On ne peut pas comprendre l’Iran sans le martyre chiite

27 Mar 2026 | Actualités

Une passionnante analyse du tableau complexe, à la fois politique, historique et surtout religieux qui est la clé pour comprendre la résistance de l’Iran. Dans un entretien avec un religieux atypique d’origine pakistanaise Michael Nazir-Ali, au parcours pas vraiment linéaire (issu d’une famille chiite, passé par l’anglicanisme, créé évêque de l’Église d’Angleterre en 1984 avant de rejoindre, en 2021 la communion avec Rome dans l’ordinariat personnel Notre-Dame de Walsingham établi par Benoît XVI en 2011), le vaticaniste américain Edward Pentin bat en brèche les analyses grossièrement simplistes des médias mainstream, qui reposent sur un récit de pure propagande aligné sur la politique israélo-américaine (pour commencer, la plupart semble considérer l’islam comme un bloc compact, négligeant ou ignorant l’opposition entre les deux courants principaux, resp. chiites et sunnites… évidemment, c’est plus simple, les bons d’un côté, les méchants de l’autre).

Le long article (qui mérite d’être lu attentivement et en entier!!) est publié initialement sur le substack d’Ed Pentin. Je reprends ici, de préférence, l’excellent article que lui consacre Giuseppe Nardi, car il inclut une intéressante et très « didactique » mise en perspective avec d’autres évènements.

Quiconque considère la République islamique d’Iran uniquement sous l’angle politique ou stratégique méconnaît sa structure religieuse profonde. Ce qui est déterminant, c’est bien plus une interprétation spécifiquement chiite de la souffrance et du martyre, qui façonne l’action des dirigeants et explique leur résilience.

Nazir-Ali : On ne peut pas comprendre l’Iran sans le martyre chiite

L’analyse d’Edward Pentin

Edward Pentin, spécialiste du Vatican, reprend dans son analyse une thèse de Michael Nazir-Ali qui remet fondamentalement en question les appréciations occidentales sur l’Iran : Quiconque considère la République islamique d’Iran uniquement sous l’angle politique ou stratégique méconnaît sa structure religieuse profonde. Ce qui est déterminant, c’est bien plus une interprétation spécifiquement chiite de la souffrance et du martyre, qui façonne l’action des dirigeants et explique leur résilience.

La perception réductrice en Occident repose sur un récit de propagande visant à mobiliser, au sein de ses propres sociétés, un soutien en faveur d’opérations militaires risquées sur le plan géopolitique. Quant à savoir si cette politique sert réellement les intérêts de la population nationale, c’est là une tout autre question.

Edward Pentin présente son analyse afin d’aider un public occidental à mieux comprendre et mettre en perspective des relations complexes. Un objectif qui paraît nécessaire, car la couverture médiatique dans le mainstream est souvent très succincte et s’aligne manifestement sur les lignes politiques des gouvernements en place. Ce qui est au premier plan, ce n’est pas tant une information exhaustive que la création d’une cohésion sociale derrière la politique du gouvernement, même lorsqu’il s’agit d’aventures militaires.

Les omissions majeures mettent particulièrement en évidence à quel point ce récit est lacunaire.

Quiconque rend compte de la guerre russo-ukrainienne depuis 2022 – en réalité depuis 2014 déjà –, sans tenir compte du contexte historique, ne donne pas une image complète de la situation. Il faut notamment tenir compte du fait que l’Ukraine se caractérise par des particularités politiques, linguistiques, culturelles et, en partie, religieuses : les segments de la population orientés vers l’Ouest (les Ukrainiens) s’opposent aux groupes orientés vers l’Est (Petits-Russes), auxquelles s’ajoute une importante minorité grand-russe à l’est et au sud. Quiconque occulte ces aspects ne fournit pas une information neutre, mais prend implicitement position.

Il en va de même pour la présentation du conflit entre les États-Unis/Israël et l’Iran. On ne mentionne pas que l’Iran est une société majoritairement chiite et non arabe, alors que le monde arabe est majoritairement sunnite, et qu’il existe entre ces courants une profonde opposition historique, passe à côté d’un élément explicatif essentiel. Cette opposition remonte aux débuts de l’islam et marque les dynamiques politiques jusqu’à aujourd’hui.

Dans ce contexte, même certaines idées reçues semblent discutables, comme l’affirmation selon laquelle l’Iran chiite soutiendrait de manière significative le Hamas sunnite. Une telle assimilation ne tient la route que si l’islam est considéré comme un bloc homogène, ce qu’il n’est pas. En réalité, le conflit actuel montre que seuls des acteurs chiites soutiennent l’Iran, tandis que les groupes sunnites restent silencieux. C’est précisément dans les territoires palestiniens – tant dans la bande de Gaza qu’en Cisjordanie – qu’aucune activité notable n’a été observée jusqu’à présent.

Mais venons-en maintenant à l’analyse présentée par Edward Pentin, un excellent journaliste, dans le National Catholic Register.

Il s’est entretenu avec Michael Nazir-Ali, qui est lui-même issu d’une famille chiite du Pakistan. Son père s’est converti au catholicisme et a élevé son fils dans la foi catholique, mais celui-ci s’est converti à l’anglicanisme à l’âge de 20 ans, est parti en Grande-Bretagne, s’y est marié, est devenu père de deux fils, a étudié la théologie, a été ordonné prêtre en 1970 au sein de l’Église d’Angleterre et évêque en 1984.

En 2021, il est revenu à l’unité avec Rome dans le contexte des tensions intra-anglicanes. Il a ainsi perdu son titre d’évêque. Un mois après son admission officielle dans l’Église catholique, il a été ordonné diacre, puis prêtre deux jours plus tard. Depuis, il exerce son ministère au sein de l’ordinariat personnel Notre-Dame de Walsingham en Angleterre, en Écosse et au Pays de Galles. Il est surtout considéré comme un excellent spécialiste de l’histoire de l’islam. 

Giuseppe Nardi

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Le martyre comme moteur religieux

Selon Pentin, Michael Nazir-Ali soutient que les dirigeants iraniens n’agissent pas simplement par tactique, mais qu’ils s’appuient sur une vision théologique du monde dans laquelle mourir pour la foi est considéré comme une distinction. Cette conception élève la souffrance au rang d’instrument de la providence divine. Il le dit littéralement : « Mourir pour la foi [est] considéré comme un privilège qui fait avancer les plans de Dieu et accélère l’avènement d’un ordre juste. »

C’est ainsi que s’explique, selon lui, la résistance souvent sous-estimée du régime face aux pressions extérieures. Les gouvernements occidentaux courent le risque de mal évaluer l’Iran s’ils s’attendent à ce que la pression militaire puisse rapidement conduire à une capitulation.

Racines historiques : Karbala et les imams

Nazir-Ali voit l’origine de cette attitude dans la culture chiite du souvenir, en particulier dans la commémoration de la mort de Hussein, le petit-fils de Mahomet, lors de la bataille de Karbala en 680. Au cours de cette bataille, qui revêt une grande importance pour la compréhension globale de l’islam, sunnites et chiites se sont affrontés, les chiites ayant été vaincus. La mort de Hussein et la défaite des chiites sont commémorées jusqu’à aujourd’hui à travers des rites de deuil et d’autoflagellation. À cela s’ajoute la mort en martyre de Hassan et d’Ali, qui sont également des figures centrales de la piété chiite. Ali était le gendre de Mahomet et est considéré par les chiites comme le premier imam. Hassan, fils d’Ali et petit-fils de Mahomet, était le deuxième imam. Tous deux ont été tués par des musulmans d’une autre confession. Hussein, un autre fils d’Ali, aurait dû être imposé comme troisième imam, mais ce projet a été anéanti par la défaite de Karbala.

  • Il n’y a qu’en Iran que les chiites constituent la majorité de la population et contrôlent en même temps les rênes du pouvoir.
  • En Azerbaïdjan, les chiites représentent certes environ 70 % de la population, mais cet État post-soviétique est laïc, de sorte que le pouvoir politique n’est pas dominé par la religion.
  • À Bahreïn également, la population est majoritairement chiite, mais l’influence politique est minime, car la maison royale est sunnite.
  • En Irak, où la population chiite est importante, les chiites exercent aujourd’hui une influence régionale sur la politique.
  • En Syrie (alaouites), en revanche, ils ont été largement évincés après que les États-Unis et Israël – avec la collaboration des milices terroristes sunnites de l’État islamique (EI) – ont renversé le régime d’Assad.
  • Des minorités chiites existent par ailleurs dans l’ensemble du monde islamique, le plus souvent sans influence politique ou avec une influence uniquement régionale.
  • Le Liban fait exception : bien que les chiites n’y constituent qu’une minorité aux côtés des chrétiens, des sunnites et des druzes, ils disposent, avec le Hezbollahd’une branche armée, qui bénéficie sans aucun doute du soutien de l’Iran, et qui, aujourd’hui encore, se range aux côtés de l’Iran en menant des attaques contre Israël.

Au fil des siècles de persécutions subies par les chiites sous les souverains sunnites, une éthique s’est développée, dans laquelle la souffrance n’est pas seulement acceptée, mais est considérée comme spirituellement féconde.

Nazir-Ali parle d’une « conception profondément ancrée de la vertu de la souffrance pour la foi », qui se distingue nettement des courants triomphalistes de l’islam, tels que les incarnent les sunnites.

Instrumentalisation politique en Iran

D’après la description de Pentin, Nazir-Ali montre comment les dirigeants de Téhéran exploitent politiquement cette tradition. Déjà pendant la guerre Iran-Irak, de jeunes hommes avaient été envoyés au combat avec des « clés du paradis » symboliques. Les morts n’étaient pas seulement pleurés, mais aussi célébrés publiquement – un mécanisme qui transforme la souffrance individuelle en une signification religieuse collective.

Selon Nazir-Ali, la révolution de 1979 et ses répercussions seraient elles aussi systématiquement interprétées à la lumière de cette tradition du martyre : « Chaque acte de répression, chaque revers et chaque difficulté » serait replacé dans le contexte des premiers imams chiites.

Attentes apocalyptiques et stratégie politique

Un autre point central est l’attente, ancrée dans la croyance chiite aux douze imams, du retour de l’imam caché, le Mahdi. Le nom de « doctrine des Douze » vient du fait que les chiites croient en douze imams légitimes qui, après le prophète Mahomet, détiennent la direction religieuse. Selon cette croyance, après le prophète Mohammed, la direction n’est pas élue politiquement, mais désignée par Allah. La direction incombe à une lignée de douze imams, à commencer par le susmentionné Ali ibn Abi Talib, fils de Mohammed. Ses deux successeurs ont déjà été désignés, suivis par d’autres membres de la famille. La particularité réside dans le fait que, selon la croyance des chiites duodécimains, le 12e imam, Muhammad al-Mahdi, n’est pas mort, mais vit depuis l’an 941 dans la « Grande Occultation ». Il reviendra à la fin des temps. Les spécialistes des religions y voient une référence très claire, bien que déformée, à la croyance chrétienne en la seconde venue du Christ. Les imams sont considérés par les chiites comme des autorités religieuses infaillibles. Ils sont des modèles centraux en matière de foi, de morale et d’interprétation de l’islam.

Selon Nazir-Ali, cet espoir du retour du Mahdi a des implications politiques concrètes. Un ministre iranien lui aurait expliqué que la politique étrangère du pays était marquée par la lutte pour les opprimés, « car une telle lutte accélère le retour du Mahdi et son règne de justice ».

Même une mort massive prendrait une dimension religieuse dans ce contexte, car elle pourrait elle aussi accélérer la venue du Mahdi plutôt que l’empêcher.

Contradictions politiques internes

Pentin ne cache pas que Nazir-Ali souligne également le décalage entre cette revendication de justice et la réalité en Iran. La rhétorique religieuse serait « en contradiction » avec la répression exercée par le régime des mollahs sur sa propre population, en particulier des minorités religieuses telles que les chrétiens. Les confessions chrétiennes, historiquement présentes dans le pays, sont officiellement reconnues et peuvent pratiquer librement leur culte, mais pas en public. Surtout, toute forme de mission est interdite. Les confessions non historiques, notamment le protestantisme et les Églises évangéliques libres d’inspiration américaine, ne sont pas reconnues et sont combattues. L’Iran a reproché à plusieurs reprises aux États-Unis d’infiltrer des agents déguisés en prédicateurs protestants dans le pays. Des groupes paramilitaires tels que les Basij auraient repris à leur compte l’idée du martyre et l’utiliseraient également à l’intérieur du pays pour légitimer la violence, selon Nazir-Ali.

Avertissement à l’Occident

La conclusion principale est un avertissement stratégique lancé par cet ancien évêque anglican, aujourd’hui prêtre catholique : L’Occident ne doit pas interpréter les menaces de l’Iran comme un simple bluff ou une , mais doit les comprendre comme étant « profondément enracinées dans la psychologie chiite ».

Selon cette logique, une éventuelle chute du régime n’apporterait pas automatiquement la stabilité. Il faudrait plutôt s’attendre à une résistance de longue haleine : le retrait, l’exil et la guérilla pourraient être interprétés comme la poursuite d’une foi prête à souffrir.

Dans le même temps, Nazir-Ali esquisse deux scénarios : si le régime survit, cela sera interprété comme une confirmation divine – ce qui entraînera une cohésion encore plus forte, une plus grande stabilité, mais aussi une répression contre les détracteurs. En cas de bouleversement, il faudrait mettre en place rapidement des structures civiles afin d’éviter un vide du pouvoir comme en Irak ou en Libye.

Perspectives

Malgré son analyse critique, Nazir-Ali voit, selon Pentin, des possibilités de changement. De nombreux Iraniens pourraient participer à un nouveau système politique. Celui-ci devrait toutefois « s’enraciner dans l’ancienne civilisation iranienne » pour être viable. Alors que la plupart des États arabes (sunnites) ont été dessinés sur la carte par les Anglo-Saxons avec des frontières largement arbitraires, l’Iran, l’ancienne Perse, est quant à lui une ancienne entité étatique qui peut se prévaloir d’une histoire et d’une culture remontant à plus de trois mille ans.

La force de l’analyse de Pentin réside dans le fait qu’il ne présente pas cette dimension religieuse comme un aspect secondaire, mais comme une clé pour comprendre la politique iranienne – et d’offrir ainsi une perspective souvent sous-estimée dans les débats occidentaux. Il opère également une distinction que de nombreuses analyses dominantes ne font pas, celles-ci ne mentionnant même pas les profondes divergences au sein de l’islam entre sunnites et chiites.

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