Léon XIV est-il le Bonaparte de François?

13 Oct 2026 | Actualités

C’est une rumeur (inédite) qui circule dans certains milieux, et que reprend ici le très informé et attentif blogueur argentin El Wanderer (catholique traditionaliste dont il faut rappeler qu’il est depuis le début, et c’est assez surprenant, un défenseur « raisonnable » du pape Léon, après avoir été un détracteur féroce de son prédécesseur). Il a publié il y a une semaine un premier article dont je reproduis le début ci-dessous, pour situer le second article publié aujourd’hui, où il reformule sa question, qui devient cette fois: « Léon est Napoléon, mais quel Napoléon ? » (la réponse en surprendra plus d’un).

En tout cas, si El Wanderer reste raisonnablement bienveillant, on ne pourra pas lui reprocher d’être sous-informé, encore moins de pécher par méconnaissance ou aveuglement. Il reprend ponctuellement tous les actes de gouvernement et nominations que ses détracteurs, dans la sphère conservatrices, imputent aujourd’hui à Léon XIV.

L’article précédent (5 octobre)

Léon XIV est-il le Bonaparte de François?

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Au cours des derniers mois, une hypothèse a souvent été évoquée : Léon XIV est, ou serait, le Bonaparte de François. En d’autres termes, sa mission consisterait à bonapartiser les réformes introduites par le pontife argentin. Il est possible que ce soit le cas ; cela peut être vrai dans son intégralité, ou seulement en partie. Quoi qu’il en soit, je pense qu’il est encore trop tôt pour se prononcer. Mais la simple possibilité mérite que l’on s’attarde sur la question. 

Tout d’abord, précisons le terme. Je ne fais pas ici référence au bonapartisme tel que le conçoit Karl Marx, mais tel que l’ont compris les historiens libéraux. Ceux-ci voient en Napoléon l’homme qui a consolidé et diffusé les acquis de la Révolution tout en neutralisant sa violence. Ils soutiennent que le coup d’État du 1er brumaire n’était pas une trahison de la Révolution, mais sa stabilisation : Napoléon aurait repris les principes et les idéaux révolutionnaires de 1789 et les aurait institutionnalisés de manière durable, tout en mettant fin au cycle de violence (la Terreur, la guerre civile interne, l’instabilité du Directoire). En d’autres termes, avec Bonaparte, « la Révolution prend fin » précisément parce qu’elle s’institutionnalise et s’exporte sans recourir à la guillotine.

Appliquons cette herméneutique au cas qui nous occupe : après la brutalité du pontificat de François, avec ses arbitraires, ses grossièretés et ses hérésies diverses, Léon jouerait le rôle de Napoléon : il consoliderait toutes ces mesures avec une mozetta rouge et de bonnes manières. Il s’agit, comme je l’ai dit, d’une hypothèse dont nous finirons peut-être par constater la justesse, à notre grand effroi, dans quelques années. Nous ne pouvons pas le savoir pour l’instant.

Mais à l’instar du maître Marcus Tullius Cicéron, qui affirme que « l’histoire est maîtresse de vie », voyons comment l’histoire s’est comportée dans des cas similaires.

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https://elwanderer.com/2026/10/05/leon-el-bonaparte-de-francisco-i/

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Léon est Napoléon, mais quel Napoléon ?

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La semaine dernière, nous avons retracé l’histoire du bonapartisme, et je pense qu’il a été démontré que, depuis au moins 250 ans (de nombreux commentaires indiquaient que cela remontait à ses débuts), l’Église a connu les cycles typiques du bonapartisme, qui aboutissent à une sorte de stabilisation et de normalisation des nouvelles idées qui, à l’époque, avaient fait irruption comme révolutionnaires. Par conséquent, et avant de débattre de la possibilité que le pape Léon soit le Bonaparte de François, il convient de préciser que ce ne serait pas une nouveauté ; ce serait presque une condamnation inéluctable.

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Mais posons-nous d’abord deux questions indispensables. Serait-il possible, dans les conditions concrètes actuelles, qu’un pape ne soit pas un Bonaparte, mais plutôt un Metternich ? En d’autres termes, un pontificat réactionnaire ou restaurateur serait-il envisageable ? C’est une question qui relève de la realpolitik, et j’ai l’intention d’y revenir la semaine prochaine.

Deuxième question : est-il possible de « bonapartiser » François ?

La question me semble pertinente, car je ne sais pas s’il est possible de stabiliser le chaos. En physique, c’est tout à fait possible, mais en politique ecclésiastique, c’est un oxymore. Le pontificat franciscain a été le développement organique du chaos — un autre oxymore — et le désordre, par nature, ne peut être mis en ordre. Stabiliser les réformes franciscaines ne reviendrait à rien d’autre qu’à persister dans le chaos sous toutes ses formes : organisationnel, doctrinal, liturgique, canonique, moral, etc. « Bonapartiser » François me semble donc impossible ou, en d’autres termes, suicidaire.

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Le père Santiago Martín, dans sa chronique hebdomadaire d’il y a quelques semaines, évoquait une image très parlante : le pape Léon s’est retrouvé face à une Église truffée de bombes qu’il doit désamorcer, et il doit le faire avec beaucoup de prudence car elles pourraient lui exploser au visage.

Et il citait l’exemple du pape Benoît : lorsqu’il a commencé à s’engager dans le processus réactionnaire (permettez-moi d’utiliser ce terme pour simplifier), toutes sortes de bombes ont commencé à lui exploser au visage : depuis un majordome qui lui volait des documents confidentiels pour les transmettre à la presse, jusqu’à la suspension du code SWIFT de la Banque du Vatican, ce qui l’empêchait de transférer de l’argent, voire de verser le salaire mensuel aux sanpietrini.

Ainsi, ce que beaucoup considèrent comme une « bonapartisation » du franciscanisme pourrait en réalité constituer des mesures gouvernementales très lentes et prudentes, soigneusement pensées pour éviter toute explosion imprévue.

Beaucoup diront que cette interprétation n’est rien d’autre qu’un wishful thinking naïf. C’est probable ; mais il est également possible qu’il n’en soit rien. Personne ne le sait ; et un an et demi de pontificat, compte tenu de la situation dans laquelle le pape Léon a trouvé l’Église, c’est très peu de temps ; presque rien. Et comme nous ne pouvons pas encore le savoir, la seule chose que nous puissions faire est de voir des signes dans un sens comme dans l’autre.

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Un premier point qui se dessine de plus en plus clairement est que le pape s’attelle à résoudre certains des problèmes les plus épineux que lui avait laissés son prédécesseur, et qu’il a commencé, comme on pouvait s’y attendre, par sa propre maison : le Vatican et Rome, ville dont il est l’évêque.

Passons en revue les changements les plus marquants au Vatican :

  • le cardinal Konrad Krajewski a été démis de ses fonctions à l’Œuvre apostolique le 12 mars 2026 ;
  • le 30 mars, le pape a démis le bras droit de François, Mgr Edgar Peña Parra, de ses fonctions de substitut de la Secrétairerie d’État,
  • et le 3 octobre, le cardinal Mauro Gambetti de l’archiprêtré de la basilique Saint-Pierre.

Ces trois personnalités étaient très en vue, disposaient d’un grand pouvoir et s’inscrivaient clairement dans la lignée de François. Bien que d’un impact médiatique moindre mais d’une grande portée, la promulgation, le 31 juillet 2026, de la nouvelle Loi fondamentale de l’État de la Cité du Vatican et l’abrogation intégrale de la précédente – qui datait à peine de 2023 et était de pure facture bergoglienne – ont constitué un événement marquant. Dans un article intéressant publié la semaine dernière, Andrea Gagliarducci, un vaticaniste sérieux, analyse les changements et la lente disparition de l’ancienne garde bergoglienne. Je vous recommande sa lecture.

La nouvelle qui ne nous a pas réveillés samedi dernier – la nomination de Mgr Viola au poste d’archiprêtre de Saint-Pierre – tempère en partie cette vision.

Viola est une autre création de François et, d’un point de vue liturgique, un fondamentaliste du « bugninisme ». Cependant, il n’a pas été nommé à Saint-Pierre pour satisfaire les traditionalistes, mais pour mettre de l’ordre dans le désordre monumental laissé par Gambetti. Nous verrons ce qu’il fera concernant les messes privées, qui avaient été interdites, et les messes traditionnelles qui continuent d’être célébrées quotidiennement dans la crypte. Mais je ne pense pas que ce soit là sa première préoccupation. Il devra d’abord s’occuper, par exemple, des chanoines. La nomination en soi est déplorable, mais elle comporte deux aspects positifs. Premièrement, il ne remplacera pas Roche au ministère du Culte divin, et c’est déjà beaucoup. Deuxièmement, celui qui le remplace, Mgr Aurelio García Macías, est l’un des meilleurs éléments que l’on puisse trouver dans ce dicastère, même si je doute qu’il soit favorable à la messe traditionnelle.

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En ce qui concerne le diocèse de Rome, , le 24 juin 2026, a promulgué Confirma fratres tuos, un texte normatif qui a remplacé la constitution In Ecclesiarum communione de François (2023) et réorganise le Vicariat de Rome, le dépouillant du caractère synodal que lui avait conféré Bergoglio. Par exemple, le Conseil épiscopal, qui était le « lieu suprême de décision », n’a désormais qu’un rôle consultatif et est présidé par le cardinal vicaire ; les évêques auxiliaires, qui disposaient auparavant d’une pouvoir ordinaire vicarial autonome sur leur secteur, agissent désormais « en pleine communion avec le cardinal vicaire » ; le Moderator curiae, une nouvelle figure qui coordonne les activités du Vicariat et reste le premier collaborateur du vicaire, mais sans diriger les services comme c’était le cas auparavant. En d’autres termes, le pouvoir revient au cardinal vicaire.

Mais en outre, Léon XIV a procédé à une purge à sa manière : en septembre de cette année, il a écarté l’évêque auxiliaire [du diocèse de Rome] Michele di Tolve, qui était également recteur du séminaire romain, et l’a envoyé comme évêque d’un diocèse perdu ; il a ordonné quatre nouveaux évêques auxiliaires, tous romains ; il a fortement réduit le pouvoir de Mgr Renato Tarantelli Baccari, une figure typiquement « franciscaine » (il avait été ordonné prêtre par François lui-même en 2018 et, en 2024, celui-ci l’avait nommé évêque, lui conférant la fonction aujourd’hui disparue de vice-régent qui, dans la pratique, limitait le pouvoir du cardinal vicaire), et a procédé à plusieurs autres changements mineurs.

Pour ceux d’entre nous qui sommes étrangers au monde romain, ces changements peuvent sembler mineurs et secondaires. Je ne pense pas qu’ils le soient tant que ça ; le pape met de l’ordre dans sa propre maison et, pour ce faire, désamorce des bombes. L’un des fils rouges qu’il a réussi à déconnecter sans provoquer d’explosion a sans aucun doute été la mise à l’écart de Mgr Peña Parra, qui se trouvait au sommet de l’un des lobbies les plus puissants du Vatican. On ne le saura jamais, mais je ne serais pas surpris que le Saint-Père ait jugé indispensable de désamorcer ce fil pour poursuivre, lentement, d’autres réformes.

Mais une objection de poids se fait ici sentir : « Ce sont des changements superficiels et insuffisants. Ils n’ont pas freiné les processus les plus dangereux dans lesquels François a entraîné l’Église, parmi lesquels le synode sur la synodalité ». Ou encore, comme l’a déclaré la semaine dernière Diane Montagna lors de la Rencontre de l’Identité catholique à Pittsburgh, il s’agit de changements administratifs, mais pas doctrinaux. Elle se demandait, par exemple : « Le pape Léon XIV a-t-il la lucidité, le courage et la volonté nécessaires pour changer les choses, pour modifier, par exemple, les restrictions draconiennes imposées à la messe tridentine ? ». Il ne semble pas que ce soit le cas.

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Soyons bienveillants, car c’est ce qu’exigent de nous le commandement de la charité, ainsi que le respect et la soumission dus au Souverain Pontife.

La première chose que je peux dire, c’est qu’il serait très peu réaliste de prétendre que des processus de ce type puissent être freinés du jour au lendemain. Et la deuxième, c’est que le Pape est peut-être en train d’élargir sa stratégie. Cela est passé presque inaperçu, mais il y a quelques jours, le nouveau préfet du Dicastère pour les textes législatifs, Mgr Anthony Randazzo, a mis en garde contre ces interprétations de la synodalité qui considèrent le moment ecclésial actuel comme une occasion de se débarrasser d’éléments de la vie et de la tradition de l’Église jugés obsolètes. Le renouveau, soutient-il, ne consiste pas à abandonner les racines, mais à leur permettre de porter de nouveaux fruits.

Peut-être le Saint-Père va-t-il freiner la mise en œuvre de la synodalité — il l’a déjà fait avec le vicariat de Rome — et la repousser, tout en préparant, d’autre part, un front juridique comme un nouveau rempart. C’est une possibilité que je soulève simplement et qui, je le reconnais, se heurte à certains faits : le pape Léon s’est donné beaucoup de mal pour choisir personnellement les figures les plus en vue du progressisme ecclésiastique mondial afin qu’elles participent à la réunion synodale sur Amoris laetitia de cette semaine. Mais il a nuancé son propos dans son discours d’ouverture de jeudi dernier, dans lequel il a évoqué la question réelle et incontournable de la fragilité humaine, qui a justement servi de point d’appui à François pour évoquer la possibilité de la communion pour les personnes remariées. Le pape n’a pas abordé ces questions très controversées, mais dans son discours, la fragilité et les changements culturels ne semblent pas impliquer le renoncement à la vérité ni à « l’annonce de la plénitude de l’enseignement de l’Évangile sur la famille ».

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On dira : « Tucho est toujours à son poste ». Et c’est vrai, et il y restera jusqu’à la fin de son mandat, à moins qu’un événement inattendu ne survienne. C’est mon pronostic. Même François n’a pas osé écarter le cardinal Müller, avec lequel il entretenait une haine réciproque, avant la fin de son mandat. Léon ne le fera pas non plus. Ce n’est pas son genre.

Mais il n’y a pas que Tucho : bien d’autres encore occupent tranquillement leurs fonctions, et non seulement ceux qui sont déjà là, mais leur nombre ne cesse d’augmenter. Il vient de nommer au poste de sous-secrétaire du dicastère anciennement appelé Propaganda fidei une religieuse – Sœur Mary Teresa Barron – qui a déclaré qu’il y avait des femmes qui se sentaient appelées au diaconat et au sacerdoce. Et, si l’on parle des nominations épiscopales, que je survole rapidement, j’oserais dire que la plupart sont mauvaises, certaines sont exécrables, d’autres bonnes et quelques-unes très bonnes. Sans parler des rencontres œcuméniques grotesques auxquelles il se livre, et auxquelles il se livrera encore avec la réédition de cette mascarade d’Assise, ni de son mépris pour les fidèles traditionalistes. Dans tout cela, et dans bien d’autres choses encore, on pourrait voir que, en effet, Léon est le Bonaparte de François. Et je ne nie pas cette possibilité.

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Je ne vais pas raconter ici l’histoire de Napoléon III ; vous pouvez la lire sur Wikipédia. Pour ce qui nous intéresse, il suffit de dire qu’c’était un empereur aux politiques à la fois conservatrices et libérales, voire révolutionnaires. Une personnalité qui peut nous éclairer sur ce personnage est Alexis de Tocqueville, qui fut son ministre alors qu’il s’appelait encore Louis-Napoléon, président de la Deuxième République. Tocqueville se définissait lui-même comme « un libéral d’une espèce nouvelle ». Issu d’une famille de l’ancienne noblesse normande, décimée par la Terreur, il en vint néanmoins à la conviction que les progrès de l’égalité, de la liberté et de la fraternité constituaient un fait irréversible, presque providentiel. Sa préoccupation n’était pas de savoir si la démocratie devait s’imposer, mais comment empêcher qu’elle ne dégénère en despotisme. Et ce sera là la ligne directrice du gouvernement de Napoléon III : éviter les excès, se montrer appliqué [prolijos] et courtois, tout en poursuivant le processus révolutionnaire. Un exemple concret peut aider à comprendre : Napoléon III a favorisé l’unification italienne sous l’hégémonie piémontaise, a contenu des extrémistes comme Garibaldi et, dans le même temps, a défendu militairement le pape à Rome, tout en lui permettant de perdre presque tout le reste. Il cherchait à concilier sa sympathie pour la cause maçonnique italienne avec la tradition catholique française. Il en résulta une politique oscillante qui ne satisfit pleinement personne : les Italiens le considéraient comme un obstacle à l’accession de Rome au rang de capitale, et les catholiques comme le complice de la spoliation du pape. En d’autres termes, un peu de ceci et un peu de cela, et les deux à la fois.

La politique de Léon XIV ressemble peut-être à celle des Bonaparte, mais davantage à celle du neveu qu’à celle de l’oncle. Elle ne satisfera en rien les traditionalistes et les conservateurs, ni d’ailleurs les plus progressistes.

La politique de Léon XIV ressemble peut-être à celle des Bonaparte, mais davantage à celle du neveu qu’à celle de l’oncle. Elle ne satisfera en rien les traditionalistes et les conservateurs, ni d’ailleurs les progressistes.

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