Nous avons évoqué hier l’idée saugrenue venue à certains, de faire de Bergoglio un saint. Mais pour qu’il y ait un saint, il faut qu’il y ait une légende. Et pour qu’il y ait une légende, il faut qu’il y ait des gens qui l’écrivent. C’est le travail des biographes, dans le cas qui nous occupe étroitement « contrôlés » par le saint putatif lui-même, source principale, sinon unique, des anecdotes héroïques censées justifier une canonisation. Parmi les biographies de François, il y en a une qui émerge, El gran reformador. Francisco, retrato de un papa radical (traduit en français sous le titre « François le réformateur – De Buenos Aires à Rome » d’Austen Ivereigh, un très proche du pape argentin. Elle date de 2015, ce qui fait qu’elle est incomplète, mais il ne fait aucun doute qu’elle servira de fil conducteur aux historiens qui se pencheront sur ce pontificat « d’exception ».
El Wanderer l’a lue, y a relevé beaucoup d’erreurs et d’approximations (que je ne cite pas ici, car elles intéressent essentiellement un public argentin), et surtout des anecdotes carrément hagiographiques qui révéleraient chez l’auteur une grande et surprenante… « naïveté »
Ivereigh a suivi le canon qui caractérise les hagiographies typiques écrites par les jésuites.
Il a suivi, comme dans un conte pour enfants, les traces de petits cailloux blancs que Bergoglio lui-même semait dans ses interviews, ses écrits et ses commentaires, sachant qu’elles contribueraient à la construction du mythe d’un pape saint.
Semaine Bergoglio : ses biographies et le « naïf » Austen Ivereigh
Des biographies de Bergoglio, on en a lu beaucoup ; la plupart sont très mauvaises. Rédigées dans un style journalistique et à la va-vite pour ne pas perdre l’élan – et les bénéfices – du moment, elles ne sont guère plus que des recueils d’anecdotes. C’est le cas, par exemple, de Francisco, d’Elisabetta Piqué.

Comme on pouvait s’y attendre, la plupart des biographies ont été écrites par des Argentins et (sauf rares exceptions) elles ne font que répéter la doxa établie par l’establishment.
(…)
Venons-en à la biographie dont je souhaite parler dans cet article : El gran reformador. Francisco, retrato de un papa radical ( Le grand réformateur. François, portrait d’un pape radical).
L’auteur est Austen Ivereigh, historien et journaliste britannique, professeur d’histoire de l’Église à Campion Hall – le collège des jésuites d’Oxford – et ami personnel du pape François. Bien qu’il s’agisse d’une biographie incomplète – elle a été publiée en 2015 –, c’est, à ce jour, la biographie canonique et la plus prestigieuse, écrite de surcroît par un historien professionnel et un fervent admirateur de François. Elle est très bien documentée et cite constamment les sources sur lesquelles elle s’appuie. Pour la rédiger, l’auteur a passé plusieurs mois en Argentine, à explorer des archives et à interviewer des témoins de la vie de Bergoglio.
Cependant, cela n’a pas suffi à empêcher qu’un bon nombre d’erreurs – certaines de détail, d’autres plus grossières – et une naïveté stupéfiante – je ne saurais dire si elle est innocente ou feinte – qui, par moments, s’avère touchante, ne se glissent dans son livre.
Ivereigh a suivi le canon qui caractérise les hagiographies typiques écrites par les jésuites. Il a suivi, comme dans un conte pour enfants, les traces de petits cailloux blancs que Bergoglio lui-même semait dans ses interviews, ses écrits et ses commentaires, sachant qu’elles contribueraient à la construction du mythe d’un pape saint.
Comme je l’ai dit, il s’agit de la biographie canonique, c’est-à-dire la biographie de référence mondiale de Jorge Mario Bergoglio et, pour cette raison même, j’ai estimé qu’il valait la peine de signaler toutes ses lacunes, ou du moins une bonne partie d’entre elles, afin qu’il en reste une trace, ne serait-ce que sur un blog.
[Ici, El Wanderer a inséré la liste d’erreurs annoncée, voir le texte original]
Une hagiographie de Bergoglio
Comme je l’ai dit plus haut, Ivereigh n’écrit pas une biographie mais une véritable hagiographie. Voyons quelques paragraphes sans équivoque (et risibles) :
- « Bergoglio […] a su transcender les couches scolastiques et atteindre le « charisme primitif », du XVIe siècle, des premiers jésuites, qui allaient être son modèle pour la réforme ». (p. 102).
- « Personne n’avait pensé qu’un pape puisse s’appeler François : ce serait un peu comme adopter le nom de Pierre, ou de Jésus. Ils étaient uniques. » (p. 125).
- « Il [François] était en train de restaurer ce qui avait été perdu : il ne méprisait ni l’Église ni ses doctrines, mais cherchait à rétablir leur sens et leur raison d’être, qui était de révéler le Christ ». (p. 131).
- « [François] était humble dans un monde de célébrité, pécheur dans un monde d’autojustification, et il embrassait les lépreux dans un monde obsédé par la beauté ». (p. 132).
- « Au cours de ses dernières années en tant que cardinal, Bergoglio était devenu l’icône de cette idée [un homme pour les autres], l’incarnation d’une vie vécue dans la caritas. (p. 451). [On a l’impression qu’Ivereigh ne s’est pas soucié de savoir ce que pensaient les Argentins du cardinal Bergoglio…].
- « [Bergoglio] possédait le génie politique d’un leader charismatique et le mysticisme prophétique d’un saint du désert ». (p. 475).
Le récit hagiographique ne se limite pas à des paragraphes élégiaques ; il s’étend également à de petits événements qui démontreraient que nous étions en présence d’un saint à qui la Providence accordait des signes surnaturels. Voyons quelques exemples :
- Bergoglio avait depuis toujours une profonde dévotion pour sainte Thérèse de Lisieux. Et, selon lui, la sainte lui envoyait des roses blanches lorsqu’elle lui accordait une grâce ou voulait lui faire connaître un signe. Le biographe raconte alors que, dans la nuit du premier jour du conclave qui allait l’élire pape, lorsqu’il se rendit dans sa chambre à Santa Marta pour dormir après les prières, il trouva sur son lit une rose blanche (p. 479). Si l’on se réfère à la source (note 13), on découvre que le seul témoin de cet événement était Bergoglio lui-même, qui l’a raconté à un ami. À une autre occasion, après une journée de prière publique pour la paix en Syrie, alors qu’il se promenait dans les jardins du Vatican, un jardinier lui a offert une rose blanche. Le lendemain, Poutine a empêché un bombardement américain (p. 519). La source de cet événement se trouve, une fois de plus, dans un récit de Bergoglio lui-même à un évêque (note 40).
- Le cardinal Bergoglio n’aimait pas les diacres permanents, car il considérait qu’ils constituaient une cléricalisation des laïcs. Cependant, alors qu’il était archevêque de Buenos Aires, il en a ordonné trois. Pourquoi l’a-t-il fait ? Selon ce qu’il a raconté aux élus : « … la Vierge Marie m’est apparue hier soir et m’a demandé trois diacres pour Buenos Aires ». (p. 444). Lui a-t-elle également remis un scapulaire comme à saint Simon Stock ou à sœur Justina Bisqueyburu ?
Naïveté, candeur ou cynisme ?
Il y a une série d’affirmations dans le livre d’Ivereigh que le lecteur ne sait pas trop comment interpréter tant elles contredisent manifestement les faits. Il dit à la p. 494 : « François s’est attaché à démanteler le modèle centraliste et monarchique du Vatican et à créer des structures qui […] ne peuvent être qualifiées que de « républicaines » ».
La réalité est, comme le sait toute personne un tant soit peu informée, que François s’est distingué par l’exercice quotidien de ses prérogatives de monarque absolu, modifiant des lois, intervenant dans des procès, contournant les hiérarchies et imposant ses caprices.
J’ai moi-même entendu, à l’intérieur des murs du Vatican, un prélat important, dont on ne soupçonnait nullement qu’il fût conservateur parler de lui comme du « tyran heureusement régnant », et ce non pas une seule fois, mais à plusieurs reprises.
Et ceux qui, pendant l’ère « bergoglienne », habitaient le Vatican peuvent témoigner de l’atmosphère de terreur qui y régnait, car à tout moment, et sans aucune raison, n’importe qui pouvait être démis de ses fonctions par la simple volonté du monarque. Et cela ne se passait pas seulement au Vatican. François révoquait des évêques sans aucune raison et pour le simple fait d’être en désaccord avec lui. Par exemple, le cas de Mgr Giovanni D’Ercole, évêque d’Ascoli Piceno, contraint de démissionner pour avoir remis en question les mesures sanitaires extrêmes pendant la pandémie de Covid, ou Mgr Joseph Strickland, évêque de Tyler, destitué pour avoir critiqué les mesures pro-divorcés et pro-LGBT de François. Parler de « manières républicaines » chez François est risible, voire cynique.
En fin de compte, et au-delà du fait que l’ouvrage d’Austen Ivereigh est à juste titre la biographie de référence sur Bergoglio à ce jour, l’auteur n’est pas capable d’accepter – peut-être parce qu’il l’a écrite dix ans avant la mort du protagoniste – que le pontificat de François était un immense bluff.

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