Pour les médias mainstream, Benoît XVI est oublié. C’est presque comme s’il n’avait jamais existé, pour beaucoup de commentateurs (généralement peu au fait des réalités religieuses, sinon ignares), on est passé directement de Jean-Paul II à « François le Grand » (!!). Pourtant, son œuvre demeure, elle continue à susciter l’intérêt du monde universitaire (via des symposium régulièrement organisés pour explorer l’immensité de son œuvre) et à agir en profondeur pour façonner l’Eglise de demain, notamment dans le domaine de la liturgie.
Pour lui, la liturgie est la clé du renouveau de l’Eglise. Et cette clé repose sur « une assimilation organique et progressive de la tradition liturgique », plutôt que sur des réformes imposées.
Une option certes peu payante, à court terme, car elle est soumise aux décisions fluctuante des évêques. Mais sur le fond, ses propositions concernant la théologie et la célébration de la liturgie continueront pendant des siècles d’influencer les théologiens, les pasteurs, les religieux et les laïcs. Bref, ceux qui sont concernés, et ceux qui comptent. On le sait, le Bien (le vrai) ne fait pas de bruit.
C’est ce que met en évidence cette très belle réflexion d’un liturgiste (laïc) américain.
Avec la publication de « L’Esprit de la liturgie » il y a vingt-cinq ans, il a posé une bombe bienfaisante qui est aussi une bombe à retardement. Elle fait tic-tac au rythme du temps qui passe.
Ce dont nous avons besoin, c’est qu’un futur pape ordonne qu’elle soit enseignée dans tous les séminaires du monde et la liturgie sera renouvelée à l’échelle mondiale en l’espace d’une génération.
Ce ne sera peut-être pas le prochain pape.
Cela n’a pas vraiment d’importance.
La bombe de la bénédiction de Benoît XVI est prête à exploser. Elle est prête. À tout moment, elle explosera, telle une « bombe bénéfique », faisant voler en éclats une partie des vitraux d’une période très pauvre de l’Église et laissant entrer des bouffées d’air frais.
Fragilité et stabilité de l’option liturgique de Benoît XVI

Crisis Magazine
Roland Millare
24 novembre 2025
Assistant à la messe quotidienne dans mon diocèse natal, au cours de mes années d’étudiant, je m’étais agenouillé (comme j’avais l’habitude de le faire à l’époque) avant de recevoir la Sainte Communion. Avant de donner la bénédiction finale, le prêtre fit une annonce pour signaler qu’il avait remarqué que plusieurs personnes s’agenouillaient avant de recevoir l’Eucharistie. Il nous rappela que l’évêque local avait publié une lettre demandant à tous les fidèles de s’incliner avant de recevoir la Sainte Communion, seule expression extérieure de révérence acceptable. Par conséquent, ceux d’entre nous qui s’étaient agenouillés avaient commis un acte illicite.
Finalement, un nouvel évêque est arrivé qui ne voulait plus appliquer la pratique de son prédécesseur, de sorte que ce qui était autrefois « illicite » sous un évêque est devenu « licite » sous un autre.
Il est clair que les décrets et les lettres liturgiques au niveau local peuvent avoir une durée de vie très limitée. Un renouveau liturgique authentique a des racines plus profondes lorsqu’il se développe de manière organique, par opposition à lorsqu’il est imposé par décret.
Dans sa réflexion remarquable sur “The Liturgical Legacy of Pope Benedict XVI”, le théologien liturgiste oratorien Uwe Michael Lang note :
Il semble que Benoît XVI ait pensé que le développement organique devait se faire comme par osmose, c’est-à-dire par une assimilation régulière et presque inconsciente de la tradition liturgique.
Un élément important de ce processus devait être l’exemple donné par le pontife dans ses propres célébrations. Des éléments rituels tels que la mise en place d’un crucifix bien visible au centre de l’autel, la distribution de la Sainte Communion aux fidèles à genoux et directement sur la langue, et l’utilisation prolongée de la langue latine avaient pour but d’établir une norme à imiter.
Benoît XVI était convaincu qu’un renouveau liturgique authentique ne peut se faire par des instructions et des règlements.
En matière de renouveau liturgique, Benoît XVI était un gentilhomme accompli. Il n’a jamais voulu imposer ses opinions. Il veillait très attentivement à mettre en pratique son opinion selon laquelle le pape n’est jamais un monarque absolu en matière d’enseignement et de transmission de la foi et de la pratique liturgique.
En ce qui concerne la liturgie, le cardinal Ratzinger, dans son ouvrage fondateur L’Esprit de la liturgie, souligne que le pape « ne peut être qu’un humble serviteur du développement fidèle, de l’intégrité et de l’identité permanentes [de la liturgie] ». L’autorité papale est limitée par le don de la tradition afin de ne pas donner l’impression que la liturgie peut être « fabriquée » à volonté. L’humilité est la vertu essentielle qui doit guider le pape et chaque évêque lorsqu’il s’agit de prendre des décisions concernant la célébration de la liturgie.
À la suite du Concile Vatican II, le jeune père Joseph Ratzinger a reçu une carte postale du théologien suisse Hans Urs von Balthasar avec ces mots de sagesse : « Ne présupposez pas la foi, proposez-la. »
Systématiquement, Ratzinger/Benoît XVI a proposé le don de la foi afin de conduire les fidèles vers une connaissance et un amour plus profonds de Jésus-Christ sur divers sujets théologiques.
Pour Ratzinger, le renouveau de l’Église est indissociable du renouveau de la liturgie :
« L’Église vit ou meurt avec la liturgie. La véritable célébration de la liturgie sacrée est au centre de tout renouveau de l’Église. »
Tout au long de sa théologie liturgique, Ratzinger a constamment œuvré pour le renouveau de la liturgie. Ses propositions concernant la théologie et la célébration de la liturgie sacrée continueront d’influencer les théologiens, les évêques, les pasteurs, les diacres, les religieux et les laïcs pendant des siècles. Dans tous ses écrits, Ratzinger propose une vision cosmique et eschatologique de la liturgie qui rappelle à l’Église de mettre l’accent sur la priorité de Dieu et la primauté du logos.
L’auteur et biographe anglais Joseph Pearce qualifie l’ouvrage de Ratzinger, L’Esprit de la liturgie, de « bombe à retardement » :
Avec la publication de L’Esprit de la liturgie il y a vingt-cinq ans, il a posé une bombe bienfaisante qui est aussi une bombe à retardement. Elle fait tic-tac au rythme du temps qui passe.
Ce dont nous avons besoin, c’est qu’un futur pape ordonne qu’elle soit enseignée dans tous les séminaires du monde et la liturgie sera renouvelée à l’échelle mondiale en l’espace d’une génération.
Ce ne sera peut-être pas le prochain pape.
Cela n’a pas vraiment d’importance. La bénédiction explosive de Benoît XVI est prête à exploser. Elle est prête. À tout moment, elle explosera, telle une « bombe bénéfique », faisant voler en éclats une partie des vitraux d’une période très pauvre de l’Église et laissant entrer des bouffées d’air frais.

Le grand regret de notre époque est qu’il y ait eu diverses tentatives pour atténuer les effets de cette bombe, plusieurs Églises locales interdisant, à des degrés divers, certaines des pratiques rituelles promues par Ratzinger/Benoît XVI dans ses écrits et dans la pratique liturgique : l’utilisation d’un agencement bénédictin sur l’autel, le célébrant offrant la messe face à l’est ou vers l’autel (ad orientem), ou la distribution de la Sainte Communion aux fidèles agenouillés sur un prie-Dieu ou à une balustrade d’autel.
L’enseignement liturgique et l’exemple du pape Benoît XVI ont manifestement eu un impact sur plusieurs pasteurs et membres des fidèles laïcs à travers le monde. Il est clair que Benoît XVI ne voulait pas imposer ses pratiques liturgiques à l’Église, mais la fragilité d’une telle approche a été mise en évidence à chaque nouveau décret visant à restreindre ces différents aspects de l’option liturgique bénédictine dans plusieurs diocèses.
S’il est certes décourageant de lire que de nouvelles restrictions ont été imposées à l’option liturgique de Benoît XVI, il ne faut pas sous-estimer la puissance de la « bombe bienfaisante » de Benoît XVI. Les gens continuent d’être transformés par la proposition de la liturgie comme « opus Dei » dans « L’esprit de la liturgie » de Ratzinger. Si les pratiques liturgiques de Benoît XVI mises en œuvre par les paroisses se sont révélées très fragiles sous le poids des décrets locaux, la sagesse et le renouveau, plus profonds, de sa théologie liturgique continueront d’alimenter le renouveau liturgique recherché par un nouveau mouvement liturgique.
Espérons que davantage de pasteurs apprécieront la proposition de l’exemple de générosité et de sollicitude pastorales de Benoît XVI. Benoît XVI n’a pas imposé sa volonté aux fidèles, mais a cherché à les accompagner. Il a pourvu aux besoins de l’Église en suivant le principe de « l’unité dans la diversité » et a placé beaucoup d’espoir dans un développement lent et organique de la liturgie sacrée. Le jury n’a pas encore tranché sur la question de savoir si cette stratégie a été couronnée de succès.
Ce qui est à coup sûr vrai, c’est qu’un renouveau liturgique authentique ne peut se faire simplement par des instructions ou des règlements. Un renouveau authentique et stable est enraciné dans l’enseignement constant de la vérité fondée sur la tradition et dans la célébration de la liturgie avec révérence et dévotion.
Benoît XVI restera certainement dans les mémoires pour ces deux aspects : il était un théologien modèle et un exemple de l’ars celebrandi.




0 commentaires