Faisons un saut de 12 ans en arrière, à la mi-mars 2013.
Le père Scalese, prêtre barnabite florentin, dont ceux qui me suivent depuis… longtemps, savent combien j’appréciais ses analyses, avait rouvert son blog, inactif depuis bien deux ans, pour « saluer » l’élection de Jorje Mario B.
Saluer est une façon de parler.
J’ai pensé à ce texte ce matin.
L’article est savoureux par son côté vintage, on croit voir, dans un effet de miroir inversé, tout ce que nous vivons aujourd’hui, de François à Léon XIV; le père Scalese s’était en partie trompé (il ne m’en voudra pas de le dire), ou alors, il se censurait, et il est évident que deux ans plus tard, il n’aurait pas confirmé l’a priori bienveillant qu’il témoignait envers le nouveau Pape, au nom d’un principe très estimable, l’obéissance; sans parler, comme il l’a montré par la suite dans de nombreux textes, des attentes déçues et des trahisons successives de Franciscus.
Mais les « néo-papistes » dont nous parlions hier (Leonardo Lugarese) sévissaient déjà alors. Et pas seulement en 2013: l’article se conclut par une citation de don Bosco, à propos de l’élection de Pie IX….
« Vive le pape !
querculanus.blogspot.com/
Père Giovanni Scalese
17 mars 2013
On m’a demandé de dire quelque chose à propos de l’élection du nouveau pape. Eh bien, je serais hypocrite si je disais que j’ai sauté de joie au moment où le cardinal Tauran a fait l’annonce. Entendre que l’élu était le cardinal Bergoglio a certainement été une surprise. Parfois, les surprises peuvent être accueillies avec joie (et c’est ce qui s’est passé pour la plupart des fidèles). Dans mon cas, cela ne s’est pas produit, non pas parce que j’avais quelque chose contre le cardinal Bergoglio, que je ne connaissais pas, mais simplement parce que j’étais conditionné par ce que l’on disait de lui au conclave précédent : il aurait été le candidat du parti anti-Ratzinger, celui dirigé par le cardinal Martini. Eh bien, le fait de savoir que l’« anti-Ratzinger » avait été élu m’a donné l’impression d’un choix polémique délibéré des cardinaux contre le précédent Pontife. Il est vrai que cette impression a été immédiatement démentie par le Pontife nouvellement élu lui-même [?] ; mais il est tout aussi vrai que toute une série de petits détails, astucieusement amplifiés par les médias, ont semblé confirmer cette première impression : le rejet d’une certaine tenue vestimentaire, le retour à une liturgie pré-bénédictine, etc.
Dans ces cas, cependant, il est bon de ne pas trop se laisser influencer par les premières impressions, par les réactions instinctives, et d’essayer de réfléchir et de considérer les choses avec une certaine rationalité.
Tout d’abord, il convient de ne pas se laisser influencer par les médias, qui ne nous présentent que certains aspects, et ce dans le seul but de provoquer chez nous certaines réactions.
Quel sens cela a-t-il, par exemple, de s’obstiner à nous montrer les chaussures noires du pape, si ce n’est pour faire passer le message suivant : Benoît XVI portait des chaussures Prada et était donc anti-évangélique ; François, au contraire, est un pape vraiment pauvre.
Je ne sais pas si vous avez remarqué comment des phrases attribuées au nouveau pontife élu (vraies ou fausses, honnêtement je ne sais pas) ont été délibérément diffusées, qui en ont réjoui beaucoup, mais blessé d’autres : le pape Bergoglio aurait dit à l’archevêque Marini, qui l’aidait à s’habiller, à propos de la mozzette : «Questa se la metta lei! È finito il tempo delle carnevalate!»; (…) je ne pense pas que ce soit un bon service à rendre au nouveau pape.
En second lieu, nous devons nous débarrasser de nos préjugés. Nous ne pouvons pas juger les gens après seulement quelques minutes de rencontre : laissons-leur au moins le temps de se présenter et de se faire connaître. En soi, nous ne devrions jamais juger une personne, mais si nous nous sentons vraiment obligés de le faire, attendons au moins qu’elle commence à agir, et jugeons alors ses actes (jamais ses intentions !). Et ce, dans tous les sens du terme : en bien comme en mal.
Il vaudrait mieux laisser de côté certaines exaltations acritiques : le pape François aime-t-il un style informel ? Très bien, il a le droit de l’utiliser (aussi parce qu’il est caractéristique de certains pays) ; mais ne parlez pas d’un tournant dans l’histoire de l’Église, comme s’il suffisait de régler l’addition à l’hôtel pour sauver l’Église. Je salue la simplicité, si elle peut aider quelqu’un à se réapproprier l’Église. Mais, par pitié, n’identifions pas automatiquement le style informel à l’humilité. On peut aussi être humble en se soumettant à un maître de cérémonie qui vous habille d’une mozzette de velours et d’hermine. Permettez-moi de me mettre un instant au niveau de certains « observateurs » attentifs : le souverain pontife actuel, sous la simple soutane blanche, portait une chemise avec manchettes et boutons de manchette ; le pape Ratzinger, sous la soutane blanche, le rochet et la mozzette, portait un simple pull à manches longues.
Un aspect qui a fait vibrer les foules est le choix du nom. Bien sûr, le Saint-Père peut choisir le nom qu’il veut. On ne peut pas l’accuser d’avoir rompu avec la tradition : les derniers papes ont tous choisi un nom plus ou moins original : Roncalli a choisi un nom qui n’avait pas été utilisé depuis le XIVe siècle ; Montini, depuis le XVIIe siècle ; Luciani a même adopté un double nom (ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire de l’Église) ; Bergoglio est donc libre de choisir le nom de François. Mais il est clair que chaque nom est un programme, comme l’a expliqué hier Bergoglio lui-même aux journalistes : « François » signifie pauvreté, paix, amour de la nature. Un programme très partageable, à condition qu’il ne se transforme pas en idéologie : paupérisme, pacifisme, écologisme. J’espère sincèrement que le nouveau pape incarnera le vrai saint François, et non le substitut qui nous est généralement proposé par les médias (et souvent par les franciscains eux-mêmes). Personnellement, de saint François, je soulignerais surtout la vocation: « Va et répare mon Église !
(…)
Certes, on ne peut nier une certaine discontinuité dans la forme et le style extérieur, mais cela signifie-t-il une véritable rupture de François 1er [sic!] avec Benoît XVI et avec la tradition de l’Église ?
Avouons-le, au moins pour l’instant, tout se résume à des questions plutôt marginales, comme la manière de s’habiller ou de célébrer.
Pour ce qui est de la première, nous l’avons déjà dit ; pour ce qui est de la seconde, je ne pense vraiment pas que le pape François veuille détruire la liturgie. Il faut tenir compte du fait qu’il est jésuite ; et ceux qui connaissent un tant soit peu les jésuites savent qu’ils ne sont pas de grands liturgistes, non pas par parti-pris, mais par leur formation, je dirais même par leur constitution. On pourrait dire que pour eux, le mouvement liturgique et Vatican II n’ont jamais existé ; au fond, ils sont toujours restés un peu tridentins. D’ailleurs, il suffit de suivre les Exercices spirituels pour s’en rendre compte : il semblerait que pour saint Ignace, l’examen de conscience était plus important que la participation à la messe. Si l’on voulait un pape liturgiste, il faudrait élire un bénédictin, et certainement pas un jésuite. Les jésuites sont beaucoup plus attentifs à la spiritualité qu’à la liturgie : ce sont de véritables « contemplatifs en action », et nous pouvons donc attendre du pape Bergoglio une aide précieuse pour notre vie spirituelle.
Je suis convaincu que le pape François réservera de bonnes surprises à tout le monde (certainement pas celles anticipées par les médias). Lorsque Jean-Paul II et Benoît XVI ont été élus, j’ai ressenti une grande joie et j’avais de grandes attentes, qui ont toutefois été déçues par la suite. Cette fois-ci, comme je l’ai dit, je n’ai pas ressenti le même enthousiasme lors de l’Habemus Papam , j’espère donc que la satisfaction viendra plus tard.
Mais au fond, même si elles ne venaient pas, cela ne changerait rien : un pape n’est pas élu pour satisfaire nos attentes, mais pour nous confirmer dans la foi et servir l’Église. En ce moment, il ne nous est demandé ni de louer le Pape ni de le critiquer, mais simplement de nous soumettre à lui, de prier pour lui et de «demeurer dans une parfaite tranquillité… [en gardant] à l’esprit que Jésus-Christ seul gouverne son Église» (Rosmini, Massime di perfezione cristiana).
Même un éventuel manque de feeling à l’égard du nouveau Pontife pourrait avoir des effets bénéfiques, car il nous obligerait à ne pas nous arrêter à sa personne, mais à aller au-delà, jusqu’à celle qu’il représente ; il nous obligerait à faire la distinction entre la personne et la fonction qu’il exerce.
À cet égard, il peut être utile de rappeler ce que raconte de Don Bosco et qui semble se rapporter à notre époque :
A Turin, les nouvelles venaient de Rome et, là aussi, les cris frénétiques et obstinés de « Vive Pie IX ! » se poursuivaient à chaque occasion.
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L’archevêque Fransoni [archevêque de Turin] fut cependant l’un des premiers à comprendre que sous ces manifestations exagérées d’enthousiasme se cachait l’artifice des sectes, et sollicité par le Pape à inciter les fidèles à venir en aide aux Irlandais qui luttaient contre la faim, il écrivit dans une lettre pastorale du 7 juin 1847 :
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« Ce serait une manière très convenable de rendre hommage au Pape, et donc de l’applaudir . Pas comme ceux qui applaudissent Pie IX, non pour ce qu’il est, mais pour ce qu’ils voudraient qu’il soit. Nous devons aussi réfléchir au fait que ce n’est pas le battement de paumes tonitruant, ni les acclamations tumultueuses qui peuvent lui être agréables, mais plutôt l’écoute docile de ses avertissements et l’exécution prompte de ses ordres et de ses invitations ».
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Don Bosco ne pensait pas différemment de son archevêque.
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Naturellement, à l’Oratoire aussi, on entendait des acclamations et des hosannas au grand Pontife, d’autant plus que Don Bosco parlait toujours du Pape avec la plus grande estime ; il répétait souvent qu’il fallait être uni au Pape parce qu’il était l’anneau qui unissait les fidèles à Dieu, et il prédisait des chutes et des châtiments funestes à ceux qui avaient l’audace de s’opposer ou de censurer le Saint-Siège, même de la façon la plus légère.
Et tel était l’amour qu’il savait inspirer à ses jeunes qu’ils se sentaient disposés à lui être toujours obéissants et fidèles et à le défendre même au prix de leur vie. Les jeunes répétaient donc : « Vive Pie IX ! » ; mais ils entendaient avec étonnement Don Bosco essayer de changer les mots dans leur bouche :
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« Ne criez pas ‘Vive Pie IX !, mais ‘Vive le Pape !’ « .
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« Mais pourquoi, lui demandèrent-ils, voulez-vous que nous criions ‘Vive le Pape ?’ Pie IX n’est-il pas le pape ? »
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« Vous avez raison, répondit Don Bosco, mais vous ne voyez pas plus loin que le sens naturel ; il y a des gens qui veulent séparer le Souverain de Rome du Pontife, l’homme de sa dignité divine. On loue la personne, mais je ne vois pas que l’on veuille rendre hommage à la dignité dont elle est revêtue. Alors, si nous voulons nous mettre à l’abri, crions ‘Vive le Pape’ « . Et tous les jeunes répétaient : ‘Vive le Pape !’ »

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