Au Venezuela (II)

5 Jan 2026 | Actualités

Après l’analyse lapidaire à chaud de Nicolas Dupont-Aignan, qui disait tout ce qu’on peut dire à l’heure actuelle (car en réalité on sait très peu de choses, et seul l’avenir dira les vraies intentions de Trump et le bilan géopolitique de l’opération), voici l’analyse d’un auteur suisse, Roberto Pecchioli, certes pas politiquement correct mais, pour ce que j’en sais, généralement pertinent, repris par Maurizio Blondet. Vous ne risquez pas de la lire ailleurs en français (sauf erreur de ma part).

Le fait est que si l’on est souverainiste – c’est-à-dire que l’on estime que chaque peuple est maître de lui-même – et si l’on n’aime pas les shérifs autoproclamés, il n’est pas possible d’applaudir ou de critiquer en fonction de ses préférences politiques.

Maduro, la souveraineté et le shérif de Tombstone

4 janvier 2026
Roberto Pecchioli

Compte tenu de l’histoire politique qu’on sait, je devrais me réjouir du raid américain à Caracas qui a conduit à l’arrestation – ou à l’enlèvement – du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse Cilia, considérée comme l’âme du régime. Pourtant, je n’y arrive pas. Pas par sympathie pour l’ancien chauffeur d’autobus successeur d’Hugo Chávez. Ni par anti-américanisme pavlovien. Le fait est que si l’on est souverainiste – c’est-à-dire que l’on estime que chaque peuple est maître de lui-même – et si l’on n’aime pas les shérifs autoproclamés, il n’est pas possible d’applaudir ou de critiquer en fonction de ses préférences politiques.

Maduro et son régime corrompu et incompétent devaient être renversés par le peuple vénézuélien, éventuellement par la force, puisque par les moyens légaux (c’est-à-dire par des élections honnêtes) cela n’a pas été possible.

Le shérif de Tombstone (pierre tombale…) a appliqué la doctrine Monroe revisitée à la sauce Donald Trump : la doctrine « Donroe ». Le Venezuela est en Amérique, dans l’arrière-cour des États-Unis, et la clique néoconservatrice – transversale aux deux partis politiques américains et extrêmement influente dans le Deep State – a voulu régler ses comptes.

Beaucoup d’éléments ne collent pas dans cette opération militaire et dans les réactions immédiates. Il est évident que des gros bonnets du régime, de la politique et de l’armée ont joué un rôle dans l’assaut contre Maduro. Les réactions très prudentes de la Chine et de la Russie ne surprennent pas. Personne ne se sacrifiera pour Caracas, et qui sait quels contacts et échanges géopolitiques ont eu lieu dans l’ombre.

Ce qui frappe au premier abord, c’est la prudence de la presse vénézuélienne et le fait qu’il n’y ait pas encore, à part les déclarations tonitruantes mais prévisibles des hiérarques de Caracas, de mobilisations significatives dans la rue, dans l’armée ou dans les puissantes organisations paramilitaires bolivariennes. La vice-présidente elle-même, Delcy Rodríguez, a eu un long entretien avec Washington. Rien d’étonnant si elle était sous chantage : son rôle oscille entre affaires et politique, comme le sait très bien le gouvernement espagnol et son véritable maître, l’ancien Premier ministre Zapatero, parrain international (et peut-être représentant occulte) du Venezuela socialiste.

Le bilan de la longue expérience marxiste à la sauce bolivarienne est assurément lourd : près de huit millions de Vénézuéliens ont émigré par peur, pauvreté et persécution sur une population de 28 millions ; le PIB a chuté de quatre-vingts pour cent depuis que Maduro est au pouvoir, dont le niveau de compétence et d’intelligence politique ne peut se comparer à celui d’Hugo Chávez, son prédécesseur mort dans des circonstances suspectes. Beaucoup est dû au lourd embargo américain, mais l’économie vénézuélienne est otage de potentats locaux, de chefs de clan et de syndicalistes sans qualification ni talent, capables seulement de favoriser les soutiens du régime.

Maduro a été élu président à trois reprises. À chaque fois, les résultats ont été contestés avec des accusations de fraudes et de violences. La magistrature a tenté en vain de le mettre en accusation, et l’opposition a été durement réprimée, y compris par l’usage de groupes paramilitaires, allant jusqu’à des incarcérations et peut-être des exécutions sommaires. Les États-Unis ont mis des primes sur la tête de Maduro et d’autres dirigeants bolivariens dès 2015 (sous l’administration Biden). L’ONU – pour ce que vaut son objectivité – accuse Maduro de crimes contre l’humanité ; la proximité avec le narcotrafic colombien n’est pas seulement géographique.

Une nouveauté économique et financière a été, en 2018, l’expérience du petro, la première cryptomonnaie d’État, adossée aux réserves pétrolières. La monnaie officielle, le bolívar, ne vaut rien, n’est acceptée par personne, et le marché noir du dollar est l’une des rares activités rentables du pays.

L’enthousiasme des Vénézuéliens expatriés – parmi lesquels beaucoup de professionnels qualifiés – à l’annonce de l’opération américaine n’a rien de surprenant. Maduro n’était ni un saint ni un bon administrateur ; son bolivarisme démagogique, violent et incapable de résoudre les problèmes de la nation ne laissera pas de regrets chez des millions de compatriotes. Nous verrons bientôt si les soutiens du régime – encore nombreux – résisteront à l’action américaine par des désordres, des deuils et un affrontement civil.

Lorsque des événements d’une telle ampleur secouent une nation, il faut penser à son peuple, à son avenir. Celui-ci devrait être radieux pour un pays qui possède un cinquième des réserves pétrolières de la planète, de l’or, des diamants, de la bauxite, du fer et des terres rares, clés de l’économie numérique.

C’est là le nœud du problème : le monde, y compris le prétendu eden occidental, est rempli de gouvernements incompétents ou corrompus, d’injustices, de violences et de répression des dissidents.

Pourquoi le shérif de Tombstone, exportateur de liberté, de démocratie, de droits humains, de richesse et d’american way of life, intervient-il à Caracas et pas ailleurs ? Réponse élémentaire : les immenses ressources font envie au nord du Rio Grande. La cavalerie arrive pour conquérir, selon les méthodes habituelles, les richesses d’autrui. Personne ne croit au conte des droits humains et du rétablissement de la démocratie, même si les fautes de Maduro sont immenses. Arrivent nos amis – chers aux Meloni, Von der Leyen, Macron et leur triste compagnie –foulant aux pieds le plus ridicule des parchemins, le prétendu droit international. Celui-ci, inutile de le nier, est la loi du plus fort. Comme dans l’attaque occidentale contre Kadhafi en 2011 et son assassinat. Le contrôle des ressources énergétiques libyennes et le projet redouté d’une monnaie africaine pour les échanges pétroliers ont armé la main des shérifs occidentaux, et non des motivations humanitaires vagues.

Il sera difficile, à partir du 3 janvier 2026, de raconter au monde l’histoire de l’agressé et de l’agresseur dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine, et de soutenir le droit à l’autodéfense d’un autre shérif, avec l’étoile de David sur la poitrine.

De plus, il y a l’impact – franchement répugnant – des images de Maduro menotté, les yeux cachés par des lunettes noires, en tongs, peut-être sédaté ou drogué, diffusées par le Shérif global. Les accusations sont au moins en partie fondées, mais un procès pénal aux États-Unis – s’il a lieu, l’exemple de Guantánamo pèse comme un rocher – est un élément supplémentaire qui montre la fin du droit international. Nous n’aimons pas le Nuremberg de Maduro, comme nous n’avons pas aimé la fin de Milosevic à La Haye. L’Occident, à traction américaine, juge et tue, mais selon ses règles. À lui. L’ennemi vaincu peut être tué – c’est l’histoire du monde – ou exilé, mais pas jugé selon l’arbitraire du vainqueur.

Ce serait différent si le procès – après une révolte ou un changement de gouvernement – avait lieu devant un tribunal vénézuélien.

L’impact politique et historique du précédent établi par la doctrine « Donroe » sera énorme. Ton président ne me plaît pas et, puisque je suis plus fort, je t’attaque, je le kidnappe et je change ton gouvernement. Je prends le contrôle de ton économie, j’exploite tes ressources selon mes intérêts et je place à la tête de ton pays une marionnette à moi, peut-être un représentant de l’ancien régime dûment blanchi de ses responsabilités passées. Tout cela, l’Occident collectif et terminal l’appelle démocratie. Il est vraiment étrange que cela ne plaise pas à une grande partie du monde.

Il faut les rééduquer : Hollywood, Netflix, Disneyland, Pornhub sont prêts. Et quant au trafic de drogue, Donald est-il vraiment sûr que les plus grands bénéficiaires, les niveaux les plus élevés, ne soient pas chez lui, dans certaines coupoles financières et à l’ombre des coins les plus sales du Deep State ?

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