Tourisme de masse oblige, la basilique mère de la chrétienté est devenue une sorte de disneyland, envahie par des hordes de visiteurs qui ignorent ce qu’est le sacré, le silence et le respect. Andrea Zambrano a réalisé pour La Bussola un reportage illustré très vivant et (hélas) très éloquent de la dérive « culturelle » associée au patrimoine religieux de l’Eglise.
Un matin à Saint-Pierre, entre visiteurs distraits et sacré disparu
Andrea Zambrano
La NBQ
10 mars 2026
Comment la basilique Saint-Pierre est-elle perçue par les visiteurs ? Nous avons passé une matinée dans la plus importante église de l’Église catholique : depuis le 1er mars, un parcours réservé à ceux qui viennent prier a été mis en place, mais tout, même la messe, est noyé dans le brouhaha des visiteurs qui ne savent pas ce que sont le silence et le sacré. Et qui se promènent comme s’ils se trouvaient devant n’importe quelle attraction touristique. Voici ce que nous avons vu.
Regarder Saint-Pierre avec les yeux des visiteurs. Lorsque nous visitons le temple le plus important de la chrétienté, nous sommes émerveillés par la majesté des espaces, des statues et des tableaux, par toutes les œuvres d’art qui, de la Pietà de Michel-Ange au baldaquin du Bernin, font de la basilique du Pape un patrimoine artistique unique et irremplaçable. Mais comment se déplacent les milliers de visiteurs qui franchissent chaque jour la porte en bronze de Filarete ? Savent-ils qu’ils se trouvent dans un lieu sacré ? Quelle place ont les fidèles qui, à Saint-Pierre, voudraient non seulement être de simples touristes, mais aussi prier ? Et quel est le risque réel que des profanations eucharistiques telles que celle à laquelle nous avons assisté il y a moins d’un mois et que nous avons relatée dans La Bussola se produisent chaque jour à Saint-Pierre ?
Concrètement : imaginons que nous soyons des visiteurs qui entrent pour la première fois dans Saint-Pierre et qui viennent peut-être de l’autre bout du monde et ne sont donc pas habitués à la spécificité d’un temple qui est certes le principal lieu de culte du catholicisme, mais aussi sa principale attraction touristique : à quel type d’église sont-ils confrontés ? Et quel effet cela fait-il ?
Partant de ces questions, nous sommes retournés dans la basilique avec un regard différent : raconter Saint-Pierre vu par les visiteurs. L’effet que nous avons eu est celui d’une gigantesque attraction touristique dans laquelle le sens du sacré risque désormais de se perdre dans le brouhaha confus et désordonné des touristes venus du monde entier qui, pour la plupart, ont désormais perdu le sens du sacré. Ils se promènent en masse comme ils le feraient dans le Colisée et, un peu parce qu’aucun panneau ne les y incite, et parce que personne ne les incite à le faire, ils sont totalement dépourvus du respect qu’ils auraient dans d’autres temples, peut-être plus rigoureux que d’autres confessions ou dans d’autres églises moins touristiques, mais où l’on perçoit immédiatement le sacré et donc le silence, qui est ici totalement absent.
FIDÈLES OU VISITEURS ?
C’est vendredi matin. Notre reportage commence immédiatement après avoir passé les contrôles à la colonnade du Bernin.
Arrivés devant l’entrée, on remarque une première nouveauté. Un panneau sépare les fidèles en prière des simples visiteurs. Les premiers doivent passer par la galerie qui mène également aux grottes, tandis que les seconds montent l’escalier qui mène devant le portique où seule la porte centrale est ouverte.
Le parcours des fidèles (/ceux qui veulent prier) est tout nouveau, en effet on ne voit personne : « Il a été mis en place depuis le 1er mars », nous explique une aimable employée « afin de permettre à ceux qui souhaitent venir à Saint-Pierre uniquement pour prier de ne pas avoir à faire la queue ou à attendre comme les touristes ». Ils entrent par la porte vitrée à gauche, juste après le comptoir de la réception et avant les toilettes. Il suffit de se déclarer « fidèle » et l’employée ouvre la porte. C’est simple. On monte un escalier extérieur qui se termine à côté de la basilique. C’est là que commence un parcours réservé, délimité par des cordons qui, en tournant à droite, mènent à la Porte Sainte et à la Porte des Sacrements (située entre la Porte Sainte et la porte centrale en bronze).

De là, l’accès à la basilique est très rapide, d’autant plus que le parcours est complètement vide et méconnu, peut-être aussi parce qu’il a été récemment mis en place et mal communiqué, avec seulement un panneau. Mais il présente un avantage : dès que vous entrez dans la basilique, vous pouvez vous diriger vers la Pietà de Michel-Ange et passer devant les touristes qui s’y pressent pour la contempler. Dans ce cas, la vue est dégagée et, si le responsable de la sécurité de la Fabrique de Saint-Pierre le permet, on peut s’arrêter pour prier pendant quelques minutes, ce que les visiteurs derrière ne peuvent pas faire, contraints de céder leur place à d’autres après avoir pris la photo de rigueur.
Immédiatement après, le parcours mène au tombeau de Saint Jean-Paul II et à la chapelle du Saint-Sacrement. L’accès aux deux lieux est réglementé par les « sanpietrini » (gardes) et les personnes qui arrivent par le parcours des fidèles ont la priorité sur les touristes pour entrer. Le cordon qui sépare les visiteurs des fidèles se poursuit jusqu’à la chapelle de la Madonna del Soccorso, puis jusqu’au transept droit où se trouvent les confessionnaux. Et c’est là qu’il s’arrête. Pour se rendre de l’autre côté de la basilique, où les messes sont célébrées entre-temps, le fidèle doit donc se mêler à la foule des visiteurs et traverser la nef centrale pour atteindre l’autel de Saint-Joseph ou celui de la Chaire, où sont généralement célébrées les messes en semaine.
UNE MESSE NOYÉE DANS LE BRUIT
Avertissement. L’une des caractéristiques des messes à Saint-Pierre, mais cela remonte à des temps immémoriaux, est que, si l’on ne connaît pas les horaires, il est vraiment difficile de se rendre compte qu’elle commence. En effet, la voix du prêtre et des chantres est complètement noyée dans le brouhaha des touristes. C’est un effet curieux, qui est facilement compréhensible compte tenu de l’immensité du lieu et du nombre de personnes présentes à ce moment-là, mais qui est difficile à accepter à chaque fois. Le service liturgique est toutefois adéquat, les lecteurs et les chantres faisant « leur travail » avec dignité. Compte tenu des normes en vigueur dans certaines paroisses italiennes, cela ne va pas de soi et il convient de souligner qu’à Saint-Pierre, au moins, il règne encore une certaine solennité à tous les moments de la messe et que le soin apporté est plus qu’acceptable. Seule note discordante, qui ne dépend pas de celui qui célèbre : le peuple ne répond presque jamais.
Peut-être parce qu’il est étranger, mais la liturgie, mélange d’italien et d’exhortations en latin, crée un effet d’aliénation, dans le brouhaha confus qui règne autour. Les employés de la Fabrique assistent à la communion, se placent à côté du prêtre et régulent le flux en veillant à ce qu’il n’y ait pas de profanations. Dans les messes de la nef centrale, comme nous l’avons documenté la dernière fois, où l’afflux de fidèles est plus important et le contrôle moindre, le risque de profanations augmente.
LE COIN DES BÉNÉDICTIONS
Dans la nef gauche, le coin des bénédictions est l’un des endroits les plus fréquentés. Il est tenu par un prêtre qui bénit, si nécessaire, des objets de dévotion, des chaînes et des chapelets, et distribue des formulaires pour demander des messes selon les intentions des fidèles. Le fidèle fait la queue, remplit le formulaire devant le prêtre et, s’il le souhaite, laisse une offrande que le prêtre recueille. En revanche, le point d’écoute installé non loin de là pendant le Jubilé est un échec. « Au cours de tous ces mois, je n’y ai jamais vu personne », explique le prêtre. Il conviendrait de le retirer au plus vite et de le remiser comme une expérience ratée d’un soutien psychologique mal compris à l’intérieur de la basilique.
VISITEURS EN LIBRE CIRCULATION
Tout autour, c’est un va-et-vient incessant de touristes qui se promènent la tête levée, armés de leurs téléphones portables, prenant des photos à tout va et faisant souvent ce qu’ils veulent. Certains se font photographier devant le baldaquin en prenant la pose, d’autres s’appuient sur la balustrade d’un autel tout en écoutant le guide, d’autres encore téléphonent en se promenant et d’autres prennent des photos de groupe plutôt maladroites.
Ils ne semblent pas du tout conscients qu’ils se trouvent dans un lieu sacré. Certains se promènent les mains dans les poches, d’autres consultent leur téléphone portable comme s’ils étaient à l’arrêt de tramway, d’autres encore prennent la pose pour soutenir les colonnes torsadées du maître-autel comme s’ils étaient à la tour de Pise. Et à l’entrée comme à la sortie, personne, du moins pendant le laps de temps que nous avons observé, ne fait le signe de croix. Une attitude qui n’est pas différente de celle qu’ils ont eue ou auront le lendemain en visitant le Forum romain.
Même lorsque, par hasard, les visiteurs assistent à un moment de prière, leur attitude reste celle d’une curiosité distraite et touristique. Après la messe de 11 heures, à midi, le prêtre et l’enfant de chœur se dirigent d’un pas rapide vers le maître-autel et y récitent quelques prières à Saint Pierre, le Credo (en latin) et le Pater noster. Eh bien, même s’ils perçoivent qu’ils sont face à un moment de prière, les visiteurs ne se troublent pas de trouver un prêtre en habit qui fait son travail. Ils continuent donc à prendre des photos, même de lui, comme s’il était le gladiateur des Forums impériaux, à parler, à regarder ailleurs. Seules deux femmes comprennent le Notre Père et lèvent les bras. Pour tous les autres, cela doit être une attraction prévue dans le forfait Saint-Pierre.
Un lieu touristique, sans plus. Une réflexion s’impose : pourquoi ne pas étudier des mesures visant à sensibiliser les visiteurs à se déplacer parmi les statues et les tombes des papes avec une attention et un respect que nous n’avons pas constatés lors de notre visite ? Panneaux, avertissements, mises en garde des guides touristiques, le fait d’entrer dans un lieu sacré devrait être écrit en lettres capitales dès la via della Conciliazione [la grande artère qui relie Rome au Vatican, ndt]. Pour que tout le monde apprenne le respect du sacré, même les touristes les plus insouciants.

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