« Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » (texte complet)
Aujourd’hui s’ouvre au Vatican une rencontre sur la famille, convoquée par Léon XIV, à l’occasion du Xe anniversaire de l’exhortation apostoliquesi controversée Amoris laetitia voulue par Bergoglio pour conclure le synode sur la famille de 2014- 2015, qui ouvrait à la communion pour les divorcés remariés.
Le grand vaticaniste Sandro Magister, qui se fait rare mais dont les billets sont d’autant plus précieux, met enfin au grand jour « l’extraordinaire homélie » (ce sont ses propres termes) que le pape émérite d’alors avait prononcée dans l’intimité de son ermitage de Mater Ecclesiae, le jour même de l’ouverture du Synode de 2015. Un document majeur, qui aurait pu inspirer les travaux des pères synodaux mais qui avait été soigneusement passée sous silence.
En la lisant, on comprend pourquoi. Mais il n’est pas trop tard pour la redécouvrir, et la méditer, crayon en main.

Benoît XVI, pape émérite, à Mater Ecclesiae
Une documentation abondante, tant officielle que journalistique, est à la disposition de tous concernant ce synode sur la famille et la discussion animée qui l’a marquée.
Sandro Magister
À laquelle il faudrait toutefois ajouter une intervention d’une grande profondeur et d’une très grande autorité, mais qui n’a jusqu’à présent jamais été prise en considération, notamment parce qu’elle est restée méconnue pendant une dizaine d’années : l’homélie prononcée par Benoît XVI – qui avait démissionné en tant que pape en 2013 mais qui, à l’époque, était encore actif par ses paroles et ses écrits – le dimanche marquant le début de la deuxième et dernière session du synode sur la famille, le 4 octobre 2015.
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L’extraordinaire homélie que Benoît XVI a consacrée au synode sur la famille, restée méconnue pendant dix ans
Sandro Magister
(Traduction « à la main » à partir du texte original en italien)
Du 7 au 14 octobre, Léon XIV a convoqué au Vatican les chefs des Églises orientales et les présidents des conférences épiscopales du monde entier, pour une rencontre à l’occasion du dixième anniversaire d’« Amoris laetitia », l’exhortation apostolique par laquelle son prédécesseur François avait conclu le synode de 2014-2015 sur la famille.
Ce fut un synode très controversé, notamment sur une question qui divisait profondément la hiérarchie catholique : fallait-il ou non autoriser la communion eucharistique aux divorcés remariés, ce qui avait toujours été interdit jusqu’alors par le magistère de l’Église ?
Dès le consistoire préliminaire des cardinaux de février 2014, François manifesta une nette propension au « oui ». Mais l’opposition de nombreux cardinaux et évêques fut telle qu’en faisant le bilan du synode dans « Amoris laetitia », il s’est contenté de formuler un « oui » allusif seulement dans deux notes de bas de page, les notes 336 et 351, dans lesquelles il envisageait pour les divorcés remariés « même l’aide des sacrements » et en particulier de l’Eucharistie, qui « n’est pas une récompense pour les parfaits, mais un remède généreux et une nourriture pour les faibles ».
Le résultat fut que l’opposition entre les deux camps du « oui » et du « non » ne s’apaisa pas, jusqu’à ce que François décide d’y mettre fin à sa manière, en septembre 2016, par une lettre d’éloge adressée aux évêques argentins et à leur interprétation d’« Amoris laetitia » en faveur de la communion pour les divorcés remariés, qualifiée par François d’unique interprétation juste car « no hay otras », il n’y en a pas d’autres : lettre finalement publiée dans les « Acta Apostolicae Sedis » sous la qualification de « magisterium autenticum ».
Une documentation abondante, tant officielle que journalistique, est à la disposition de tous concernant ce synode sur la famille et la discussion animée qui l’a marquée.
À laquelle il faudrait toutefois ajouter une intervention d’une grande profondeur et d’une très grande autorité, mais qui n’a jusqu’à présent jamais été prise en considération, notamment parce qu’elle est restée méconnue pendant une dizaine d’années : l’homélie prononcée par Benoît XVI – qui avait démissionné en tant que pape en 2013 mais qui, à l’époque, était encore actif par ses paroles et ses écrits – le dimanche marquant le début de la deuxième et dernière session du synode sur la famille, le 4 octobre 2015.
Ce dimanche-là, le Missel romain – par une coïncidence fortuite mais parfaite – proposait comme passage évangélique le début du chapitre 10 de l’Évangile selon saint Marc, précisément celui où « des pharisiens demandaient à Jésus s’il était permis à un mari de répudier sa femme ». Et où Jésus leur répondait : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni ».
Or, dans l’homélie prononcée ce jour-là dans son ermitage vatican en présence d’à peine une douzaine de personnes – restée inédite jusqu’en décembre 2025 –, Benoît XVI a commencé par faire remarquer que « la liturgie nous propose cet Évangile précisément le jour où s’ouvre le synode », mais en ajoutant aussitôt qu’il ne souhaitait pas aborder « des problèmes aujourd’hui si controversés », mais plutôt leur « fondement », c’est-à-dire « qu’est-ce que l’homme », créé homme et femme, par Dieu comme « être en relation » et, précisément pour cette raison, « à l’image de Dieu ». À cela s’ajoute, dans la partie finale de cette même homélie, une réflexion originale sur le sens profond du célibat ecclésiastique.
Il convient de noter que ce même dimanche d’octobre, jour d’ouverture de la deuxième session du synode, le pape François a lui aussi prononcé son homélie. Lui aussi a évité de faire allusion à la communion des divorcés remariés, qui ne trouvait effectivement aucun fondement dans le passage évangélique du jour (à moins d’étendre aux temps de l’Église cette indulgence de Dieu face à la « dureté de cœur » de son peuple, raison pour laquelle, à l’époque de Moïse, le divorce était autorisé, comme l’a soutenu par exemple le patristicien et bibliste Innocenzo Gargano, bénédictin camaldule du monastère de San Gregorio al Celio et professeur à l’Institut biblique pontifical).
Le fait est que personne n’a eu connaissance de l’homélie prononcée ce jour-là par Benoît XVI dans son ermitage des collines vaticanes, pour la méditer et en tirer parti dans le débat synodal.
La voici donc proposée ci-dessous par Settimo Cielo, à la veille du « sommet » convoqué par le pape Léon à l’occasion du dixième anniversaire d’«Amoris laetitia », reproduite intégralement avec l’autorisation du dicastère pour la communication et de la Libreria Editrice Vaticana, qui en détiennent les droits d’auteur.
L’homélie est tirée des pages 310 – 315 de l’ouvrage «Dieu est la vraie réalité. Homélies inédites 2005 – 2017», Libreria Editrice Vaticana, 2025.
L’homme, image de Dieu. Homme et femme il les créa
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Benoît XVI
4 octobre 2015
XXVIIe dimanche du temps ordinaire, année B
Lectures : Genèse 2,18 – 24 ; Psaume 128 ; Hébreux 2,9 – 11 ; Marc 10,2 – 16
Chers amis,
en ce jour même où s’ouvre le Synode, la liturgie nous propose cet Évangile, dans lequel le Seigneur clarifie la volonté du Créateur pour l’homme, volonté qui vaut également à nouveau dans le monde de la Rédemption. Mais je ne voudrais pas parler ici des problèmes aujourd’hui tant débattus, mais plutôt du fondement de tout cela, qui apparaît dans la première lecture et aussi dans l’Évangile : c’est-à-dire qu’est-ce que l’homme ?
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Elle me semble très belle, cette image de la Création, si naïve et si profonde, qui apparaît au début du deuxième chapitre de la Genèse, où le texte dit que Dieu façonna l’homme à partir de la poussière de la terre et, d’un souffle de sa bouche, lui donna la vie, et ainsi il devint un être vivant (cf. Gn 2, 7). Ce « façonner », à partir de la poussière de la terre, un corps qui soit un homme, implique tout le processus de l’évolution ; cela nous fait comprendre comment Dieu, peu à peu – au cours du processus de la vie naissante – façonne l’homme, forme l’homme, va vers l’homme, pour ensuite, au moment opportun, insuffler un souffle de vie dans ses narines.
C’est aussi une image merveilleuse. Au moment opportun, Dieu insuffle un nouveau souffle de vie, non seulement la vie biologique en tant que telle, mais sa propre vie, dans laquelle Il se rend Lui-même présent, de sorte que ce nouvel être – cet être vivant – porte en lui le souffle de Dieu.
C’est pour cela que l’homme est l’être capable de connaître Dieu. L’humanisation, la naissance de la créature humaine, est présentée au moment où l’être est capable de comprendre, de connaître Dieu. Dieu offre non seulement les choses utiles à faire, mais, par-dessus tout, il offre l’origine, il s’offre lui-même. Ainsi apparaît aussi, merveilleusement, la mission de l’homme, qui est la synthèse de la Création, qui porte en lui tout le cheminement matériel, depuis l’être de la matière jusqu’au point le plus élevé de la vie, où Dieu rencontre enfin l’homme. L’homme porte en lui ce souffle et il est véritablement la synthèse de la Création ; c’est aussi la mission de l’homme : porter en lui le monde vers Dieu, vers la résurrection ; donner, disons, à la matière la réalité de la présence du Créateur et à l’Esprit toute la réalité de la Création.
Seconde considération. Dans l’autre texte sur la Création, celui du premier chapitre de la Genèse, Dieu dit : « Faisons l’homme ! » (Gn 1, 26). C’est déjà un autre détail d’une action qui semble simple. Dieu ne se contente pas de dire : « Que l’homme soit », mais il se livre à un monologue intérieur ; Dieu se parle à lui-même, il veut cette créature comme une créature voulue d’une manière particulière, proche de Lui d’une manière particulière, et il l’a créée – dit-il – « à son image, à sa ressemblance ».
Que signifie « à l’image de Dieu, à la ressemblance de Dieu » ? C’est une grande question, qui n’a jamais été définitivement élucidée, car elle est trop riche, trop profonde. Je voudrais ici n’évoquer que deux éléments.
- Le premier est que l’essence d’une image est d’orienter vers un autre. L’image n’est pas une chose en soi, mais elle représente déjà une personne, elle va vers la personne, elle porte en elle la relation à cette personne. Telle est la première essence de l’image : la relation, qui va au-delà d’elle-même vers un autre, et porte en elle cette relationnalité. Ainsi, pour l’homme, c’est précisément cela qui est essentiel : qu’il ne reste pas en lui-même, qu’il n’est pas fermé sur lui-même, mais qu’il est en chemin vers l’autre,en relation avec l’autre, qu’il doit rechercher l’autre.
- Vient ensuite un deuxième élément, qui renforce le premier. Le texte dit : « Homme et femme il les créa ». L’homme n’existe jamais seulement en tant qu’homme dans l’abstrait, il est homme et femme, il n’existe donc que dans cette relation entre l’homme et la femme. Là encore, il apparaît que l’homme est créé comme être en relation, l’un pour l’autre, jamais seulement en lui-même.
Les Pères, parlant de l’homme comme image, ont également pensé que, dans l’Épître aux Colossiens, le Christ est appelé « Icône de Dieu » (Col 1, 15) : ainsi, en formant, en façonnant l’homme, le Créateur a déjà à l’esprit Jésus-Christ. C’est pour cela quei l’homme est fait selon le modèle du futur Jésus-Christ. Et l’essentiel de Jésus-Christ, c’est qu’il est Fils, qu’il n’est pas en lui-même, mais qu’il est en relation permanente avec le Père ; ainsi, en Jésus-Christ, il est essentiel d’être tourné vers l’extérieur de soi, d’être tourné vers l’Autre, vers Dieu. Or, si l’homme est créé à l’image du Christ, il est créé comme fils et fille, comme celui qui ne vit qu’en sortant de lui-même vers le Père, en étant toujours enfant, fils. C’est pourquoi nous disons que l’homme est créé, à plusieurs égards, comme un être relationnel, à l’instar de Dieu lui-même, qui n’est pas une substance figée en soi, mais qui est relation : la réalité suprême elle-même n’existe qu’en tant que relation. L’homme, être relationnel, est à l’image de Dieu.
Le nom central de l’être est Amour ; l’homme relationnel est créé avant tout par amour [/pour l’amour ?], créé pour sortir de lui-même. Et disons que l’essence de la sexualité est précisément celle du don suprême, celle de faire sortir l’homme de lui-même, de créer l’attirance vers l’autre, l’ouverture vers l’autre, et ainsi l’homme devient réellement co-créateur avec Dieu. En d’autres termes, l’amour intègre l’homme en lui-même, et la sexualité devient humaine si elle est personnalisée, si elle est au service de l’amour.
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Si nous examinons maintenant la situation actuelle, nous constatons que cette vision même de l’homme est fondamentalement niée.
Observons un fait sociologique : dans une grande ville comme Munich, on estime qu’environ 40 % de la population est « single », c’est-à-dire composée de personnes qui ne se marient pas, qui ont tendance à rester seules et finissent ainsi par nier cette vision.
Et les théories du « genre » viennent étayer ce rejet : l’homme n’est ni homme ni femme, il est ce qu’il fait de lui-même, l’homme créateur se construit lui-même ; l’homme n’est plus une créature de Dieu, mais le produit de lui-même et c’est lui qui décide qui il veut être. L’homme n’est plus ouvert à la relation, il vit pour lui-même, il ne reconnaît ni n’accepte plus de lien permanent. Un lien serait contraire à sa liberté, et l’amour doit finalement être dénoncé, car il serait en réalité un lien contraire à sa liberté ; une décision définitive serait incompatible avec la liberté de l’homme, qui reste toujours libre de tout lien. La sexualité ne sert donc plus à s’ouvrir l’un à l’autre, mais dès l’éducation des enfants, elle est considérée comme un moyen d’ avoir un peu de plaisir ; c’est-à-dire qu’il ne s’agit plus d’ouverture, mais de repli sur soi, dans lequel l’homme ne vit que pour lui-même. Mais ainsi, l’homme nie sa splendeur divine, il nie précisément l’essentiel de sa créativité par une conception de la liberté qui est fausse : à savoir, la liberté de pouvoir toujours faire ce que l’on veut, de ne jamais être lié à quelqu’un, à quelque chose. Cela semble être le cri de la véritable divinisation de l’homme, selon laquelle l’homme se crée lui-même, est absolument libre, dans une autonomie permanente.
Je ne voudrais pas entrer dans le débat pour l’instant, mais il reste une question à laquelle nous devons répondre. L’Église, avec le célibat, n’a pas créé le « single ». Le célibat, ce n’est pas cela, il ne signifie pas que l’homme ne se donne pas à ce lien d’amour. Non ! C’est le contraire.
Avant tout, le célibat n’est pas une négation de la décision définitive, dans laquelle l’homme se réserve d’être toujours libre. Le célibat implique avant tout l’audace, le courage de la définitivité : une fois pour toutes, je me décide, je me donne pour toujours au Seigneur et je reste à sa disposition. Je reconnais que je suis libre, mais ce n’est que dans la volonté de Dieu que je me trouve moi-même et pour toujours, et ce n’est que dans ce lien, qui est éternel, que je peux véritablement grandir et mûrir.
Deuxième point. Le célibat n’est pas un renoncement à l’amour, ce n’est pas un renoncement aux liens, aux attaches, bien au contraire : c’est la disponibilité envers le Seigneur pour être là pour tous et entrer dans cet « être-pro » pour le Seigneur, dans cet exister non pas pour soi-même, mais pour les autres, toujours, dans une disponibilité totale. C’est ainsi qu’ont mûri ces grands dons pour le monde, des personnes comme Mère Teresa de Calcutta, comme tant d’autres au fil des siècles, à commencer par saint Paul, tant de personnes qui vivent véritablement en se donnant aux autres dans une disponibilité totale. Tout le travail en faveur des pauvres, des exclus, des personnes sans aide, tout cet engagement pour l’évangélisation, pour se donner et se perdre soi-même, a commencé précisément ainsi, et c’est précisément ainsi qu’est né ce véritable amour, ce don universel, et ce que dit le Seigneur est vrai : « En donnant, vous recevez, non seulement au ciel mais déjà sur terre, le centuple » (cf. Mt 19, 27 – 29).
Chers amis, c’est très important de comprendre que le célibat ne consiste pas à se refermer sur soi-même, mais bien au contraire ; c’est justement le caractère définitif de se remettre entre Ses mains et d’être ainsi libres, afin qu’Il nous utilise comme Il le souhaite. Regardons l’histoire de l’amour chrétien, celle des missionnaires chrétiens, qui ont tout quitté pour se donner aux autres en Afrique, en Amérique, en Australie, en Asie ; c’est ainsi seulement qu’a été créée cette union d’amour, de foi et de vérité, qui, dans toutes les ténèbres du monde, demeure comme une lumière qui nous encourage à aller de l’avant.
En ce moment, nous ne pouvons que prier le Seigneur pour qu’Il ouvre les cœurs des hommes à cette mission d’amour, les uns envers les autres ; pour qu’Il nous aide à rester fermes dans notre don à la volonté du Seigneur ; pour qu’Il nous aide à être véritablement amour, à servir, et ainsi, en nous donnant, nous recevions la vraie vie. « Aide-nous, Seigneur, à vivre cette heure de l’histoire ! ».
Amen !



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