Réflexion équilibrée sur la tempête soulevée ces dernières semaines par les révélations sur Traditionis Custodes (cf. Traditionis Custodes: François a menti), qui va plus loin que le sempiternel débat sur les formes de la liturgie (on n’est pas obligé de souscrire à 100% !).
L’auteur, Larry Chap (docteur en théologie, spécialisé dans la théologie de Hans Urs von Balthasar, contributeur du National Catholic Register) oppose (entre autre, car l’article est très dense) la transparence pratiquée par Benoît XVI lors de la promulgation de Summorum Pontificum au « secret » préféré par François pour en justifier l’annulation.
Le geste pastoral du Pape Benoît s’est fait dans une totale transparence. Oui, il a également été fait » d’en haut « , et oui, il y a eu peu de consultations collégiales au préalable, mais dans ce cas, rien n’a été » imposé » à ceux qui ne le voulaient pas (…)
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En outre, le pape Benoît XVI a fourni, en toute transparence, une justification théologique claire de ses actions.
Benoît XVI a émis ce motu proprio sans fonder sa décision sur des enquêtes secrètes, dont le contenu est resté caché, et sans prétendre le faire en réponse à des agents anonymes, sans visage et inconnus qui l’auraient pressé de le faire.
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Il s’agit donc d’un véritable motu proprio, en ce sens qu’il s’agit d’une décision prise par le pape lui-même et de sa propre initiative, sans chercher à en situer les motivations dans un cadre plus large de demandes secrètes émanant de sources cachées.
Transparence ecclésiale, paix liturgique et synodalité
Satan vit dans nos secrets. Et une Église de secrets est donc particulièrement encline à l’auto-illusion et à la rationalisation induite par le mal, avec la tentation profonde d’une conception purement mondaine du « pouvoir » ecclésial toujours présente à l’arrière-plan. Il s’agit d’un secret qui pourrit dans les armoires clandestines d’un anonymat bureaucratique stratifié, tout en érodant le bien sous l’apparence d’une variété de faux biens.
C’est aussi un secret qui engendre la suspicion, l’hostilité et le ressentiment lorsque des décisions sont prises de manière non transparente, mais avec des répercussions profondes sur l’ensemble de l’Église, et lorsque certaines politiques ecclésiales semblent être exclues du débat sans explication suffisante. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est d’une Église qui vit dans la lumière transparente du Christ et non dans le monde obscur des secrets.
C’est ce qui m’est venu à l’esprit alors que je suivais la tempête soulevée ces dernières semaines par des révélations sur Traditionis Custodes [TC]. Diane Montagna, journaliste d’expérience basée à Rome a rendu public plusieurs documents « fuités » du Dicastère pour la Doctrine de la Foi (DDF) qui sembleraient indiquer que la majorité des évêques qui ont répondu à l’enquête du Vatican sur le statut de Summorum Pontificum dans leurs diocèses n’ont pas trouvé de problèmes majeurs avec sa mise en œuvre et ont recommandé de maintenir en place les règles permettant une célébration plus large de l’ancienne messe. La journaliste a donné suite à cette information en signalant un nouveau livre en italien qui confirme sa version originale avec d’autres preuves documentaires.
Ces documents montrent clairement que les résultats de l’enquête ne pouvaient constituer la seule base des restrictions imposées par TC à l’ancienne messe. Cela a déclenché une tempête d’accusations en ligne selon lesquelles le pape François aurait intentionnellement trompé l’Église lorsqu’il a prétendu que ses restrictions étaient une réponse aux résultats de l’enquête de 2020 auprès des évêques. En d’autres termes, le pape François est accusé d’avoir eu recours à la tromperie. En outre, l’implication est que ses plus proches collaborateurs sur cette question, comme le cardinal Arthur Roche (chef du Dicastère du Vatican pour le culte divin), nous ont également délibérément menti.
Il s’agit là d’accusations graves, d’autant plus graves que nous ne parlons pas de questions disciplinaires secondaires et insignifiantes, mais de la liturgie eucharistique qui, comme l’a précisé le Concile Vatican II, est le point culminant de toute l’activité de l’Église et la « source » d’où jaillit cette activité.
Par conséquent, ceux qui veulent ignorer ce qu’on nomme « guerres liturgiques » – un terme que je déteste – au motif qu’il s’agit simplement d’une « lutte interne » ecclésiale sur des questions triviales dont le reste du monde ne se préoccupe pas, se trompent manifestement. Il ne s’agit pas d’une « guerre » entre belligérants qui se disputent un territoire et un trésor, mais d’un abcès ecclésial interne qui suppure depuis soixante ans et qui touche aux éléments sacramentels les plus profonds et les plus fondamentaux de la foi catholique.
En d’autres termes, il ne s’agit pas d’une guerre, mais d’une blessure qui nécessite les soins d’un pasteur universel qui comprend qu’il ne s’agit pas d’une lutte entre des nostalgiques ignorants et rétrogrades d’un côté et des « modernes » lucides et bien pensants de l’autre. Il s’agit au contraire d’une de ces questions fondamentales et décisives de la plus haute importance, qu’il appartient au pape de résoudre en faisant preuve d’une profonde sensibilité à l’égard des préoccupations de toutes les parties concernées.
Par suite, l’accusation selon laquelle le pape et ses conseillers auraient délibérément trompé sur les résultats du sondage de 2020 n’est pas qu’un simple ragot sans intérêt.
Pourtant, les défenseurs habituels de la papauté de François sont intervenus et, comme on pouvait s’y attendre, ont affirmé qu’il n’y avait rien à voir et que nous devrions tous passer à autre chose, puisque, après tout, le pape a tout à fait le droit d’ignorer l’avis des évêques et de promulguer ce qu’il veut. Paul VI n’a-t-il pas fait la même chose lorsqu’il a publié Humanae Vitae, qui allait à l’encontre de l’avis majoritaire de la commission épiscopale chargée d’étudier le contrôle des naissances ? Par ailleurs, le résumé de l’enquête auprès des évêques présenté par le DDF, et cité par Diane Montagna, n’est peut-être pas aussi clair qu’il n’y paraît à première vue, du moins c’est ce qui est affirmé.
Mais en regardant le débat se dérouler, on a la nette impression que nous sommes tous des étrangers qui tentent de pénétrer dans les rouages d’un processus secret aboutissant à une décision d’un souverain pontife aujourd’hui décédé. D’où les accusations et contre-accusations selon lesquelles des journalistes conservateurs comme Diane Montagna, d’une part, ou le biographe papal « centriste » Austin Ivereigh, d’autre part, manipulent l’interprétation des données disponibles d’une manière tendancieuse pour les adapter à leurs points de vue respectifs.
Et c’est là que réside le problème. C’est pour moi le fait le plus marquant et presque évident que nous pouvons tirer de ce chaos. À savoir que l’ensemble du processus qui a conduit à la publication de TC était, et est, entouré de mystère, de secret et d’un manque total de transparence publique. Et cela de la part d’un pape qui a appelé à une Église plus synodale, dans laquelle la prise de décision est plus collaborative, dialogique, largement inclusive de nombreuses voix et, par-dessus tout, transparente. De la part d’un pape qui a appelé à la « parresia » et à ce que toutes les voix soient entendues (« Todos !« ).
Oublions donc, pour l’instant, les débats actuellement insolubles sur la mentalité du pape, les documents qu’il avait sous les yeux et les communications confidentielles qu’il a pu recevoir, au-delà du sondage officiel, sur le fait que les traditionalistes français et les catholiques de l’anglosphère étaient « anti-Vatican II ». Oublions également si le pape avait le droit juridique de faire ce qu’il a fait et d’ignorer les sondages qui sont arrivés sur son bureau. Il avait ce droit..
Concentrons-nous plutôt sur la question du secret par rapport à la transparence, puisque c’est la question ecclésiologique la plus profonde qui est en jeu, et que la confusion actuelle a été causée précisément par la contradiction performative du défunt pape, qui prônait une Église synodale et transparente tout en prenant des décisions importantes comme celle-ci derrière l’iconostase [du nom de la cloison décorée d’icônes qui, dans les églises orthodoxes, sépare la nef du sanctuaire, ndt] de l’antique secret papal.
Tant que le Vatican ne rendra pas publics tous les documents concernés dans un acte de transparence, nous ne connaîtrons jamais la vérité. Et s’il y en a qui font valoir que nous n’avons pas le « droit » de voir ces documents et que Rome n’a donc aucune obligation de transparence, alors disons-le clairement : notre Église est gouvernée par une élite restreinte à Rome qui a tout à fait le droit de faire ce qu’elle veut avec des processus publiquement opaques, et que toute critique du secret n’est que le grognement des mécontents « anti-François » qui « désapprouvent le pape ».
La question principale, malgré les récentes révélations de Diane Montagna, n’a pas changé et est la même que celle que nous nous sommes toujours posée, indépendamment des accusations de mensonges, de tromperie, de sondages et ainsi de suite : Traditionis Custodes était-elle une décision pastoralement sage? Puisque la décision est maintenant entre les mains expertes du Pape Léon, c’est vraiment la seule question à laquelle il doit faire face. Mais il n’y a aucun moyen de répondre à la question de la sagesse pastorale de TC si nous ne pouvons pas voir les documents que le pape a vus.
Bien sûr, le pape Léon aura accès à ces documents, et on espère que leur contenu sera rendu public sans délai, mais si le problème du secret ecclésial n’est pas abordé et résolu, alors ce conflit, ainsi que beaucoup d’autres questions urgentes, non seulement continuera à fermenter dans le levain ecclésial, mais se multipliera et créera encore plus de problèmes.
Bien sûr, il y a des choses qui devraient rester dans la sphère légitime de la confidentialité, comme les dossiers personnels, les négociations délicates avec les dirigeants du monde, et les questions de gouvernement qui nécessitent parfois un certain niveau de discrétion. Mais qui peut douter que, dans ce cas aussi, l’Église n’ait pas exagéré dans le sens du secret ?
Par exemple, la crise des abus sexuels commis par le clergé aurait-elle éclaté si les évêques avaient été tenus d’être beaucoup plus ouverts et transparents sur les raisons pour lesquelles le « père X » a soudainement été « mis à la retraite » pour des « raisons de santé », pour réapparaître quelques années plus tard dans une nouvelle paroisse où tout le processus s’est répété jusqu’à ce que le prêtre en question soit soudainement démasqué et arrêté ? Encore une fois, qui peut douter aujourd’hui que Satan vivait dans ces secrets et que l’Église était plus intéressée à couvrir le viol d’enfants qu’à s’attaquer ouvertement et honnêtement au problème avec une plus grande transparence publique ?
Cela peut sembler une digression par rapport au thème de TC, mais ce n’est pas le cas. Car dès le début des réformes liturgiques après le Concile Vatican II, la décision de démanteler radicalement l’ancienne liturgie et de la remplacer par un rite très, très différent a été prise à Rome sans grande collaboration collégiale avec les évêques du monde entier et avec peu de consultation en dehors des couloirs de la curie vaticane. La nouvelle liturgie a été formulée par un comité relativement restreint de liturgistes à Rome, dans le cadre d’un processus largement secret, puis imposée sommairement « d’en haut » à l’ensemble de l’Église par décret papal.
Les intentions étaient bonnes, je suppose, mais quels que soient les mérites du nouveau rite et ses prétendues « améliorations » par rapport à l’ancien, cette imposition venue d’en haut a créé une profonde blessure dans l’âme de nombreux catholiques. Le nombre exact de ces blessés n’a pas d’importance en un sens, car cela a suffi à créer un fossé profond et permanent au sein de l’Église entre ceux qui ont adopté le Novus Ordo et ceux qui souhaitaient l’ancienne liturgie.
Depuis lors, chaque pape a essayé de guérir cette blessure de diverses manières, la tentative la plus sérieuse étant Summorum Pontificum [SP] du pape Benoît XVI, qui a considérablement élargi l’indult précédent du pape Jean-Paul II, qui laissait la plupart des décisions entre les mains des ordinaires locaux. Le pape Benoît, comme on le sait, a permis à tout prêtre de célébrer l’ancienne liturgie s’il le souhaitait, sans avoir à obtenir la permission de ses supérieurs.
Ce geste profondément pastoral de la part du pape Benoît XVI a contribué, à mon avis, à guérir de vieilles blessures, même si, comme nous l’avons vu dans certains cas (dont le nombre est sujet à controverse), certains membres des communautés TLM [Traditional Latin Mass] ont traité leurs communautés liturgiques comme une sorte de « vestige sacré » opposé à l’Église dans son ensemble. Cependant, malgré ces « poches » déplaisantes de fanatisme restaurationniste, l’effet global de SP a été d’apporter une certaine guérison à un sous-ensemble important de catholiques soucieux de la tradition. Il ne s’agit pas de minimiser les dommages causés par les fanatiques de la restauration, mais je suis sûr qu’il existe des moyens de répondre à cette préoccupation sans nuire à tous ceux qui s’intéressent à une approche plus traditionnelle de la liturgie.
Mais ce qui est plus important pour mon propos, c’est que ce geste pastoral de la part du Pape Benoît s’est fait dans une totale transparence. Oui, il a également été fait » d’en haut « , et oui, il y a eu peu de consultations collégiales au préalable, mais dans ce cas, rien n’a été » imposé » à ceux qui ne le voulaient pas, et par contre nous avons simplement obtenu une concession latitudinaire pour un plus grand pluralisme des expressions liturgiques dans l’intérêt de guérir une blessure et d’apporter une certaine mesure de paix liturgique à l’Église.
En outre, le pape Benoît XVI a fourni, en toute transparence, une justification théologique claire de ses actions (qu’il n’est pas nécessaire de répéter ici). Le fait est que le pape Benoît XVI a émis ce motu proprio sans fonder sa décision sur des enquêtes secrètes, dont le contenu est resté caché, et sans prétendre le faire en réponse à des agents anonymes, sans visage et inconnus qui l’auraient pressé de le faire. Il s’agit donc d’un véritable motu proprio, en ce sens qu’il s’agit d’une décision prise par le pape lui-même et de sa propre initiative, sans chercher à en situer les motivations dans un cadre plus large de demandes secrètes émanant de sources cachées.
L’ensemble du processus qui a conduit à la publication de TC était, et est, entouré de mystère, de secret et d’un manque total de transparence publique. Et cela de la part d’un pape qui a appelé à une Église plus synodale…
Ce type de transparence ne signifie pas que tout le monde était d’accord avec ses raisons ou avec la décision elle-même. Certains ont objecté qu’il s’agissait d’un pas en arrière d’un point de vue liturgique et d’une concession excessive aux éléments traditionalistes de l’Église, ce qui pourrait aujourd’hui créer des problèmes. Mais au moins, le débat était basé sur des lignes théologiques claires et ouvertes, où l’on savait quels principes théologiques étaient en jeu. Il n’y avait rien de caché ou de clandestin dans les débats où le camp pro-Benoît pouvait prétendre que ses détracteurs ne comprenaient pas que le Pape répondait à des sources d’information que seuls lui et ses plus proches collaborateurs connaissaient.
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Je voudrais conclure en revenant sur la question de l’ « Église synodale », que j’ai soulevée précédemment et qui est liée à la question des débats actuels sur la liturgie. La synodalité en tant que concept ecclésial a été très discutée ces derniers temps et sa définition précise semble différer d’un groupe à l’autre. À mon avis, cette absence de consensus sur une définition précise de la synodalité est due au fait qu’elle se réfère davantage à un « ethos » qu’à une politique concrète. Et cet ethos, c’est le désir d’une Eglise avec peu de secrets et où les décisions qui affectent l’ensemble de l’Eglise sont prises en toute transparence.
Ce point peut être illustré par le fait que plusieurs conférences épiscopales (par exemple en Allemagne et en Australie) ont entamé leur propre « parcours synodal » dans le but déclaré d’éliminer la culture du secret et du cléricalisme qui a conduit à la dissimulation des abus sexuels. Le fait que les motivations de nombreuses personnes dans ces pays aient pu inclure le désir de changer les enseignements fondamentaux de l’Église, en particulier dans le domaine de la moralité sexuelle, n’a qu’un lointain rapport avec la question qui nous occupe. Ces dérives doivent effectivement être corrigées et le pape François, à son crédit, a pris certaines mesures correctives à cet effet. Il n’en reste pas moins que l’objectif d’une culture ecclésiale plus transparente et moins cléricale est louable et nous fournit un « ethos » synodal qui aspire à une Église qui ne vit pas dans l’ombre.
Il s’agit d’un ethos qui peut vivre au sein d’arrangements ecclésiaux variés relatifs à la manière dont l’Église est gouvernée. Et même, qui peut vivre au sein d’une structure ecclésiale plus traditionnelle. Je ne dis pas, cependant, que toutes les structures sont égales à cet égard, et que de nombreux changements pratiques du gouvernement de l’Église ne sont pas nécessaires, mais quelle que soit la forme, l’ethos de la transparence doit, d’une manière ou d’une autre, occuper le devant de la scène.
Telle est donc la véritable synodalité : une synodalité où l’Église n’est pas considérée comme une structure pyramidale avec un potentat suprême au sommet prenant des décisions en secret, mais plutôt comme un ensemble de matrioskas russes où chaque « couche » de la vie riche et variée de l’Église repose confortablement, mais aussi de manière constitutive, sur ce qui est « au-dessus ».
C’est donc pour moi le message à tirer des récents débats suscités par le rapport de Diane Montagna. Indépendamment de ce que l’on pense de ses affirmations (pour information, je pense que son interprétation des documents est correcte), la triste réalité est que ce débat n’aurait jamais eu lieu si le Pape François avait été totalement transparent sur les résultats du sondage. Si de nombreux évêques se sont plaints de SP, alors, dans l’intérêt de la transparence, voyons ce qu’ils avaient à dire.
En l’absence d’une telle transparence, TC donne l’impression d’être un acte d’autorité grossier, dans lequel le pape François a ignoré son propre conseil d’une Église synodale dans laquelle toutes les voix sont entendues avec empathie, avec un regard pastoral tourné vers la guérison des brebis blessées dans les périphéries liturgiques. Et cela s’est fait sous le couvert d’un appel à une série de sondages secrets qu’il n’a pas voulu partager avec l’ensemble de l’Église.
Peut-être TC était-elle pleinement justifiée et peut-être SP était-elle, avec le recul, une décision pastorale peu judicieuse. Mais nous ne connaîtrons jamais la réponse à cette question, et la profonde blessure liturgique de l’Église demeurera avec tout le ressentiment et l’hostilité intacts tant que ces décisions seront prises en secret dans la serre des intrigues curiales, sans responsabilité ecclésiale publique.

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