(Andrea Gagliarducci) Sous le pontificat de Français, « l’institution a été dramatiquement affaiblie »: en particulier la communication institutionnelle a été mise sur la touche, ou plutôt transférée de l’Eglise à la personne du pape, et le pape lui-même s’en est arrogé la gestion exclusive.
Aujourd’hui, alors que le pape est malade (ou empêché), cette absence de réseau institutionnel permet à l’Église de continuer à avancer dans la direction indiquée par le « cercle magique » du pape et donc de prendre des décisions (il suffit de penser à l’ « assemblée ecclésiale » convoquée pour le mois d’octobre… 2028!) engageant l’après Bergoglio, alors que c’est l’institution qui devrait garantir la continuité dans les situations critiques.
.
Bref, dit en termes moins châtiés, le principal risque, aujourd’hui, c’est que les chacals qui s’agitent autour de Sainte Marthe prennent le pouvoir.
Le futur à déchiffrer
Andrea Gagiarducci
Monday Vatican
24 mars 2025
La lettre que le pape François a adressée au quotidien Il Corriere della Sera le 14 mars [ICI] est emblématique du pontificat. Quand le journal a publié la lettre le 18 mars, il a été immédiatement évident que ce n’était pas le pape qui l’avait écrite. Il n’y a rien à redire. Les textes du pape ne sont pas tous écrits personnellement par le pape. Il doit toutefois les approuver avant leur publication.
Pourquoi alors une lettre de réponse au rédacteur en chef du Corriere della Sera est-elle devenue une priorité pour le pape François ?
Aujourd’hui, le pape sort de l’hôpital. Quand la lettre a été publiée, les informations disaient que le Pape allait mieux, que sa respiration était plus régulière et qu’il avait progressivement repris certaines activités professionnelles. Après tout, certaines décisions ne peuvent être prises que par le pape, à commencer par la nomination des nouveaux évêques et la réalisation de certaines activités régulières.
Ce n’est pas un hasard si le substitut de la Secrétairerie d’Etat, chargé des affaires générales, est celui qui voit le plus le pape en temps normal. Le Substitut soumet au pape les décisions du gouvernement ordinaire, les problèmes qui peuvent se poser et les textes à approuver et à signer. En définitive, le substitut est la personne la plus proche du pape dans l’organigramme de la Curie.
Pendant son séjour à l’hôpital, le Saint-Siège annonçait régulièrement quand le pape pouvait se consacrer à un travail. Les bulletins médicaux soulignaient en général que le pape avait alterné travail et repos.
À deux reprises, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, a rendu visite au pape François avec le substitut, l’archevêque Edgar Peña Parra. Dans les deux cas, les visites ont eu lieu le dimanche matin. En pratique, le pape a rencontré son secrétariat toutes les deux semaines depuis qu’il est à l’hôpital.
Pourquoi le Corriere della Sera est-il devenu une priorité pour le pape François ?
La synthèse du pontificat est là.
En dehors de l’institution qui travaille avec et pour le pape, il existe un monde parallèle de personnes en qui le pape a confiance et qui le guident dans ses décisions en dehors des canaux institutionnels. Jusqu’à la lettre au Corriere della Sera, l’enregistrement de la voix du pape était passé par le dicastère du Saint-Siège pour la communication et, de là, avait été distribué aux fidèles. L’unique photo du pape à l’hôpital, soigneusement prise pour ne montrer aucun signe de maladie, avait également été transmise par le dicastère pour la communication.
Cette « protection » autour du Pape a cependant été rompue par une lettre à un journal, une initiative personnelle qui ne pouvait qu’être préjudiciable. Pourquoi avoir choisi ce journal ? Pourquoi le pape François n’a-t-il pas répondu aux autres messages ? Pourquoi continue-t-il à privilégier les canaux non officiels pour une communication aussi importante ?
Il convient de rappeler que le pape François n’est pas le seul pape à s’être livré aux médias laïcs. Pour citer un exemple récent, le pape Benoît XVI avait publié une réflexion dans le Financial Times. Cependant, aucun pape n’a consacré autant d’attention à sa communication en dehors de l’institution ecclésiale. Le choix de répondre au Corriere della Sera s’inscrit dans la ligne du pontificat de François, mais il est aussi révélateur de l’orientation donnée par les plus proches collaborateurs du pape.
Ainsi, nous nous trouvons face à une bulle de communication autour du pape François.
Tant que le pape était à l’hôpital, le gouvernement de l’Église semblait à l’arrêt car il était difficile de connaître l’état réel du pape. Les communications sur la santé du pontife ne doivent pas toutes être publiques. Mais il n’y avait pas de réseau d’information interne – au moins pour les cardinaux appelés à être les premiers conseillers du pape -, qui aurait permis à chacun de comprendre comment continuer, quel type de décision prendre et dans quelle perspective procéder.
Bref, l’absence de réseau institutionnel permet à l’Église de dépasser le personnalisme du pape. L’institution a été dramatiquement affaiblie par ce pontificat, et c’est elle qui devrait garantir la continuité, même dans les situations critiques. Par exemple, quand le pape Jean-Paul II était malade, on savait très bien qui était le gardien de ses instructions.
Et si on lit les chroniques des deux derniers mois de la vie du pape Jean-Paul II, on remarque que le cardinal Joseph Ratzinger lui avait rendu visite, et qu’il avait été immédiatement une référence pour tout le monde. Or, ce pontificat n’a pas de référence reconnue autre que le pape. L’espoir est que cet état de flottement prenne fin rapidement.
Maintenant que le pape est rentré à Sainte Marthe, reste à voir s’il pourra reprendre son rythme de travail normal, ce qui est très douteux. Reste également à voir si son entourage le poussera à prendre à nouveau des décisions. Ce ne serait pas une nouveauté.
Il y a toujours eu des chacals autour du pape, comme autour de tout personnage de pouvoir. Cependant, les chacals du passé tenaient compte de l’importance et de l’équilibre de l’institution qu’ils servaient. Aujourd’hui, il semble que c’est l’institution elle-même qui soit incertaine.

0 commentaires