Du discours prononcé par le pape à l’Elysée, devant Macron (un discours qui contenait par ailleurs beaucoup de points positifs, que nous avions soulignés ici… avec quelques réserves: Léon XIV (presque) au top), certains ont extraits cinq lignes, dans lesquelles Léon XIV faisait indirectement l’éloge des Lumières à la française, autrement dit de la Révolution. Stefano Fontana, dans son dernier éditorial, se demande si ces cinq lignes de Léon XIV reviennent à accepter la modernité théorique, regrettant que le Pape ait omis d’ajouter « au moins quelques lignes supplémentaires » d’explication.
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Nous ne pouvons nous empêcher de nous interroger sur le sens de ces cinq lignes et, face à l’inquiétude que suscite leur exégèse, on cherche d’autres explications. Peut-être le pape entendait-il par le mot « Lumières » une catégorie plus générique que celle des Lumières françaises de la guillotine ?
Stefano Fontana, La NBQ, 5 octobre 2026
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Benoît XVI lui-même, dans son discours devant le Bundestag allemand en 2011, avait déclaré que les Lumières étaient nées du christianisme. Il avait une conception large du mot « Lumières » : il désignait ainsi également les Lumières grecques avec lesquelles la foi chrétienne avait eu une rencontre « providentielle ».
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Dans son premier commentaire écrit « à chaud » après la visite papale en France, Stefano Fontana (La Bussola) avait mis l’accent sur l’Eglise qui sort des catacombes, qui donnait son titre à l’article, mais à peine évoqué, et seulement dans la conclusion, les propos de Léon XIV sur l’apport des Lumières à notre civilisation dans son discours à l’Elysée:
Le tableau général reste celui d’une adhésion au modèle de la démocratie libérale, qui empêche l’Église de revendiquer pleinement ce qui lui revient de droit. Dans son discours aux autorités, Léon XIV a attribué au Siècle des Lumières la capacité de la France à transmettre au monde ses acquis, parmi lesquels la reconnaissance des droits de l’homme inhérents à la nature de la personne humaine et, en particulier, la liberté religieuse. On comprend bien qu’un bref discours ne peut avoir la profondeur d’un traité de philosophie politique, mais avec de telles observations, il est difficile de l’emporter dans le « bras de fer » avec la laïcité à la française, qui trouve justement son origine dans la culture ici louée.
Devant l’ampleur de la polémique soulevée dans certains milieux catholiques – les plus attentifs, et souvent les mieux formés, car pour la majorité des gens, les « Lumières » n’évoquent pas grand chose, et dans le monde plus large, elles ne renvoient pas aux effroyables violences qui les ont accompagnées en France – Stefano Fontana développe son propos initial.
L’éloge papal des Lumières élude la question non résolue de la relation entre l’Église et la modernité
Stefano Fontana
La NBQ
5 octobre 2026
À la suite du voyage de Léon XIV en France, il s’est produit un événement étrange qui mérite qu’on s’y attarde. Ce voyage a été riche, intense et varié : discours, rencontres, visites… Malgré l’abondance de thèmes et de situations susceptibles d’attirer l’attention des observateurs, beaucoup se sont concentrés sur cinq lignes du discours prononcé par le pape à l’Élysée, devant les autorités, la société civile et le corps diplomatique, le 25 septembre, premier jour de son séjour en France.
La Bussola avait elle aussi conclu son premier article de synthèse sur le voyage papal par une référence à ce passage.
Pour quelle raison cinq lignes d’un discours ont-elles eu la capacité de se démarquer et de se faire remarquer avec une évidence particulière, au milieu d’une multitude d’autres lignes issues de tant d’autres discours ?
Pour comprendre la question, il convient de les rappeler.
Le pape parlait de la France comme d’une « terre aux anciennes racines chrétiennes ». Il avait évoqué saint Irénée et le baptême de Clovis, soulignant que l’âme de la France « s’est développée en puisant dans le christianisme un génie spirituel, culturel, intellectuel, artistique et missionnaire, qui rayonne aujourd’hui dans le monde entier ». Il avait ensuite abordé l’humanisme, la Renaissance et le Grand Siècle, auxquels succéda – et c’est là que commencent les cinq lignes
« le Siècle des Lumières, et la France apporta alors au monde de véritables acquis ; parmi ceux-ci, la reconnaissance des droits de l’homme inhérents à la nature de la personne humaine, en particulier la liberté religieuse. Cette attention constante portée à la dignité intrinsèque de chaque personne humaine trouve un écho dans votre devise nationale. Liberté, égalité et fraternité ne sont pas de simples mots gravés sur les frontons de vos édifices publics, mais renvoient à des exigences éthiques universelles, qui trouvent également dans le message évangélique une source inépuisable d’inspiration et de réalisation ».
Une simple exégèse de ces passages suffit à expliquer le tollé suscité.
Les Lumières ont aussi connu des versions modérées, comme en Italie, mais ici, le Pape parlait des Lumières françaises, celles qui étaient athées et révolutionnaires. Sur le plan historique, elles ont entraîné des injustices et des massacres ; sur le plan de la pensée politique, elles ont conduit à la dissociation la plus radicale jamais envisagée entre la politique et la religion chrétienne.
Ont-elles également apporté les droits de l’homme ? Oui, mais en les détachant de la loi naturelle et de Dieu ; et c’est précisément contre ces droits déviés, qui ne sont pas de véritables droits, que l’Église s’est toujours battue, d’abord en les condamnant résolument, puis, avec Jean-Paul II, en cherchant à leur opposer les droits fondés sur les devoirs et donc sur Dieu. Ces cinq lignes parlent de droits « inhérents à la nature humaine », mais les Lumières ont, soit nié qu’il soit possible de connaître une nature humaine, comme chez leur plus grand philosophe, Emmanuel Kant, soit confié au pouvoir politique la tâche de la modifier, comme chez Jean-Jacques Rousseau.
Léon XIV rappelle ensuite la devise nationale « Liberté, égalité, fraternité », elle aussi fruit des Lumières et de la Révolution française. Et il affirme qu’elle conduit « à des exigences éthiques universelles, qui trouvent également dans le message évangélique une source inépuisable d’inspiration et de réalisation ». La liberté issue des Lumières est la liberté absolue et originelle, sans limites, de l’homme moderne. C’est la liberté « libertaire » qui lutte contre toute présupposition d’ordre naturel ou divin qui la limiterait dans le but de lui donner un sens. L’égalité est l’uniformisation numérique des citoyens en tant qu’individus, des monades sans relations selon Rousseau, additionnés les uns aux autres pour donner une expression quantitative à une prétendue Volonté générale. La fraternité est l’universalisme cosmopolite maçonnique, qui rejette les liens identitaires naturels, historiques et, plus encore, surnaturels ; c’est la fraternité sans Père imposée par les armées napoléoniennes et, aujourd’hui, par le mondialisme idéologique.
Au-delà de ces problèmes, il y a en toile de fond le problème principal. Avec les Lumières se structure la modernité inaugurée par la Réforme luthérienne. L’œcuménisme nous empêche désormais de nous souvenir de ce dernier aspect ; devrons-nous en faire de même avec les Lumières ? Comme nous le savons, la modernité, en tant que période historique, recèle en son sein de nombreux éléments, y compris de bons. Mais en tant que système de pensée, elle comporte un ensemble de principes qui l’enferment dans l’immanence. Si l’Église doit dialoguer avec la modernité au premier sens du terme, parce qu’elle doit aller à la rencontre de l’homme moderne, elle ne doit pas pour autant négliger la modernité au second sens du terme, avec ses principes inacceptables, qui trouvent une expression précise dans les Lumières. Le dialogue avec le monde doit distinguer ces deux niveaux, sinon la modernité athée s’immisce dans l’Église.
Les cinq lignes de Léon XIV, qui acceptent les Lumières, visent-elles également à accepter la modernité théorique ?
Contentons-nous de dire que, pour cela, il aurait fallu y consacrer au moins quelques lignes supplémentaires.
Nous ne pouvons nous empêcher de nous interroger sur le sens de ces cinq lignes et, face à l’inquiétude que suscite leur exégèse, on cherche d’autres explications. Peut-être le pape entendait-il par le mot « Lumières » une catégorie plus générique que celle des Lumières françaises de la guillotine ? Benoît XVI lui-même, dans son discours devant le Bundestag allemand en 2011, avait déclaré que les Lumières étaient nées du christianisme. Il avait une conception large du mot « Lumières » : il désignait ainsi également les Lumières grecques avec lesquelles la foi chrétienne avait eu une rencontre « providentielle ». Mais Ratzinger s’exprimait en Allemagne et non en France, et parler de « Lumières » en France ne signifie qu’une seule chose.
Une autre explication, suggérée par certains, est que le pape Prevost souhaite dépasser toute cette question, en la considérant comme préconciliaire. Lui, ordonné prêtre dans les années 80, voudrait oublier parce que l’Église « doit aller de l’avant ». C’est une hypothèse, mais considérer qu’un problème est dépassé ne signifie pas le résoudre. Et ces cinq lignes sont là pour nous dire qu’il n’a pas encore été résolu.
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