Dans une homélie extraordinaire prononcée en 1979 à Munich (dont il était l’archevêque titulaire) le cardinal Ratzinger préfigurait ce qui allait devenir son discours le plus célèbre, la lectio magistralis de Ratisbonne, en septembre 2006, sur le rapport entre foi et raison.
Dénonçant les dérives opposées, d’un côté la barbarie d’une raison déchaînée, de l’autre l’irrationnel superstitieux ou fanatique, le cardinal dressait un constat sans appel: l’Europe traverse une crise spirituelle profonde. Sa tâche (et celle de l’Église) est de laisser l’Esprit purifier la raison pour qu’elle s’ouvre à nouveau à Dieu.
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Le quotidien conservateur italien Il Tempo vient de re-publier (en première page!) ce texte magistral, premier volet d’une série annoncée de textes du même Ratzinger/Benoît XVI.
Ci-dessous, l’éditorial d’introduction, la traduction en français de l’homélie, et, en annexe, le commentaire d’un politicien italien (de gauche! les compliments de vos ennemis sont bien plus précieux que ceux des amis, qu’on soupçonnera toujours de céder à la flatterie).
La prophétie de Benoît.
Dans une homélie prononcée il y a 47 ans, Ratzinger anticipe les thèmes cruciaux d’aujourd’hui
À partir d’aujourd’hui, Il Tempo propose au lecteur quelques discours, homélies et lectio magistralis de Joseph Ratinger/Benoît XVI qui, relus à la lumière de ce qui se passe sur le plan géopolitique international, ont le goût de quelque chose d’incroyablement visionnaire et d’une actualité inattendue.
Plus encore, nous pensons qu’il s’agit de véritables « prophéties ».
Certains de ces textes, prononcés lorsque Joseph Ratzinger était cardinal, puis préfet du Dicastère de la doctrine de la foi et, finalement, le Souverain Pontife, ont peut-être été oubliés ou insuffisamment approfondis.
Nous publions aujourd’hui l’homélie prononcée le 12 mai 1979 par le cardinal Ratzinger dans la cathédrale de Munich, ville dont il était alors archevêque, à l’occasion de la Journée de l’Europe. Relue près de cinquante ans plus tard, elle laissera le lecteur stupéfait par son actualité convaincante.
Nous remercions S.E. Mgr Georg Gänswein et le professeur Pierluca Azzaro pour leur précieuse collaboration et leur aimable autorisation.
Dans les Actes des Apôtres (16,6-10), on nous raconte un épisode singulier qui, comme aucun autre, fait ressortir les fondements de l’Europe, son identité et sa mission.
Paul est missionnaire dans sa patrie, l’Asie Mineure, et il ne pense manifestement pas à traverser le détroit qui la sépare de l’Europe. Mais voilà qu’il se produit quelque chose d’extraordinaire : où qu’il veuille aller, il se sent empêché par l’Esprit de Jésus qui, tel un mur, lui barre partout le chemin. La nouvelle direction lui est révélée en rêve : Paul voit un Macédonien qui l’appelle et le supplie : « Viens ici et aide-nous ! ».
Le Macédonien représente la Grèce, l’Europe. Sa prière décide de l’histoire future.
C’est ainsi qu’est née l’Europe, l’Europe dans laquelle nous vivons, l’Europe qui nous appelle aujourd’hui. Elle se fonde sur l’union de l’esprit grec et de la foi chrétienne, sur une raison qui est devenue nostalgie, qui, en percevant un manque, devine ce dont elle a besoin. Et elle se fonde sur la réponse de l’Esprit de Jésus-Christ, qui saisit sa main ouverte et devient orientation.
LA FOI REND LA RAISON LIBRE
Nous pouvons comprendre plus profondément ce que cette vision signifie concrètement à partir de la lecture que nous venons d’entendre (Ph 4, 6-9).
Paul y exhorte les Philippiens à faire tout ce qui est vrai, noble, juste, tout ce qui est vertu. Les termes qu’il utilise ici proviennent tous de la philosophie morale grecque – toute la phrase pourrait en être tirée. On trouve ici le produit de cette purification intérieure de la raison et de sa sagesse qui, au cours d’un long parcours historique partant d’Égypte et non sans rapport avec le monde biblique, avait finalement eu lieu en Grèce.
Nous sommes ici confrontés à quelque chose de singulier : Paul exhorte les Grecs à suivre la sagesse de la Grèce, il les exhorte à suivre la raison et à faire ce qui est raisonnable.
Cela signifie-t-il que la foi chrétienne se déclare finalement inutile ? Que la foi ne représente qu’une étape préliminaire jusqu’à ce que les Lumières n’en aient plus besoin et que la raison suffise à elle-même ?
Pas du tout. Au contraire : nous voyons ici se réaliser ce que la vision du Macédonien représente métaphoriquement : l’Évangile a pris l’esprit grec, il a pris la raison du monde grec. La foi permet à l’homme d’être raisonnable ; et, inversement, la raison ne rend pas la foi inutile, mais elle reçoit de celle-ci le soutien qui la protège du précipice, qui lui permet de rester véritablement elle-même.
Si la raison perd ce soutien et ne voit qu’elle-même, elle devient comme un œil qui ne voit que lui-même : un œil aveugle.
Une autre image me vient à l’esprit : une raison qui ne voit qu’elle-même et ne reçoit plus aucune aide est comme une planète qui déraille de son orbite pour ne suivre qu’elle-même. Elle se déplace dans le vide comme si elle était devenue folle pour précipiter dans le néant.
La foi ancre la raison aux grandes vérités fondamentales que la raison n’est pas en mesure de démontrer, mais qu’elle peut seulement reconnaître, et c’est ainsi que la foi fait en sorte que la raison reste véritablement elle-même, qu’elle reste raisonnable.
La foi n’absorbe pas la raison, mais la rend libre. Cette corrélation entre foi et raison se reflète dans la liste des vertus de saint Paul.
C’est là que se dessinent les véritables fondements de l’Europe, ces fondements qui ont donné à ce continent sa mission spécifique et son rang particulier dans l’histoire du monde.
Cela signifie qu’entre la barbarie d’une raison sans frein ni mesure et la barbarie de l’irrationalité aveugle, de la superstition aveugle, une nouvelle voie s’est ouverte.
Nous faisons aujourd’hui l’expérience de la barbarie d’une raison sans mesure, et Paul a pu en faire l’expérience dans le monde grec de son temps. Les Actes des Apôtres nous racontent la consternation qui l’a saisi lorsqu’à Athènes, capitale de la culture antique, il a découvert un autel avec l’inscription : « À un Dieu inconnu ».
Là où Dieu est inconnu, ce qui est décisif reste inconnu, et c’est précisément là que le besoin d’aide est le plus urgent. Paul le ressent en observant la misère des travailleurs du port de Corinthe, le « marché » des vices dans les grandes villes et la perversion désespérée qui règne dans les cours des riches.
Dans les premiers chapitres de la Lettre aux Romains, il décrit cette expérience avec des mots qui nous rappellent le monde de Genet et de Pasolini, le déchirement intérieur désespéré de l’existence moderne.
Je me souviens encore quand, lors du « Humanismus Gespräch » de Salzbourg en 1976, un communiste nous a crié : « Corrompus de tous les pays, unissez-vous ! ». Il faisait référence à la propagation de la drogue, des maladies mentales et des suicides dans la société occidentale. Il n’aurait pas été difficile de lui opposer une longue liste de phénomènes de déchirement intérieur à l’Est : dans les deux cas, il s’agit de l’échec d’une raison qui ne veut voir qu’elle-même et qui est nécessairement aveugle.
L’image opposée d’une raison totalement anéantie se présente aujourd’hui en Iran, elle se présente différemment dans les mondes de la superstition qui, ce n’est pas un hasard, réapparaissent précisément dans un contexte de pouvoir absolu de la raison.
La raison laissée à elle-même est aveugle et la peur de la raison rend aveugle. La foi chrétienne signifie au contraire que la raison trouve ce qui lui appartient en étant soutenue par la foi qui la rend ainsi libre.
ÉTAT ET ÉGLISE : ENSEMBLE MAIS DISTINCTS
Sur le plan politique, cela signifie que la foi chrétienne a dès le début reconnu à l’État la domination dans son propre domaine : tout comme la raison et la foi ne s’annulent pas l’une l’autre, de même l’État et l’Église doivent rester distincts, chacun dans son propre domaine.
Nous, chrétiens, n’aspirons pas à une théocratie, à une domination de l’Église sur l’État, et nous savons que l’Église et le parti ne doivent pas se mélanger ; nous n’avons pas besoin que quelqu’un de l’extérieur nous le rappelle.
Mais nous savons aussi que l’État et l’Église ne peuvent rester libres que si la raison de l’État reste raisonnable, si elle ne perd pas cette unité de mesure, c’est-à-dire ces critères qu’elle n’est pas en mesure de se donner elle-même.
En tant que chrétiens, nous sommes responsables du fait que les valeurs morales dont parle la lecture d’aujourd’hui restent les étoiles comètes intangibles de la vie. Il s’agit toutefois d’une forme de partisanerie à laquelle nous ne voulons pas renoncer : précisément parce que nous voulons la liberté de la raison, nous manifestons contre cette démesure de l’esprit qui la précipite dans l’irrationalité. C’est pourquoi nous luttons pour ces valeurs morales grâce auxquelles le message chrétien maintient la raison dans l’orbite de l’humain.
LA CRISE DE L’IDENTITÉ EUROPÉENNE
L’Europe traverse une crise de son histoire, de son esprit, de son identité. La tâche de l’Église n’est pas – je le répète – de faire de la politique partisane. Notre tâche est plutôt de participer de toute urgence à cette purification de l’esprit et des esprits qui rend la raison capable de surmonter la nostalgie, afin qu’elle s’ouvre et appelle : « Viens ici et aide-nous ! ».
Telle est notre prière dans cette Eucharistie d’aujourd’hui.
Prions l’Esprit de Jésus de traverser la mer de nos doutes et de notre orgueil, qui nous sépare de Lui, et de nous éclairer de l’intérieur et de nous fortifier.
C’est la prière de Thomas qui, dubitatif et en même temps plein d’espoir, dit à Jésus : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas ; comment pouvons-nous connaître le chemin ? » (Jn 14, 5). Et Sa réponse vaut aussi pour nous : « Je suis le chemin » : Jésus-Christ lui-même est le vrai chemin. C’est lui que nous voulons connaître et rencontrer toujours à nouveau et toujours davantage. C’est seulement ainsi que nous serons capables d’accomplir correctement notre service pour ce monde et à notre époque.
Annexe
L’homélie de Ratzinger : un texte de 1979 qui semble avoir été écrit hier. Les laïcs et les catholiques libres de tout préjugé l’aimeront
Daniele Capezzone
22 janvier 2026
Celui qui écrit ces lignes est un vieux laïc, un libéral classique. Et pourtant (je dirais même : à plus forte raison), je trouve prophétique ce discours de Joseph Ratzinger, que Il Tempo vous propose aujourd’hui. Il s’agit d’un texte datant d’il y a près de 47 ans, de 1979, et pourtant, en raison de son incroyable lucidité et de son actualité, il semble avoir été écrit hier.
Nous avons choisi de republier cette homélie – et ce n’est pas un hasard – non pas dans les pages culturelles, comme s’il s’agissait d’une « pièce à conviction » utile pour des discussions et des spéculations loin de la politique et du défi de l’action. Au contraire : nous « publions » ce document en première page parce qu’il exprime bien la tension intellectuelle, le niveau d’ambition, la profondeur de vision qui seraient nécessaires pour relever les défis de notre temps.
Trop souvent, la politique et les médias sont atteints de « présentisme » : tout se réduit au quotidien, voire à la minute près. Or, dans ce grand discours, on explique comment la foi et la raison peuvent non seulement coexister, mais aussi se soutenir mutuellement ; comment l’Église et l’État doivent rester bien distincts (avertissement très utile contre les vices de certains cléricaux et de certains laïcs) ; et comment l’Europe se trouvait alors et se trouve aujourd’hui dans une crise existentielle que trop d’europhiles ont cru résoudre en poussant de manière insensée sur la pédale de l’intégration, du super-État, de l’obsession réglementaire et dirigiste. Alors qu’il s’agissait et qu’il s’agit encore de rechercher le sens profond des choses : c’est seulement à partir de là que l’on peut trouver des réponses, y compris pour le présent. Le plus contient le moins : la dimension des idées peut également nous apporter des solutions concrètes aux problèmes contingents.





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