutôt à approfondir les sujets et à plonger plus profondément dans l’Histoire. Peut-être essayer de présenter l’Église sous un angle différent de celui des clans, de la politique ou des réformes. Un point de vue qui présente l’Église telle qu’elle est, qui explique le sentiment d’avoir un pape qui, en fin de compte, prend toutes les décisions, le sentiment de prendre conscience que la présence du pape, du Vicaire du Christ, est une garantie d’unité.

Peut-être devrions-nous l’appeler « le collège des vaticanistes » et, à un certain moment, commencer nous aussi à ressentir la responsabilité de sentire cum ecclesia, même lorsque nous sommes simplement non-croyants. Penser cum ecclesia pour pouvoir parler de l’Église. Penser cum ecclesia pour pouvoir vivre l’Église.

Au fond, les journalistes et les cardinaux ont quelque chose en commun, et pas seulement lorsque les journalistes s’habillent en rouge – même si Tom Wolfe, le fondateur du new journalism, était le seul homme au monde à s’habiller en blanc à part le pape, mais c’est une autre histoire.

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