AM Valli propose la recension d’un ouvrage de Stefano Fontana de parution récente. Même si l’ouvrage a des chances infimes d’être traduit en français, cette énième analyse d’ « Amoris Laetitia » offre une perspective inédite pour en comprendre la portée révolutionnaire. AMV s’intéresse sprécialement à ce qui fait l’objet d’un chapitre entier de l’ouvrage: l’influence de Walter Kasper…


« Amoris laetitia » et la fin de la vérité. Mais que cette néo-Église est vieille!

Aldo Maria Valli
13 août 2019
Ma traduction


Comme tous les livres du professeur Stefano Fontana (1), Exhortation ou Révolution? Tous les problèmes d’Amoris laetitia‘ (éd. Fede & cultura) doit être lue de la première à la dernière ligne, avec attention et gratitude.

La thèse de Fontana est claire: Amoris laetitia constitue une authentique révolution par rapport à la tradition et au magistère précédents. Se présentant comme un document de nature pastorale plutôt que doctrinale, elle semble presque vouloir rassurer. En réalité, elle est révolutionnaire précisément parce qu’elle privilégie le travail pastoral en le détachant de la doctrine et, en mettant la praxis au premier plan, qu’elle relativise l’idée de vérité. Cependant, comme nous le verrons, dans cette « nouveauté » elle est très vieille.

Dans la première partie du livre, Fontana accorde une attention particulière au langage d’Amoris laetitia car c’est précisément ce langage qui révèle les intentions de François. C’est le langage du « oui… mais », des questions sans réponse, de l’ambiguïté souhaitée, de l’indétermination utilisée dans le but de déconstruire ce que l’exhortation considère, sans pour autant le dire ouvertement, comme des certitudes désormais dépassées.

Que le Pape ne supporte pas la doctrine est flagrant, tout comme est claire sa prédilection pour la praxis. C’est précisément en utilisant la rhétorique du « oui, mais aussi » qu’on dit que l’unité entre doctrine et praxis est importante, « mais cela n’empêche pas l’existence de différentes manières d’interpréter la doctrine ou certaines conséquences qui en découlent » (§ 3). De plus, « dans chaque pays ou région, on peut chercher des solutions plus inculturées, attentives aux traditions et aux défis locaux ». (toujours § 3).

Bien sûr, le concept clé d’ « inculturation » n’est pas précisé et le lecteur reste dans le doute. Cela signifie-t-il que la moralité doit être différente d’un endroit à l’autre? Cela signifie-t-il qu’une norme valable dans le pays A ne l’est pas dans le pays B ? Sur ce point, il n’y a pas de réponse, mais dans les faits, le relativisme s’installe et, encore une fois, c’est l’idée de vérité absolue qui est remise en question.

Les normes divines réduites à des « idéaux » (vers lesquels on peut tendre, mais sans la prétention d’y parvenir) et le péché transformé en simple insuffisance et fragilité humaine sont d’autres facteurs qui font d’Amoris laetitia un document visant à saper la doctrine catholique en la remplaçant par le pragmatisme et l’historicisme (d’où la rupture nette avec Veritatis splendor de Saint Jean Paul II), mais je voudrais ici me concentrer sur le chapitre que Fontana intitule ‘Kasper en photocopie‘ et dans lequel l’auteur démontre à quel point Amoris laetitia est le résultat d’un long chemin commencé au milieu des années soixante du siècle dernier précisément par le cardinal allemand, tant apprécié par François.

Si Amoris laetitia suit le rapport de Kasper de février 2014, en préparation des deux synodes sur la famille, ce rapport suit à son tour les thèses soutenues par le théologien allemand dans le livre de 1979 Théologie du mariage chrétien, et ce livre n’est autre que le résultat d’une réflexion que Kasper a commencée en 1967 avec Pour un renouveau de la méthode théologique, où il soutenait que le dogme ne doit pas être considéré au sens absolu mais doit être historicisé car « il est une fonction de l’Église » et, comme tel « il se renouvelle constamment ».

Là sont les racines d’Amoris laetitia. La vérité, soutenait le jeune Kasper, « a toujours son propre Sitz im Leben (sphère vitale) », il ne faut donc pas la prendre en elle-même, mais la mettre en relation avec « les événements sociologiques et anthropologiques ». Ce faisant, on découvre « le caractère pragmatique et existentiel de la vérité », et c’est pourquoi, selon Kasper, l’ensemble de la théologie catholique doit être revu, en éliminant la dogmatique comme ordre immuable et en reconnaissant que l’histoire est « l’horizon ultime de toute réalité ».

Si alors nous remontons encore plus loin, à 1965 et au livre ‘Le dogme sous la Parole de Dieu‘ dans lequel le futur cardinal expliquait que le dogme n’est pas la révélation de la vérité sur Dieu et sur l’homme, mais quelque chose qui, se trouvant entre la Parole de Dieu et les situations réelles, exige toujours une interprétation à la lumière de l’histoire, voici qu’ Amoris laetitia nous apparaît telle qu’elle est: un des derniers fruits du vieux modernisme.

Le filon, nous le connaissons bien. C’est celui des Chenu (2), des Rahner, et Kasper n’est que le distillat d’une pensée théologique inspirée par l’historicisme, et sans même l’effort de renouveler un peu la langue, puisque (Fontana le prouve) dans le texte proposé par le cardinal allemand en février 2014 en vue des deux synodes sur la famille les expressions utilisées trente-six ans auparavant dans Théologie du Mariage chrétien se retrouvent presque littéralement.

Tout était-il déjà planifié? est le titre du chapitre suivant du livre de Fontana, et la réponse ne peut être que positive. D’autre part, il est révélateur qu’au Synode extraordinaire de 2014, on n’ait invité aucun membre de l’Institut pontifical Jean-Paul II pour les études sur le mariage et la famille (plus tard révolutionné par François, jusqu’au licenciement de ses plus prestigieux professeurs). Il est clair qu’il y a une volonté de renouer avec la pensée moderniste en rompant avec les thèses du pape polonais re-proposées et valorisées par le premier directeur de l’Institut, ce professeur Carlo Caffarra, qui devait devenir plus tard l’un des quatre cardinaux auteurs des célèbres dubia (qui n’ont jamais reçu de réponse) précisément sur Amoris Laetitia.

Oui, tout était déjà planifié, et depuis longtemps. Amoris laetitia n’est donc pas nouvelle, mais vieille, voire très vieille. Et pourtant elle est révolutionnaire au sens plein du terme, parce qu’avec elle le Magistère abandonne la voie ontologique et s’engage sur la route de l’existentialisme (3).

Dieu? Il se révèle dans la vie des gens. La doctrine? Elle doit être interprétée en fonction des situations données. La loi? Elle doit être modulée en fonction de l’histoire et des lieux, ce qui rend possible un pluralisme doctrinal et moral. Les principes moraux? Ils ne sont plus valides dans l’absolu, mais cela peut comporter des exceptions. Le discernement? Elle ne sert pas à discerner la volonté de Dieu, mais à aider l’homme, immergé dans l’histoire, à s’adapter aux « idéaux ».

Ainsi, grâce à un langage adéquat, tout peut devenir objet de discernement dans le sens où tout peut être réversible, interprétable, ajustable. L’absolu et le définitif n’existent plus. Si la vérité est dans l’histoire, la Parole de Dieu doit elle aussi être relativisée selon les situations individuelles, les biographies individuelles. Ce sera la pratique qui fera la synthèse. Mais, étant une pratique, elle sera à son tour variable, modifiable en fonction des événements, des sensibilités, des goûts.

Fontana écrit dans la dernière partie de son beau livre: « Nous pouvons dire: le comment est devenu quoi. Le contenu sera précisé par la pratique ». Le bien n’est pas important en soi, mais comme un « chemin » à suivre ensemble. Et il ne sert à rien de s’interroger sur l’objectif, car la question n’est pas là. La question, c’est le partage, le dialogue, le processus. Ainsi le synode lui-même changera et il n’y aura pas besoin d’exhortations apostoliques post-synodales, car ce seront les discussions internes au synode qui auront une valeur magistérielle.

Bienvenue dans l’Église fluide.


NDT

(1) Stefano Fontana, universitaire, journaliste, écrivain est directeur de l’Observatoire International cardinal Van Thuan sur la doctrine sociale de l’Eglise. En 2007, Benoît XVI le nommait Consultant du Conseil Pontifical Justice et Paix pour le quinquennat à venir. Il contribue régulièrement à la Bussola, et j’ai traduit nombre de ses toujours remarquables analyses (taper ‘Stefano Fontana’ dans le moteur de recherche interne)

(2) Le Père Marie-Dominique Chenu (1895-1990) est un théologien dominicain, proche du mouvement des prêtres ouvriers. Instigateur du renouvellement du thomisme — parfois appelé néothomisme — il est également connu comme l’un des experts en théologie (peritus) du concile Vatican II.
Avec Yves Congar, il fut de ces théologiens qui ont soutenu le mouvement des prêtres-ouvriers et en ont été sanctionnés par le Vatican, au milieu des années 1950. Ses livres furent ainsi mis à deux reprises à l’Index. Il reconnut au début des années 1980 la théologie de la libération, et en particulier l’œuvre de Gustavo Gutiérrez, comme un « exemple éminent » de la « nouvelle théologie ». (wikipedia)

(3) Doctrine philosophique selon laquelle l’être humain, par ses choix, définit lui-même le sens de sa vie – l’existence précède l’essence

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