Suite aux paroles malheureuses du pape (on serait presque tentés de mettre des guillemets, tellement les faits dérangeant s’accumulent, et de plus en plus rapidement, motus in fine velocior) lors de son voyage en Asie du Sud-Est, Andrea Gagliarducci (que j’apprécie beaucoup pour sa soif de comprendre et sa sincérité) saisit l’occasion pour faire une analyse de la communication de ce dernier, ou ce qui en tient lieu.
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Avec toutes les qualités de son étude, rigoureuse et équilibrée, comme d’habitude, on est quand même gênés d’y lire une tentative de trouver des excuses à François (ou bien j’ai mal compris?).
Le sempiternel « Ce n’est probablement pas ce que voulait dire le pape François » ne fonctionne plus après dix ans de déclarations à l’emporte-pièce totalement irréfléchies et souvent hétérodoxes du même François, censé confirmer ses frères dans la foi (ce que l’article ne manque pas de rappeler) mais dont le pontificat de gestes et de proximité des gens se heurte forcément aux limites du temps et de l’espace.
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Certes, Andrea Gagliarducci est prudent et modéré mais je ne suis pas sûre qu’on puisse encore reconnaître que souvent la pensée [de François] n’est pas dans ce qu’il dit, mais dans la manière dont il dit ce qu’il dit.
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Reste la conclusion, qu’on ne peut que partager:
Le Concile Vatican I n’a pas établi l’infaillibilité d’un homme.
Il a établi l’infaillibilité de l’Église, et d’un homme qui, lorsqu’il parle au nom de l’Église et en tant que Vicaire du Christ, ne peut pas se tromper.
Mais lorsqu’il parle en tant qu’homme, si.
La communication du Pape François fonctionne-t-elle?
Andrea Gagliarducci
Vatican Reporting
15 septembre 2024
Il y a un trait de la communication du pape François qui s’est imposé de manière incontestable depuis le début de son pontificat : l’improvisation. Le pape François n’aime pas les textes écrits et, lorsque le sujet lui tient à cœur ou qu’il en ressent le besoin, il change les textes, ajoute des anecdotes a braccio, souligne certaines phrases clés et implique les personnes qu’il écoute.
Cette improvisation du pape François présente deux caractéristiques principales.
Elle est faite d’anecdotes sur des gens ordinaires, celles qui dans certains cas pourraient être comparées – Dieu nous garde de tout manque de respect – à des « conversations de bar », et elle risque d’être imprécise et de banaliser des concepts.
À ces caractéristiques, après onze ans de pontificat, s’en ajoute une troisième : la répétitivité. Lorsqu’il parle a braccio, le pape François a tendance à répéter des concepts, des histoires et même ce que l’on pourrait appeler, dans le jargon de la communication d’aujourd’hui, des petites phrases [catch phrases] [façon élégante de dire qu’il radote!!! ndt].
Ainsi, nous connaissons tous l’histoire de la petite vieille qui « semble avoir étudié à la Grégorienne », de la grand-mère du Pape qui lui a fait le premier discours œcuménique de sa vie en qualifiant ceux de l’Armée du Salut de « protestants, mais ce sont des gens bien », tout comme nous connaissons tous les familles qui «préfèrent avoir un chat et un petit chien […] plutôt qu’un enfant» – mots rajoutés a braccio dans un discours officiel au corps diplomatique, en Indonésie- , parce qu’aucun discours, même officiel, à la virgule près et confié à des traductions spécifiques, n’est pour le Pape François exempt de la possibilité d’améliorations communicatives.
Et nous connaissons tous des expressions comme « chrétiens de pasticceria« , ou « miséricorde pour todos, todos », et bien d’autres qui sont désormais entrées dans l’imaginaire collectif.
Le pape François aime donc improviser, mais il y a un moment où il improvise toujours : quand c’est l’heure du dialogue avec les jeunes, et que les jeunes sont appelés à lui poser des questions.
D’un côté, on ne peut pas lui donner tous les torts. Les questions des jeunes semblent souvent forcées, et ne répondent certes pas à l’idée d’un dialogue spontané, et le discours préparé du Pape reste froid par rapport à la formule adoptée.
Cependant, le risque de l’improvisation est de ne pas parler avec précision, et donc de créer de la confusion. Et c’est bien le cas du discours aux jeunes du Catholic Junior College de Singapour. Il s’agissait d’une rencontre interreligieuse, et le pape avait entendu les témoignages de jeunes des religions les plus représentatives du pays – sikh, hindou, catholique.
Et, au passage, le Pape François a dit:
L’une des choses qui m’a le plus impressionné chez vous les jeunes, chez vous ici, c’est la capacité de dialogue interreligieux. Et c’est très important, parce que si vous commencez à vous disputer : « Ma religion est plus importante que la tienne… », « La mienne est la vraie, la tienne n’est pas vraie… ». Où cela mène-t-il ? Où, que quelqu’un réponde, où ? [quelqu’un répond : « La destruction »]. C’est ça.
Toutes les religions sont un chemin vers Dieu. Elles sont – je fais une comparaison – comme des langues différentes, des idiomes différents, pour y parvenir. Mais Dieu est Dieu pour tous. Et parce que Dieu est Dieu pour tous, nous sommes tous ses enfants. « Mais mon Dieu est plus important que le tien! ». C’est vrai ça? Il n’y a qu’un seul Dieu, et nous, nos religions sont des langues, des chemins vers Dieu. Certains sont sikhs, d’autres musulmans, d’autres hindous, d’autres chrétiens, mais ce sont des chemins différents. Understood? (sic!) Mais pour le dialogue interreligieux entre les jeunes, il faut du courage. Parce que la jeunesse est l’âge du courage. Mais vous pouvez avoir du courage pour faire des choses qui ne vous aideront pas. Au contraire, vous pouvez avoir le courage d’aller de l’avant et de dialoguer.
Des paroles improvisées, à tel point que le Pape a poursuivi par une réflexion sur le harcèlement [?]. Elles doivent être traitées comme telles [ah bon???].
Mais on se trouve face à l’évêque de Rome, celui qui est appelé à confirmer les frères dans la foi, et donc ces paroles ne peuvent pas ne pas frapper.
Ne serait-ce que parce qu’il met toutes les religions sur le même plan, il réduit aussi la foi catholique à une voie d’accès à Dieu comme une autre, pas différente des autres. À ce stade, même le fait d’être catholique ne serait pas important, et même le baptême, qui fait de l’homme un enfant de Dieu, ne caractérise pas vraiment un croyant qui veut être sauvé. Et, si l’on suit à la lettre les propos du pape, toute religion est, au fond, une sorte de grammaire qui veut conduire à Dieu, mais c’est finalement une grammaire qui n’a pas d’importance, que l’on peut embrasser ou ne pas embrasser.
Ce n’est probablement pas ce que voulait dire le pape François.
Il a probablement voulu dire que [!!!], dans un dialogue, tout le monde doit être traité avec le même respect et que, dans toutes les religions, il faut reconnaître la volonté d’aller vers Dieu. Toutefois, les paroles du pape ont un effet perturbateur et semblent en contradiction avec de nombreuses autres déclarations faites par le pape au cours de son pontificat.
Par exemple, lors d’une rencontre avec les participants à une conférence sur le dialogue interreligieux le 5 mai 2023, le Pape François avait déclaré:
Dans le dialogue, il ne faut pas dire aux autres : « Mon Église est la seule, la vraie, vous êtes de deuxième ou de quatrième catégorie ».
Il a ajouté : « Je suis convaincu que le chemin que je suis est celui que Dieu veut être vrai pour moi. Ainsi, lorsque je parle de ma confession religieuse, par cohérence, je dis »c’est la vraie’, mais je respecte le chemin des autres qui, à leur tour, disent ‘C’est la vraie’. Ce n’est pas du relativisme, c’est du respect, du respect et de la coexistence ».
Vatican News
La question n’est pas de savoir ce que pense vraiment le pape François. Elle est plutôt de savoir si sa communication est vraiment efficace pour dire la foi catholique, et si cette communication est vraiment capable d’évangéliser.
On ne peut pas poser cette question sans s’exposer à la critique. Et cela parce que, finalement, la communication du pape est divisée, précisément parce qu’elle joue sur l’improvisation, sur les contradictions, sur les situations. Il s’agit d’une communication instrumentalisable, qui ne repose pas sur une idée précise.
Ainsi, ceux qui soutiennent le pragmatisme extrême du pape François accusent ceux qui critiquent le pape de vouloir simplement attaquer le pontificat, sans s’ouvrir à l’extraordinaire nouveauté apportée par le pape François, qui n’a jamais fait de véritables changements doctrinaux, mais qui s’est approché du langage du monde, pour se faire comprendre de tous.
Ceux qui au contraire voudraient un discours plus institutionnel et structuré de la part du Pape, soulignent que le Pape fragilise les simples fidèles en créant des problèmes d’interprétation de la vraie doctrine, et accuse les autres d’être partisans, pour ne pas dire plus.
Il n’y a pas d’issue à ce genre de débat, car les positions sont tout simplement polarisées et partent de points de vue diamétralement opposés. Mais le fait même que l’on ne puisse pas sortir de ces positions crée un problème. qui est ensuite le grand et vieux problème du débat sur l’aggiornamento de l’Église qui a suivi le Concile Vatican II.
La question de l’unicité salvifique de Jésus-Christ a été exprimée par une déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Dominus Iesus [signé Joseph Ratzinger en 2000], qui a aussi servi à dissiper tous les malentendus. Il y avait eu les rencontres de prière pour la paix à Assise, qui avaient suscité pas mal de controverses sur une sorte d’« égalisation » de toutes les religions, et dans le Grand Jubilé de l’an 2000, l’Église se préparait à demander pardon pour ses péchés, risquant, en fin de compte, de se mettre en crise toute seule. Et ce, alors qu’après le Concile Vatican II, une sorte de lecture idéologisée avait conduit à relire le christianisme en termes sociaux plutôt que doctrinaux, à l’historiciser plutôt qu’à le lire à travers les yeux de la foi et de la transmission d’une foi qui découle avant tout de la rencontre avec Jésus-Christ – pardon si je simplifie beaucoup ce qui est en réalité beaucoup plus complexe et nuancé que cela, c’est une synthèse.
Mais finalement, ce débat lui aussi s’est éteint. Et nous étions face à une Église peut-être fatiguée d’être attaquée, et désireuse d’être plus en contact avec le monde. Plusieurs cardinaux, après le Conclave de 2013, ont déclaré qu’ils pensaient, en fin de compte, qu’ils voulaient « un changement de discours“ avec le nouveau pontife.
Il fallait des réformes, de la transparence, une nouvelle image de l’Église. Et, finalement, la nécessité de répondre aux besoins des fidèles qui se sentaient perdus, emportés par la dictature du relativisme, incapables de répondre aux forces du courant dominant qui voulaient une foi catholique édulcorée et, en fin de compte, sécularisée.
Le pape François – qui pourtant n’a pas donné suite à la demande de feu le Premier ministre israélien Shimon Peres en faveur d’un « parlement des religions » – recherche, au fond, un équilibre avec le monde. En témoignent l’encyclique Fratelli tutti, les tentatives de dialogue avec les autres religions, les déclarations communes sur la paix, la diplomatie de la prière.
Mais en cherchant l’équilibre, on risque de perdre de vue le cœur du discours. Non pas que le Pape tende à l’hérésie [c’est une formulation de prudence, très contestable et qui ne convainc pas, ndt], mais en fait son discours n’a pas pour centre la Vérité, mais la mission. Une mission à accomplir à tout prix, même en concédant quelque chose en termes de culture, de compréhension, de narration.
Seule l’histoire dira si ce style de communication a eu du bon, mais c’est certainement ce que nous devons étudier et garder à l’esprit chaque fois que le pape François prend la parole. Se rappeler que souvent sa pensée n’est pas dans ce qu’il dit, mais dans la manière dont il dit ce qu’il dit. Garder à l’esprit que le pape veut avant tout toucher son public.
Et en soulignant qu’en fin de compte, aucun pape ne peut vraiment changer ce que l’Église croit depuis des millénaires.
Au fond, l’infaillibilité du pape elle-même a été certifiée par le Concile Vatican I non pas comme une imposition, mais comme la reconnaissance de quelque chose qui avait toujours été connu et qui était remis en question par les francs-maçons anticléricaux qui se pressaient aux portes de Rome pour créer l’unité de l’Italie.
Face à une histoire devenue une conspiration contre la vérité, le Concile Vatican I a décidé de s’intéresser à la foi des petites gens et de la préserver.
Toutefois, il n’a pas établi l’infaillibilité d’un homme. Il a établi l’infaillibilité de l’Église, et d’un homme qui, lorsqu’il parle au nom de l’Église et en tant que Vicaire du Christ, ne peut pas se tromper. Mais lorsqu’il parle en tant qu’homme, si.

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