Dans sa dernière chronique du lundi, Andrea Gagliarducci analyse l’évolution de la communication erratique (que beaucoup d’observateurs ont même décrite comme désastreuse, imputant la responsabilité non pas au pape mais au staf vatican…) sur l’état de santé de François. Alors qu’initialement, la situation était présentée comme complexe, voire inquiétante, la communication est devenue plus optimiste, malgré des complications gravissimes avérées par l’équipe médicale, entre crises respiratoires à répétition, transfusions, risque de scepticémie et insuffisance rénale. François tient à contrôler le « récit », comme il le fait depuis le début de son pontificat, et son image dans la perception du public, mais la gravité de la maladie rend de plus en plus intenable la tension entre le récit qu’il veut imposer et sa santé réelle.
Pape François : les faits (et le récit) de la maladie
Andrea Gagliarducci
Monday Vatican
24 février 2025
Ces derniers jours, la communication sur l’hospitalisation du pape François a été plutôt fluctuante. Au début, on parlait d’un cas médical très complexe impliquant un patient qui ne répondait pas au traitement ou aux nouvelles thérapies. Ensuite, le Bureau de presse du Saint-Siège a officiellement parlé d’une pneumonie bilatérale qui, en tout état de cause, est venue s’ajouter à un tableau clinique complexe.
Nous n’en sommes peut-être pas aux dernières étapes du pontificat, mais après la communication du 18 février, annonçant une pneumonie aux deux poumons causée par de multiples infections, le ton des bulletins médicaux concernant le pape François a brusquement changé.
Le 21 février, cependant, l’équipe médicale qui s’occupe du pape François a tenu une conférence de presse. Les médecins ont clairement indiqué que le pape François n’était pas hors de danger, ont salué le rôle de l’infirmier et assistant personnel du pape François, Massimiliano Strappetti, et ont indiqué que l’équipe médicale n’allait rien cacher, et que la partie chronique de sa maladie allait perdurer.
Après la conférence de presse, la communication sur le pape est revenue sur la normalité de sa maladie. Une crise respiratoire a été signalée le 22 février, et un début d’insuffisance rénale a été observé le 23 février.
Avant cela, cependant, nous avons entendu dire que le pape lisait même les journaux, s’asseyait dans un fauteuil, passait une nuit paisible et montrait des signes d’amélioration. Certains sont même allés jusqu’à parler d’une guérison totale du Saint-Père. Et l’on a su que le Pape, même depuis l’hôpital, continue à appeler chaque jour la paroisse de Gaza [communication?], comme il le fait depuis le début du conflit dans la bande.
Quelle est la raison de ce changement de ton ? Pourquoi cette description soudainement optimiste – même si elle n’est pas tout à fait rose – des progrès réalisés par le pape François ?
Depuis trois ans, le pape François a souvent eu des épisodes de difficultés respiratoires, que la communication officielle a défini comme un « rhume ». À cause d’un « rhume », le pape François n’a pas pu se rendre à Dubaï pour la COP 28, un voyage auquel il tenait beaucoup. Mais il y a aussi eu une hospitalisation à Gemelli du 29 mars au 3 avril 2023, en raison de ce qui a été décrit comme une « infection respiratoire ».
Personne ne l’a dit officiellement, mais le pape semble être victime d’une broncho-pneumopathie chronique obstructive. Cette maladie ne peut pas s’améliorer, elle ne peut que dégénérer. Et pourtant, c’est une maladie qui peut être traitée avec un bon mélange de médicaments combinés à une attention particulière au régime alimentaire ainsi qu’à une gestion prudente du temps et de l’activité au cours de la journée.
Le pape François, lui, ne s’est jamais ménagé. Il n’a pas de médecin personnel et le directeur des services de santé du Vatican ne compte pas le pape parmi ses patients. Alors que le pape était hospitalisé, les rumeurs habituelles du Vatican ont commencé à circuler, selon lesquelles le pape n’est pas un patient discipliné, qu’au cours de ces années, il n’a jamais écouté les conseils des médecins et qu’il ne s’est pas ménagé.
Ce n’était pas seulement une façon de déplacer la responsabilité en cas de mort subite. Il s’agissait également d’un repositionnement du récit sur le pontife. Certains journaux ont commencé à le décrire comme irritable ou particulièrement nerveux et ont abandonné la rhétorique du pape du peuple qui les avait toujours caractérisés.
Ces faits ne surprennent pas l’observateur du Vatican, habitué aux anecdotes sur le caractère du pape et sa façon de gérer les relations personnelles. Cependant, le fait que ces histoires soient maintenant publiées, ou au moins évoquées, représente un important changement de perspective.
Vers la fin du pontificat, tout le monde commence à se repositionner. Alors, pourquoi le changement de récit concerne-t-il aussi l’état de santé du pape ?
La réponse la plus logique est que le pape François l’a voulu aussi longtemps qu’il le pouvait. Ensuite, les médecins ont convaincu le pape qu’il valait mieux présenter un scénario réaliste.
Personne n’a vu le pape François pendant cette hospitalisation. Pour des raisons de sécurité, quatre ou six policiers du Vatican entourent le pape, ainsi que des infirmières et des médecins. Même le sostituto [le substitut Edgar Peña Parra, ndt] (c’est-à-dire le n°2 de la Secrétairerie d’État du Vatican), qui gère les questions quotidiennes et rencontre régulièrement le pape, n’aurait pas rendu visite au pape François au cours de ces journées.
Nous savons que le pape François veut que l’on sache qu’il va bien, qu’il est en train de guérir et qu’il est toujours au centre de tout. Le pape a l’habitude de contrôler la narration à son sujet.
Ces dernières années, il a écrit trois livres autobiographiques et a été interviewé pour donner sa version de sa relation avec Benoît XVI. Le pontificat de François est attentif à l’héritage médiatique qu’il laissera.
Mais ce pontificat attirera toujours l’attention des médias. Plus le pape François s’isolera au Vatican par ses actions, plus les interviews, les déclarations spontanées, les prises de position intempestives en marge des audiences se multiplieront.
Depuis qu’il est tombé malade, aucune de ces manipulations médiatiques et de ces gestions narratives n’a été possible pour le Pape François. Ce n’est pas lui qui a lu les discours, il n’a donc pas pu les intégrer, les modifier ou les couper selon ses sentiments. Pour finir, il a essayé d’avoir une rencontre directe et personnelle avec ceux qui sont venus à une audience. Mais il était de plus en plus fatigué.
Plus le pape s’éloigne du peuple, plus il perd de sa force dans l’imaginaire collectif. Plus le pape perd de sa présence médiatique, plus on constate les contradictions du pontificat. Il y a un pontificat médiatique et un pontificat réel. Jamais les deux n’ont commencé à coïncider comme c’est le cas aujourd’hui.
C’est parce que, quand on pense au passage de témoin, la sincérité brutale est la seule façon de comprendre dans quelle direction on veut aller à l’avenir. Le pape François le sait. Dès sa première opération, en 2021, il en est venu à dire amèrement aux jésuites de Slovaquie que l’on voulait sa mort. Cette prise de conscience l’a conduit à accélérer ses décisions, qui sont devenues exponentielles après la mort de Benoît XVI.
Ces jours-ci, les marques continuelles d’amélioration sont frappantes et inhabituelles chez un patient de 88 ans qui contracte une pneumonie bilatérale. Mais l’absence totale d’images du Pape est également frappante. Toute la communication sur le Pape reste officielle, avec quelques voix discordantes, qui sont à interpréter.
Alors que l’on dit que le Pape François peut à peine parler, des rumeurs font état de l’activité fébrile du Pape à l’hôpital. Rien n’est confirmé. Le pape aurait convoqué le cardinal Gianfranco Ghirlanda, son homme de confiance pour les réformes. Le service de presse du Saint-Siège a démenti cette visite.
La rumeur pourrait provenir d’un fait. L’une des dernières réformes que François voudrait signer pourrait être celle du Conclave, même si objectivement, à l’heure actuelle, il n’y aurait aucune raison : le Conclave compte un nombre record de cardinaux, plus des deux tiers créés par le pape François, et toute décision de changement irait à l’encontre de l’équilibre.
Le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Vatican, a également été annoncé au chevet du pape à son retour d’Afrique. Il n’a pas changé d’un iota son programme au Burkina Faso, démontrant ainsi qu’il existe une Eglise qui va au-delà de la personne du Pape. Le Secrétaire d’Etat n’a pas encore rendu visite au Pape.
Parolin gérera le Conclave dans la Chapelle Sixtine lorsqu’il aura lieu, mais tout le pré-conclave sera géré par le Cardinal Giovan Battista Re, doyen pour cinq ans et prolongé par le Pape François. Comme l’a établi François, les cardinaux auraient dû voter pour son successeur, et Parolin aurait été le doyen. Le pape François ne l’a pas permis.
Comme il n’y a pas de vice-pape, tout le monde attend des nouvelles de la santé du pape.
Or, les nouvelles dressent un tableau peut-être trop optimiste par rapport à la pathologie de François. C’est le signe d’un pontificat qui, à travers les médias, a caché ses limites et les problèmes soulevés par de nombreuses décisions. Le fait que le pape contrôle la narration en dit long sur la véritable orientation du pontificat du pape François.
Comme nous le savons, le Pape a lu les journaux quotidiennement tant qu’il le pouvait, et il a reçu l’Eucharistie. Mais, pendant les jours passés à l’hôpital, il n’a jamais été rapporté que le pape avait présidé une messe célébrée dans sa chambre, éventuellement par l’aumônier de l’hôpital. Le dimanche 16 février, on a dit que le pape avait suivi la messe à la télévision. La participation à une messe est apparue dans le bulletin du 23 février. Cette décision de refuser jusqu’au bout de se montrer catholique est frappante, au moment même où le monde entier regarde le pape avec espoir.
Il n’est pas possible de savoir si François a imposé le changement narratif. Mais il y a eu un changement, au moins pour un temps, qui n’a pu être décidé qu’au plus haut niveau.

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