François et le gouvernement de l’Eglise (Gagliarducci)

31 Mar 2025 | Actualités

Le Pape est invisible. Et les conséquences néfastes d’un mode de gouvernement entièrement centré sur sa personne, excluant radicalement ceux qui ne partageaient pas ses choix, apparaissent au grand jour, créant une situation inédite, en tout cas très différente – sinon aux antipodes – de celle qu’on a connue dans les derniers jours de Jean-Paul II.

Pour un pontificat qui, ces dernières années, s’est basée sur la « volonté papale », y compris pour prendre des décisions controversées, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation où la volonté papale ne peut pas être pleinement définie.

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Le Pape, qui n’a jamais voulu de gardiens, doit maintenant accepter que ceux qui surveillent sa santé à Sainte Marthe puissent décider qui entre dans sa chambre et qui n’y entre pas.

Le Pape François et le gouvernement de l’Eglise

Andrea Gagliarducci
www.mondayvatican.com/vatican/pope-francis-and-the-government-of-the-church
31 mars 2025

Le pape François est de retour au Vatican depuis un peu plus d’une semaine, et il lui reste encore au moins sept jours de convalescence [jusqu’au début des célébrations pascales, ndt], pendant lesquels ses médecins lui ont demandé de respecter un emploi du temps relâché et d’alléger considérablement sa charge de travail.

La question qui se pose alors est la suivante : comment les choses vont-elles se passer si François n’est pas présent au Vatican ? Comment les choses vont-elles se passer si François ne travaille pas (du moins pas beaucoup) ?

Le cardinal-secrétaire d’État, Pietro Parolin, a laissé entendre à la presse que la machine curiale se préparait déjà à compenser l’absence du pape.

D’autres vétérans de la curie ont dit à peu près la même chose.

Le cardinal Fernando Filoni, actuellement Grand Maître de l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre, mais plus connu des vaticanistes comme le talentueux diplomate et ex-Substitut de la Secrétairerie d’État, a comparé le gouvernement de l’Église aujourd’hui à celui d’une famille dont le père est en difficulté et dans laquelle les enfants doivent pourvoir aux besoins les plus urgents.

Dans l’Église, qui est une institution bimillénaire, il n’y a pas grand-chose qui soit sans précédent et, dans le cas qui nous occupe, il suffit de remonter au pontificat du pape Jean-Paul II.

Les dernières années de ce pontife ont vu un homme affaibli et fragile, qui avait été une véritable dynamo, et une machine curiale qui continuait à prendre des décisions et à poursuivre le travail quotidien. En fait, après la mort de Jean-Paul II, ses derniers choix ont même été remis en question et les nominations épiscopales publiées dans le bulletin du 2 avril 2005, jour de sa mort, ont été entourées de suspicion : s’agissait-il même de décisions papales ?

Benoît XVI a résolu le problème en reconfirmant à peu près tout, presque immédiatement.

Plus tard, il évitera le problème de l’absence de leadership en renonçant à sa charge lorsqu’il se rendra compte que ses forces l’abandonnent.

Il est inévitable d’établir un parallèle avec cette époque, mais il n’y a pas de symétrie parfaite dans la nature et, en tout état de cause, il existe plusieurs différences importantes entre hier et aujourd’hui.

La première différence concerne la méthode de gouvernement.

Le pape François a centralisé toutes les décisions. Il a souvent agi de manière instinctive, rapide et sans consultation, parfois, il a été plus prudent. En réalité, le fait qu’il ait gouverné avec plus de 70 motu proprio, c’est-à-dire des documents issus directement de la volonté papale, montre que le pape non seulement n’avait pas besoin que ses choix soient partagés, mais qu’il ne cherchait même pas à les partager.

Jean-Paul II, en revanche, a gouverné de manière collégiale.

Son ouverture et ses intuitions n’étaient pas toutes aimées et approuvées par ses collaborateurs. Des discussions intenses avaient lieu. Elles impliquaient les meilleurs amis et les plus fervents partisans de Jean-Paul II, mais – et c’est d’une importance cruciale – ces amis et alliés étaient de véritables conseillers qui, souvent, ne partageaient pas la vision des choses du pape et n’avaient pas peur de le dire.

Par exemple, le cardinal Joseph Ratzinger n’a jamais été un grand fan des rencontres pour la paix à Assise, non pas à cause du thème ou du dialogue entre les religions, mais plutôt à cause du syncrétisme religieux que l’on risquait de respirer. Lorsque Jean-Paul II a décidé de demander le pardon lors du Jubilé – autre exemple – cette décision a également été discutée et contestée.

Toutefois, ces débats ont débouché sur des explications plutôt que sur des fermetures ou des exclusions.

Ainsi, la Congrégation pour la doctrine de la foi a publié une note sur les demandes de pardon, les contextualisant et les expliquant. En fin de compte, la discussion ne portait pas sur le pape. Il s’agissait de l’Église. Et chacune des décisions du pape devait être expliquée afin de maintenir l’unité de l’Église, et non pour s’opposer à ceux qui s’y opposaient.

Le pape François a fait de l’inclusion radicale l’une des bannières de son pontificat. Son « qui suis-je pour juger », prononcé à son retour de Rio de Janeiro, où il s’était rendu pour les Journées mondiales de la jeunesse, représentait les lignes directrices du pontificat. Radicalité inclusive pour les personnes divorcées et remariées – sur lesquelles il n’y a pas eu de ligne doctrinale claire – mais aussi sur les bénédictions pour les couples irréguliers, toujours à la frontière entre la doctrine et la praxis, mais toujours, en fin de compte, en laissant en dehors ceux qui soulignaient le caractère problématique des choix.

Ainsi, la radicalité inclusive pour tous devient une exclusion radicale lorsque l’on se tourne vers l’intérieur de l’Église elle-même. Le pape François ne s’est pas privé de qualifier d’ « indietristes » ceux qui ne partageaient pas sa vision, parfois sans prendre la peine d’aller voir les raisons profondes de leurs positions mais en attribuant à ces décisions une signification plus socio-politique que religieuse.

Cette exclusion radicale, combinée à une forte centralisation, devient une limite importante de cette dernière partie du pontificat du pape François.

Le pape est presque invisible, il ne gouverne plus que pour les affaires les plus urgentes, et d’ailleurs, s’il se rétablit, il appliquera ses priorités à l’agenda de l’Église. Mais nul ne peut dire qu’il peut l’aider à gouverner car toute aide éventuelle pourrait un jour être considérée comme une trahison de la volonté du souverain.

Pour un pontificat qui, ces dernières années, s’est basée sur la « volonté papale », y compris pour prendre des décisions controversées, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation où la volonté papale ne peut pas être pleinement définie. Le Pape, qui n’a jamais voulu de gardiens, doit maintenant accepter que ceux qui surveillent sa santé à Sainte Marthe puissent décider qui entre dans sa chambre et qui n’y entre pas.

Entre-temps, plusieurs questions restent en suspens et doivent être résolues.

Il y a des histoires de lettres demandant d’accélérer des transitions avec des choix inopinés, de nommer de nouveaux chefs de commissions, et de fournir de nouveaux points de référence dans cette transition difficile. Ces lettres font suite à des contributions initiales du Pape. Toutefois, on ne sait pas dans quelle mesure ces contributions ont été accélérées par le pape lui-même.

Par rapport à l’époque de Jean-Paul II, l’incertitude règne au sein du gouvernement, car rien ne peut être attribué au pape. Cela ne signifie pas que le pape doive être considéré comme en état d’incapacité, et ce n’est certainement pas le moment de discuter d’une éventuelle démission du pape.

Le pape François est là, il est lucide et, entre autres, une éventuelle démission aujourd’hui serait soumise au regard de l’histoire : s’agit-il d’une démission volontaire ou d’une démission dictée par les circonstances ? Dans le second cas, elle ne serait pas valable.

Dans quelle mesure pouvons-nous vivre dans cette situation de suspension ?

Dans quelle mesure les cardinaux, ignorant l’état réel du Pape dont aucune information n’est donnée en temps utile, se sentiront-ils libres de prendre des décisions qui engagent l’Église universelle ? Et dans quelle mesure les décisions suivantes reviendront-elles au Pape ?

En ces jours, la question du gouvernement de l’Église est cruciale.

Les cardinaux examineront aussi la manière dont l’Église a été gouvernée lorsqu’ils se réuniront un jour pour choisir le 266e successeur de Pierre.

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