Comme nous le notions ici (cf. Le pape absent…) François, cloué sur son lit d’hôpital depuis un mois, est en train de subir l’effet boomerang d’une communication inédite entièrement centrée sur sa personne et auto-gérée.
Occasion pour Andrea Gagliarducci de dresser un catalogue méthodique des dangers et des limites de cette omniprésence médiatique devenue non maîtrisée au moment où le « narratif » échappe à son responsable.
L’hospitalisation du Pape nous livre un pontificat qui contrôle les flux d’information comme toute institution, qui cache et protège le chef malade comme toute institution. Elle démontre ainsi qu‘il fait partie d’une institution plus large, ce qu’il a toujours essayé de nier, en actes et en paroles.
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Le pape de la communication, de la transparence, de la visibilité, est désormais invisible, caché dans une communication institutionnelle, et incapable de se passer de la Cour qui le protège.

Le paradoxe de la douzième année
Andrea Gagliarducci
vaticanreporting.blogspot.com
15 mars 2025
Il y a douze ans, le 13 mars 2013, Jorge Mario Bergoglio apparaissait pour la première fois à la loggia des bénédictions de la basilique Saint-Pierre sous le nom de pape François. Après douze ans d’un pontificat de grande présence, où les balcons et les fenêtres se sont multipliés ainsi que les apparitions publiques et télévisées dans les lieux les plus impensables et les moins explorés par les papes, le pontificat se définit paradoxalement par une non-visibilité.
Le pape François est hospitalisé depuis un mois à la Polyclinique Gemelli de Rome. On parle d’un état stationnaire, d’améliorations, d’une pneumonie qui régresse, et même d’une possibilité que le pape retourne à Sainte Marthe, peut-être à temps pour célébrer Pâques. Depuis un mois, cependant, le pape François n’est plus visible. Il n’y a pas de photos de l’hôpital où il est entré, entre autres, le visage gonflé par la maladie et les médicaments. La seule « preuve de vie » est l’audio que le pape a voulu envoyer à ceux qui priaient pour lui sur la place Saint-Pierre, dans un chapelet commencé non pas par une initiative populaire, comme cela avait été le cas pour Jean-Paul II, mais par une initiative institutionnelle.
Cet audio, cependant, a également eu un effet déstabilisant. Il a montré le pape dans toute sa fragilité, mais le fait que cette fragilité ait été entendue, et non vue, a suscité encore plus d’inquiétude. C’est un pape qui veut continuer à être présent. Mais dans quelle mesure cette présence réussit-elle aujourd’hui à dire le message qu’il veut faire passer ?
L’heure n’est pas encore au bilan, pour le pontificat du pape François, car il n’est pas juste de faire un bilan alors qu’un pontificat est encore en cours. Il y a cependant quelques éléments qui méritent réflexion, ne serait-ce qu’en ce qui concerne la communication du Pape et la manière dont il a géré la communication jusqu’à présent.
1. La maladie oblige le Pape François, pour la première fois, à ne pas être le gestionnaire total de la machine de communication. Il ne se montre pas, il ne parle pas personnellement, le gouvernement est réduit aux activités nécessaires que le pape peut réaliser, seuls le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État, et le substitut de la Secrétairerie d’État, l’archevêque Edgar Peña Parra, lui ont rendu visite pour s’occuper des activités courantes de tous les dicastères. Pour la première fois en douze ans, le pontificat semble comme vidé et suspendu.
2. Ce vide, cependant, est aussi une conséquence du style typique du Pape François. Non seulement François a géré lui-même sa communication, dirigeant et choisissant les interviews, s’exprimant à bâtons rompus lorsqu’il le jugeait nécessaire, mais il a également mis en œuvre un style personnel qui communique une grande partie de ce que le pape voulait être. Aujourd’hui, alors que le pape n’a plus à s’occuper que de choses ordinaires, urgentes et nécessaires, en sélectionnant beaucoup, tout semble paralysé. Il n’y a pas de vice-pape, il n’y a pas de possibilité de faire des choix de gouvernement sans pape. Mais ici, il semble plutôt qu’il n’y ait pas de vision papale partagée, tant les mentes papales se sont succédé au fil des ans. Parce qu’à chaque fois, le pape donnait une partie de lui-même, mais pas la totalité. Et parce qu’ensuite, lorsque les conséquences étaient désagréables, le pape François pouvait aussi changer d’avis sans trop s’impliquer.
3. C’est pourquoi le silence du pape et sur le pape est particulièrement dérangeant. Il y a deux ans, à l’occasion du 10ème anniversaire, le Pape François a donné de nombreuses interviews, précisant même qu’il ne lui semblait pas opportun de ne pas répondre. Ensuite, il a participé à la rédaction de quatre livres autobiographiques, dont deux véritables autobiographies, créant ainsi un récit sur lui-même qui, avec le recul, semble artificiel. Maintenant que le Pape ne peut plus intervenir, l’artificialité de certaines prises de position semble encore plus évidente.
4. Cela affecte le débat sur et à propos de l’Église. Mais, en fin de compte, la vraie question à poser est la suivante : y a-t-il vraiment une Église du Pape François ? Le Pape François a-t-il vraiment changé la façon de penser dans l’Église ?
Certains diront que oui, que l’impulsion réformatrice du pape a été ressentie et le sera encore pendant des siècles, que les nouvelles approches en matière de doctrine et de synodalité sont là pour durer, et qu’il serait impossible de revenir en arrière après un tel pontificat.
Mais il y a aussi un autre point de vue, probablement plus pragmatique. Il existe un peuple de Dieu qui, au-delà du battage médiatique, vit la foi sans se préoccuper de questions telles que la réforme de la Curie, les finances du Vatican ou la lutte contre la corruption. Il y a un peuple de Dieu qui se nourrit de l’Eucharistie et qui a peut-être senti que le sujet de la foi n’était plus aussi central dans le débat public. Le pape a souvent parlé de la piété populaire, des saints d’à côté, de la foi des simples. Mais ensuite, il y a la vie, et dans la vie, le chrétien essaie aussi de travailler à un grand « saut qualitatif ». Cette idée de saut qualitatif a progressivement disparu, au cri de todos, todos. Le Pape a peut-être gagné de nombreuses personnes à l’Église, mais combien d’entre elles sont catholiques, combien ont vraiment la foi, et combien ne sont dans l’Église que parce que le Pape parle un langage qui a parfois des relents de désengagement ?
5. Peut-être ai-je formulé tout cela de manière très dure. Mais c’est la poussière qui se cache sous le tapis d’un pontificat de douze ans. Avec le Pape à l’hôpital, cette poussière devient de plus en plus visible, parce qu’il n’y a pas de Pape avec sa présence et ses initiatives pour détourner l’attention du tapis. Le pontificat silencieux du Pape François est le plus difficile, car il ne permet pas au Pape de forger le narratif.
6. Mais s’agit-il d’un pontificat uniquement narratif ? Ou résistera-t-il à l’épreuve du temps ?
Ce sont des questions brûlantes, notamment face à l’activité incessante de ceux qui entourent le pape François et qui chargent chaque mot et chaque geste du pontife d’une dynamique interprétative peut-être excessive. Dans de nombreux cas, nous avons surinterprété François. Ou bien nous avons voulu le présenter pour ce qu’il n’est pas, avec des séries de la LEV (Librairie Editrice du Vatican) consacrées à sa pensée théologique (alors qu’il n’est pas théologien) ou avec des études entières sur ses influences littéraires, qui sont présentes mais qui, en fin de compte, semblent se diluer face au pragmatisme extrême du Pape.
7. On a aussi commis l’erreur de vouloir lire le pontificat à travers des parallèles. Même l’initiative du Rosaire pour la santé du Pape a été interprétée par un parallèle avec les rosaires et les veillées de prière pour Jean-Paul II, qui ne pouvait pas tenir, car on était face à des phénomènes très différents. Le Pape François lui-même a travaillé sur des parallèles avec d’autres pontificats, en regardant l’histoire. Mais les parallèles ne fonctionnent pas parce que les époques historiques sont différentes et les charismes sont différents.
Peut-être n’a-t-on pas eu l’honnêteté de comprendre que le pape François avait sa propre histoire, sa propre façon de voir les choses. Peut-être même que le pape François n’a pas voulu admettre que sa plus grande rupture était qu’il était tout simplement différent. Peut-être a-t-on trop cherché à justifier, et pas assez à comprendre. Je dois dire que c’était surtout une erreur commise par les partisans à tout prix. Et puis il y avait l’autre camp, celui des dénigreurs à tout crin, qui ne trouvaient rien de bon. S’il y a une chose qui a été perdue dans ces douze années de pontificat, c’est probablement l’équilibre.
8. L’hospitalisation du Pape nous livre un pontificat qui contrôle les flux d’information comme toute institution, qui cache et protège le chef malade comme toute institution. Elle démontre ainsi qu‘il fait partie d’une institution plus large, ce qu’il a toujours essayé de nier, en actes et en paroles. La cour est au service du dirigeant, et non le dirigeant au service de la cour.
9. Il est difficile de comprendre quel est le risque aujourd’hui que le souverain, dans ces conditions, soit au service de la Cour. Ne serait-ce que parce que le pape François a détruit la Cour (corte), mais en a créé une autre (certains parlent malicieusement de « cour » – cortile) avec d’autres décideurs qui sont désormais ceux qui interprètent la volonté du pape.
10. Le paradoxe de François est ici. Le pape de la communication, de la transparence, de la visibilité, est désormais invisible, caché dans une communication institutionnelle, et incapable de se passer de la Cour qui le protège quoi qu’il arrive.
Ainsi, l’hospitalisation, la plus longue de l’histoire d’un pape, a eu pour effet de dissoudre non seulement un pronostic [ndt: sciogliere la pronosi signifie que le pronostic vital n’est plus engagé] mais aussi la compréhension du paradoxe Bergoglio.

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