Il n’y va pas de main morte, c’est le moins que l’on puisse dire. Le portrait qui en émerge est impitoyable (avec la circonstance atténuante que c’était, dit-il, un homme brisé). Certains (hypocritement) lui reprocheront d’enfreindre la loi du respect dû aux morts, mais, comme cela a déjà été dit, cette loi ne tient pas quand il s’agit d’une personne ayant eu de très grandes responsabilités, et une influence mauvaise sur le peuple dont il avait la charge.
Il a détruit, autant qu’il le pouvait, le travail intellectuel, spirituel et liturgique de son prédécesseur, car Benoît, avec son intelligence aristocratique, son sauvetage de la liturgie traditionnelle, son amour des nuances et, en fin de compte, ses manières, était vraiment sa contre-figure, avec laquelle il a dû lutter pendant la plus grande partie de son pontificat.
Durant douze amères années, dans ce blog, nous avons analysé ad nauseam le pontificat qui s’achève. Il n’y a rien de nouveau à ajouter, mais il faut parler de Bergoglio encore une fois pour ne plus jamais parler de Bergoglio, même si l’ampleur des dégâts causés à l’Église ne sera appréciée que dans quelques décennies. Et prions pour l’homme, nous qui ne pouvons pas prier pour le pape.
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L’Église romaine a eu l’immense malheur, pour la première fois de son histoire, d’avoir à sa tête quelqu’un qui a pratiqué systématiquement le cannibalisme institutionnel : l’auto-exaltation au détriment de l’Institution.
Ne nous y trompons pas, si le monde déteste le catholicisme, et il n’y a pas besoin d’un doctorat pour le comprendre, la seule façon de le gagner, en l’absence de toute dot, est de manger la gloire de l’Église en la dénigrant. On ne compte plus les condoléances d’agnostiques, d’athées et de communistes qui confessent aujourd’hui leur adhésion au pape défunt, sans que ce sentiment les ait rapprochés d’un millimètre de la foi.
De plus, ils continuent à haïr le catholicisme pour la même raison qu’ils aiment Bergoglio. Car ce qu’un progressiste désire en définitive, c’est un pape renonçant à ses fonctions et abandonnant ses symboles de pouvoir aux pieds d’une convention d’athées, comme l’avait fait l’archevêque de Paris Gobel à la Révolution. Dans cette veine, Bergoglio est allé jusqu’à inventer une ¨bénédiction silencieuse¨ par respect pour les athées, lors d’une des premières rencontres du pontificat.
Dans l’ensemble, il est désormais clair que son pontificat n’a été qu’une vague de plus dans le grand mouvement du Wokisme obamiste dans l’Église. Si le contexte avait été différent, l’attitude aurait été différente, car Bergoglio était avant tout un politicien opportuniste jusqu’à la moelle des os, qui ne distinguait pas la religion de la politique. Ce faisant, il a ressuscité la Bête progressiste blessée mais ranimée, portant jusqu’à ses ultimes conséquences l’élan anthropocentrique initié à Vatican II.
Il était en effet l’incarnation de l’esprit du Concile, dans une parabole qui commença dans l’œcuménisme et qui culmina littéralement dans l’idolâtrie [avec la Pachamama, ndt].
Il a détruit, autant qu’il le pouvait, le travail intellectuel, spirituel et liturgique de son prédécesseur, car Benoît, avec son intelligence aristocratique, son sauvetage de la liturgie traditionnelle, son amour des nuances et, en fin de compte, ses manières, était vraiment sa contre-figure, avec laquelle il a dû lutter pendant la plus grande partie de son pontificat. Il avait prophétisé un reste fidèle, Ecclesia Dei, à l’œuvre dans la masse de la société néo-païenne. Lui a prôné une Église qui s’identifierait à l’humanité sans autre exigence d’appartenance qu’un humanisme gélatineux évitant magistralement le politiquement incorrect ; le principal obstacle théologique étant la notion de grâce et d’état de grâce. L’héritage de Benoît XVI apparaît et constitue le programme probable de l’avenir ; celui de Bergoglio, le pape du monde, consistera en tout ce qu’un pape ne devrait pas faire désormais.
Il n’était manifestement pas à la hauteur, et il s’est rattrapé. Par des gestes d’une prétendue simplicité (qui est l’humilité de l’incompétent), en se promenant ridiculement lors des visites d’État avec une sacoche, avec des chaussures usées, en payant en personne les notes d’hôtel, en se déplaçant dans des voitures bas de gamme, en vivant dans un hôtel pour voyageurs.
Pour ce qui est de l’essentiel, il a fait des « gestes » qu’aucun prédécesseur n’avait osés : il a renvoyé des évêques comme on renvoie un domestique, il a ignoré les demandes formelles des cardinaux, il a jugé des personnes en violation des normes de procédure [procès Becciu], il a affirmé de manière incroyable que les « formes et les schémas du passé » en théologie devaient être remplacés par une vision dans laquelle « l’universalité doit être écartée et remplacée par la singularité », liquidant ainsi deux mille quatre cents ans de métaphysique, il a presque supprimé le rite traditionnel, et ainsi de suite. Il a même osé changer la version bimillénaire du Notre Père parce qu’il ne la comprenait pas. Il n’avait aucune pudeur. Des gestes derrière l’intuition du porteño qui va dans le monde, gonflé, peu sûr de lui, taureau dans la corrida et torero dans le champ de quelqu’un d’autre.
Mauvais administrateur, sa désorganisation avouée a été aggravée par son mauvais jugement dans le choix des collaborateurs qui l’ont accompagné pour ruiner l’État du Vatican.
Il a également compensé sa naïveté en ne faisant preuve d’aucune loyauté envers qui que ce soit : il a promu des escrocs et des cyniques, mécréants de toutes sortes qui l’ont trompé et escroqué, et qu’il a ensuite précipité du haut de la roche Tarpéienne. Il a exterminé ses ennemis et persécuté ses amis, si tant est que les tyrans aient des amis. Il a plongé l’Église dans l’insignifiance, en l’impliquant dans des causes profanes et absurdes. Il a promu les pires pratiques, le socialisme et le populisme, en connivence paradoxale avec l’Agenda de l’élitisme mondial.
À sa décharge, c’était un homme anthropologiquement brisé, pétri de contradictions et de préjugés qui le rendaient inextricable, peut-être pour lui-même. Un homme peu instruit que l’on pouvait qualifier de bon lorsqu’il se consacrait à des causes humanistes ou qu’il s’occupait de personnes âgées.
Et si, au milieu de son pontificat, un auteur éminent a pu le qualifier de pape dictateur, il a finalement mérité le surnom de tyran. Et en tant que tyran, il a enfreint ses propres règles et s’est attaqué à la loi suprême : d’une part, il a supprimé de l’horizon théorique l’état de grâce, l’idée qu’il y a des justes et des pécheurs ; d’autre part, avec son Amoris Laetitia, il a détruit le cœur de la morale chrétienne, l’existence d’actes intrinsèquement mauvais, avec des conséquences qui se multiplient comme des métastases dans toute la sphère morale, culminant dans la bénédiction des couples homosexuels, ce qui ne s’était pas vu à Rome depuis le connubium de Néron et de Sporus.
À sa décharge, c’était un homme anthropologiquement brisé, pétri de contradictions et de préjugés qui le rendaient inextricable, peut-être pour lui-même. Un homme peu instruit que l’on pouvait qualifier de bon lorsqu’il se consacrait à des causes humanistes ou qu’il s’occupait de personnes âgées. Quelqu’un qui appelait tous les jours une paroisse de Gaza ou un vieil homme oublié et malade, ne le faisait pas par ostentation politique. Il ne se souciait pas de leur religion, mais du fait qu’ils éduquaient les enfants et les nourrissaient, disait-il, un amour à la Evita.
Mais il pouvait aussi se montrer féroce et vindicatif à l’égard de ceux qui s’opposaient à lui, en particulier ses frères évêques. Dans certains domaines, il était scandaleusement conventionnel, par faiblesse intellectuelle et par mépris de l’intellect spéculatif plus que de la tradition.
Il a répété, avec autant d’ignorance que de bonnes intentions, que l’embryon, à un mois, avait déjà un ADN autonome. A d’autres moments, il n’a fait que répéter les mantras des médias et les lieux communs que la bourgeoisie occidentale récite depuis les encyclopédistes. Peut-être son plafond était-il celui d’un curé laxiste, d’un animateur de quartier ou d’un militant social, mais il n’avait manifestement pas les dispositions d’un lévite ou d’un brahmane.
Tous les contrôles ont échoué et il a atteint le trône de Pierre, dans une mystérieuse répétition de ce qui nous arrive à nous, Argentins, avec ceux que nous portons au pouvoir.
Sa formation jésuite l’a marqué au fer rouge, surtout dans la réaction qu’il a eue pour contrer cette empreinte. Un tempérament autoritaire, basé sur le volontarisme, s’est sûrement épanoui dans une personnalité semblable à celle de Luther. Puis, incapable de respirer dans la jungle dense des règles et des mandats jésuites, à une époque de crise personnelle et de déclin politique de la Compagnie, il est tombé en dépression et a choisi de s’en sortir en recourant aux théologies laxistes de la dissidence et aux services d’un psychanalyste juif.
Un certain ressentiment, inexplicable comme tout ressentiment, s’est aussi coulé dans ce moule, chez ceux qui avaient tout reçu et tout gagné, d’origine obscure et d’intelligence moyenne, très moyenne, ce qui les conduisait à mépriser l’ordre et les hiérarchies sociales.
Quand il fut pontife, le mot d’ordre fut d’inciter les jeunes à ¨hacer lío¨ (Mao l’avait déjà fait au début de la Révolution culturelle) et au conciliarisme le plus anarchique, à commencer par des synodes dont le sujet aurait ravi Lewis Carroll (« synode sur la synodalité » est la plus brutale insulte à l’intelligence que je connaisse). Néanmoins, le cadre autoritaire et volontariste est resté : il n’a fait que se débarrasser de l’eau du bain avec l’enfant, mais il a gardé le bain et l’a rempli de nouveaux mandats, arbitraires et démagogiques, mais des mandats tout de même.
Il a supprimé les commandements, mais a créé de nouveaux péchés. Il a stigmatisé ceux qui stigmatisent, condamné ceux qui condamnent, cancané contre les cancaniers, fulminé contre l’autoréférentialité dans des écrits où il s’est massivement cité lui-même, sans percevoir, nous en sommes sûrs, la contradiction saignante. Il y a là un désordre probablement involontaire ou pathologique, il faut bien le dire, et cette éclipse de la raison est une circonstance atténuante de son dérèglement.
Todos, todos, todos, mais ceux qui s’opposent à sa volonté sont rigides, arriérés, bref, malades mentaux : comment ne pas rappeler le corollaire que les Soviétiques en tiraient, en envoyant les dissidents dans des cliniques psychiatriques.
Un certain ressentiment, inexplicable comme tout ressentiment, s’est aussi coulé dans ce moule, comme chez ceux qui avaient tout reçu et tout gagné, d’origine obscure et d’intelligence moyenne, très moyenne, ce qui les conduisait à mépriser l’ordre et les hiérarchies sociales. De même qu’il promeut le pharisaïsme de ceux qui se vantent de ne pas l’être, il pratique la mondanité des populistes et va jusqu’à avouer qu’il ne se soucie guère de la classe moyenne.
Il semblerait qu’il ait voulu faire du monde une grande mission jésuite dirigée par Fidel Castro. Sa version de la charité sociale, anarchique et débridée, peut-être sensible à la critique de Nietzsche sur la « morale d’esclave », donnait tout son sens au mot « pobrismo » : l’éloge de la pauvreté non pas comme une vertu mais comme une nécessité, qui rend ceux qui la subissent moralement supérieurs. Son ignorance des rudiments de la science économique et son refus obstiné d’étudier quoi que ce soit de nouveau l’ont conduit à l’exaltation du retard, de la planification socialiste ruineuse, des « mouvements sociaux » et des invasions déguisées en « immigration ». Bien sûr : s’il a liquidé la théologie morale et la métaphysique, comment ne pas enterrer la doctrine sociale de l’Église.
C’était un homme « brisé ». L’intelligence, modeste, idéologisée, tordue par le pragmatisme, libérée du joug de la vérité, servait les objectifs du pouvoir. Pour atteindre ce pouvoir, il devait flatter les oreilles des élites et des médias.
Il a probablement voulu ce pouvoir avec de bonnes intentions, dans la mesure où l’erreur est compatible avec les « bonnes » intentions et où la bonté vient de la conviction. Des siècles de volontarisme et de casuisme s’accumulaient comme des détritus sur son intelligence auto-mutilatrice. La vérité était esclave de la validité et de l’« effet » ; la volonté, sa volonté, le maître suprême, qui à peine parlait-il de tolérance zéro qu’il protégeait des « amis » abuseurs ou même des prêtres « sauvages » de droite ou de gauche.
Comme tout chef brisé, il a brisé l’Institution, érigeant des murs de séparation entre ses membres pour consacrer ses préjugés. Pendant ce temps, l’Église, non baptisée et sans identité, pouvait offrir un aumônier au Nouvel Ordre et à l’Esprit de Davos, conduisant toutes les religions, toutes précieuses et salvatrices, vers un dieu sans nom.
Une fois, de manière surprenante, il a blâmé l’action de Satan pour la résistance de ses opposants conservateurs et orthodoxes. Il a répété la boutade selon laquelle ils devraient prier pour lui, et non contre lui. Il est possible qu’il ait cru faire la volonté de Dieu en menant les actions désastreuses que nous venons de décrire, car de tels hommes ne procèdent que rarement, voire jamais, à un examen rigoureux de leurs positions radicales et des moyens qu’ils utilisent pour atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés. Ils examinent encore moins leur intelligence et leurs énormes préjugés. Ils croient que le Mal est ce qui s’oppose à eux, ils vivent dans un infantilisme moral et névrotique, et dans un état de supériorité morale permanente. En cela, tous les tyrans sont les mêmes. Ils sont un mystère et même si nous les interrogions, comme Iago à la fin d’Othello, comme Bartleby dans le roman de Melville, ils ne nous livreraient pas leur secret. Dieu seul les connaît, Dieu seul les juge, et espérons que sa miséricorde ne les laissera pas tomber, ni ne nous laissera tomber. Nous sommes tous infectés, nous faisons tous partie d’une génération mauvaise.
Nous confions cet homme brisé à la miséricorde de Dieu, nous prions pour son âme et nous lui demandons de nous envoyer un pape intègre, ou du moins entier.

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