Alerte confusion: L’antéchrist de Peter Thiel n’est pas celui des chrétiens

20 Mar 2026 | Actualités

On revient encore une fois sur la série de conférences données ces jours-ci à Rome par le gourou de la tech et sponsor de JD Vance, avec les précisions érudites (on y apprend la signification du nom « palantir » de son entreprise-phare, qui renvoie au « Seigneur des anneaux ») – et nécessaires à la compréhension des questions qu’elles soulèvent-, de Matteo Castagna (*) repris ici par Marco Tosatti.

La définition johannique de l’Antéchrist concerne tout particulièrement la reconnaissance ou le rejet de l’Incarnation. Elle ne concerne pas la politique climatique. Elle ne concerne pas l’État-providence. Elle ne concerne pas la réglementation de l’intelligence artificielle. Thiel utilise le mot « Antéchrist » comme catégorie politico-culturelle pour désigner ceux qui freinent le progrès, ceux qui régulent le pouvoir, ceux qui opposent des limites à l’innovation illimitée. C’est un usage suggestif, essentiellement gnostico-ésotérique, mais il n’est ni catholique, ni apostolique, ni romain ; il n’est donc pas conforme à la Tradition, mais en est plutôt une manipulation.

Voir aussi:

(*) Matteo Castagna est une figure de la droite catholique traditionaliste à Vérone. Il a fondé en 2007 le cercle catholique « Christus Rex », un mouvement qui se définit par un catholicisme militant, fidèle à la tradition et opposé au modernisme et qui se réclame d’une vision politique souverainiste, identitaire et populiste. Il est entre autre l’auteur d’un ouvrage paru fin 2025, All’estrema destra del padre (Gemini)

Peter Thiel et sa « technodroite » à Rome.

Et aussi des catholiques traditionalistes ?

www.marcotosatti.com/2026/03/20/peter-thiel-e-la-sua-tecnodestra-a-roma

Matteo Castagna

Spécialement de 2020 à 2022, en pleine période Covid-19, nous avons assistés à une dérive religieuse et culturelle que nous pourrions qualifier de « fanatiques de l’Apocalypse ».

Le milieu protestant, surtout évangélique, en est le protagoniste principal. Vient ensuite le milieu orthodoxe qui, étant notoirement superstitieux, compte des franges de « gourous de la fin des temps », semblables aux télévangélistes américains, avec leur propre public. Il y a une composante agnostique et laïque avec ses figures de proue, ainsi que quelques retraités qui ont fait de la science-fiction une raison de vivre pour arrondir leurs fins de mois.

Enfin, il y a une partie de la galaxie conservatrice et une partie des fidèles du milieu catholique traditionaliste qui semblent obsédés par la fin du monde présumée et imminente, imprégnée de confusions entre prétendues révélations privées, apparitions, locutions intérieures et autres fantaisies, qui voient sans cesse des « signes » venant du ciel, des éclairs, des puces électroniques ou des « marques de la Bête », des « traînées chimiques », des « sérums génétiques » ) associés à des catastrophes réelles et à une véritable apostasie rampante, ce qui les amène à affirmer dogmatiquement que l’Antéchrist serait arrivé et que, par conséquent, l’épilogue final ne saurait tarder.

C’est dans ce contexte, plus bruyant qu’abondant, mais fascinant, que se nourrit la pseudo-théologie de l’Américain d’origine allemande Peter Thiel, richissime copropriétaire de PayPal et de la plateforme Palantir, géant de la surveillance mondiale et de l’analyse de données.

Massimo Calvi, dans L’Avvenire du 17/3/2026, nous précise:

« Quand Palantir Technologies a vu le jour en 2003, l’ambition de Thiel était claire : construire des outils capables d’analyser d’énormes quantités de données et de les transformer en connaissances opérationnelles. Ses plateformes (Gotham, Foundry, Apollo) permettent aux gouvernements, aux agences de renseignement, aux armées et aux grandes entreprises de détecter des schémas cachés, d’anticiper les menaces, de prendre des décisions dans des contextes complexes, du contrôle des migrations aux stratégies de guerre ».

Il appartient au groupe MAGA, de la droite américaine. Il a tenu à Rome des conférences privées sur l’Antéchrist et l’Apocalypse, du 15 au 18 mars. Strictement sur invitation à une centaine de personnes, les instructions étaient de la plus haute confidentialité, avec interdiction formelle d’enregistrer, d’utiliser un téléphone et même de prendre des notes. Cela aurait dû se dérouler à l’Université pontificale Saint-Thomas-d’Aquin, connue sous le nom d’Angelicum, mais le recteur Thomas Joseph White a publié un communiqué de démenti, quelque peu acerbe.

Les événements ont été organisés par l’association culturelle « Vincenzo Gioberti » de Brescia et par la section romaine de la Catholic University of America, une université privée basée à Washington. L’association Gioberti a confirmé dans un communiqué que « le cœur des ténèbres de la Silicon Valley » serait accueilli par ses soins dans le cadre de rencontres fondées sur la « grande tradition de la pensée classique et chrétienne ».

« Le sujet des conférences de Peter Thiel sera l’Antéchrist – un thème d’une importance capitale, car dans notre présent, des forces, plus ou moins occultes, œuvrent sans relâche pour détruire ce qui reste de l’Occident ».

Selon l’association, les positions les plus controversées de Thiel, comme celle selon laquelle « démocratie et liberté ne sont plus compatibles », peuvent paraître choquantes mais recèlent des « vérités ».

À San Francisco en 2025, Thiel avait identifié l’Antéchrist des temps modernes dans les personnalités et les institutions qui feignent de porter des messages de paix et de stabilité. Le diable de Thiel prend la forme de la réglementation technologique, de la gouvernance mondiale et de la lutte contre le changement climatique. Des formes qui prétendraient apporter la sécurité, mais qui, en réalité, priveraient les citoyens de leurs libertés. Ultralibéral, il s’oppose à toute réglementation de la technologie afin qu’elle puisse démontrer tous ses prétendus effets bénéfiques pour l’humanité.

Le nom Palantir est tiré du « Seigneur des Anneaux » de J. R. R. Tolkien.

Ce sont les « Pierres Voyantes », c’est-à-dire des sphères de cristal noir, très anciennes et indestructibles, créées par les Elfes. Leur nom, en langue quenya, signifie « ceux qui surveillent de loin ». Et leur fonction est précisément celle-ci : observer des lieux lointains, communiquer à distance, accéder à des visions qui traversent l’espace, et parfois le temps. D’où l’amitié et le lien politico-financier avec l’homme le plus riche des États-Unis, Elon Musk, qui, avec Starlink, détient, en substance, le monopole satellitaire en orbite.

Les Palantirs sont avant tout des dispositifs qui amplifient le pouvoir de ceux qui les utilisent : l’acquisition d’une vision plus large expose au risque de déformer et de manipuler, en allant trop loin dans le contrôle. Comme dans Le Seigneur des Anneaux, cela arrive à Saroumane, qui est manipulé par Sauron. Seul Aragorn parvient à trouver la force d’interpréter et d’agir, sinon il serait lui aussi compromis par les pierres.

Le développement de l’intelligence artificielle, et donc ce qui concerne les frontières entre ce qu’il est légitime de voir et ce qui devrait rester dans l’ombre ou inconnu, est en train de jouer un rôle crucial, qui va bien au-delà du simple remplacement des travailleurs. En ce sens, le nom Palantir est presque un programme : il exprime l’ambition de « voir loin » et de « tout voir », mais laisse également entrevoir les risques de tout cela : dans l’univers de Tolkien, ce n’est pas la pierre qui décide, mais le regard qui la traverse, en ce sens que c’est l’usage que l’homme fait de la technologie qui fait la différence. Mysticisme, magie, ésotérisme, éléments de théosophie ne sont décidément pas étrangers à la pratique de Thiel – comme on peut le lire dans son livre « Tecno Destra », récemment traduit en italien.

Le directeur de Famiglia Cristiana, Stefano Stimamiglio, rédige un éditorial le 18/03/2026 dans lequel il affirme:

 » Les conférences ont été suivies de messes selon le rite ancien, auxquelles ont également participé, semble-t-il, des prêtres et des séminaristes, probablement attirés par sa vision, singulière mais très ‘horizontale’, de la figure de l’Antéchrist. Ces circonstances suggèrent une tentative de lier ces initiatives à un catholicisme identitaire ».

Stimamiglio, qui n’a jamais été indulgent envers les traditionalistes, ajoute un peu de piment :

« La vision de Thiel est une vision horizontale qui inspire les élites politiques actuelles de la droite américaine, en premier lieu Trump et Vance, et qui attire comme des mouches au miel un certain catholicisme traditionnel, nostalgique de l’Ancien Régime ».

Il faut toutefois préciser que Famiglia Cristiana ne cite aucun nom et jette ainsi un pavé dans la mare de la confusion.

(…) Clarifions les choses. L’Antéchrist est annoncé comme un chef en chair et en os qui n’est pas encore arrivé. Presque tous les théologiens s’accordent à dire que nous nous trouvons dans la période de la « grande apostasie », qui précède sa venue, mais nous ne savons pas combien de temps elle durera, n’en déplaise aux apocalyptiques qui n’ont pas lu l’Apocalypse.

L’évangéliste Jean écrit ainsi dans sa première lettre :

« Mes petits enfants, l’heure dernière est venue. Comme vous avez entendu dire que l’Antéchrist doit venir, en fait, de nombreux antéchrists sont déjà venus. »

« Qui est le menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ ? L’Antéchrist est celui qui nie le Père et le Fils » (1 Jn 2, 18.22).

Au quatrième chapitre, saint Jean s’explique de manière encore plus limpide :

« Tout esprit qui reconnaît Jésus-Christ venu dans la chair est de Dieu ; tout esprit qui ne reconnaît pas Jésus n’est pas de Dieu. C’est là l’esprit de l’Antéchrist » (1 Jn 4, 2-3).

La définition johannique de l’Antéchrist concerne tout particulièrement la reconnaissance ou le rejet de l’Incarnation. Elle ne concerne pas la politique climatique. Elle ne concerne pas l’État-providence. Elle ne concerne pas la réglementation de l’intelligence artificielle. Thiel utilise le mot « Antéchrist » comme catégorie politico-culturelle pour désigner ceux qui freinent le progrès, ceux qui régulent le pouvoir, ceux qui opposent des limites à l’innovation illimitée. C’est un usage suggestif, essentiellement gnostico-ésotérique, mais il n’est ni catholique, ni apostolique, ni romain ; il n’est donc pas conforme à la Tradition, mais en est plutôt une manipulation.

Comme je l’ai écrit dans “All’Estrema destra del Padre”, par rapport à d’autres auteurs, son diagnostic de la crise moderne est pertinent et largement partageable. Mais le catholicisme n’est pas un ensemble de valeurs culturelles conservatrices que l’on peut sélectionner en fonction des convenances politiques, comme certains le voudraient, à commencer par certains nostalgiques des perruques du XVIIIe siècle.

La Révélation est une foi qui a un contenu précis, préservé par une Tradition précise, interprété par un Magistère précis et pérenne. Et ce contenu fait d’Incarnation, d’Expiation, de Rédemption, de Résurrection, avec tout le message trinitaire, christologique, pneumologique, mariologique, ecclésiologique, sotériologique, eschatologique, est exactement ce que la vision de Thiel exclut, en les remplaçant par de l’ésotérisme et une pincée de magie.

Le catholicisme est une foi incarnée dans le présent, tournée vers l’eschaton, enracinée dans la certitude que l’Histoire est gouvernée par Dieu et qu’aucun monopole financier, aucune super-ploutocratie algorithmique, aucune surveillance de masse ne peut se substituer à la Providence. Confondre la défense de l’identité catholique avec la promotion d’une pseudo-théologie qui qualifie d’« Antéchrist » quiconque ne se fie pas totalement au développement de la turbo-technologie semblerait pour le moins étrange, suscitant d’ailleurs le soupçon d’un conflit d’intérêts flagrant entre ce que dit le milliardaire de la high-tech et ce qu’il vend dans le monde entier.

Le système de Thiel repose sur des catégories du monde, telles que le pouvoir, la domination, la surveillance, l’accélération, le monopole et l’offre à ceux qui sont du monde, comme substitut de la foi, et est, pour cette raison, irrecevable sur le plan doctrinal. Cela n’enlève rien à son génie entrepreneurial acclamé et n’affecte pas ses compétences innées en informatique et en technologie, qui, si elles sont mises au service du bien commun, peuvent être plus qu’utiles. Mais laissons tomber ce qui est surnaturel et ne vient ni de Dieu ni de Son Corps mystique.

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