En ces jours où l’attention (toute relative) du monde est focalisée sur le dixième étage de l’hôpital Gemelli, un des prêtres romains qui gèrent le blog Silere non possum a eu l’occasion de s’entretenir familièrement, au cours d’une promenade, avec un cardinal résidant à Rome, qu’il connaît apparemment bien. Propos informels, à brûle-pourpoint, très loin d’une interview de journaliste. Et surtout, témoignage de première main, à chaud. On sera peut-être étonné par ce que l’on apprend sur les cercles de la Curie (le récit imposé par le pape et répandu par les médias serait très éloigné de la réalité). On le sera un peu moins par le portrait du pape qui ressort des propos du prélat.
Un cardinal parle du futur de l’Église
Attentes et défis pour l’avenir de l’Église
En promenade avec un cardinal qui sait qu’il pourrait bientôt franchir le seuil de la chapelle Sixtine, nous évoquons la convocation qui a été faite hier pour la récitation du Saint Rosaire sur la place Saint-Pierre.
Il confie:
« Il est clair que nous sommes arrivés à la fin de ce pontificat. Le 2 avril 2005, la même chose s’est produite. La seule différence est qu’à cette occasion, des milliers de personnes ont afflué spontanément sur la place Saint-Pierre. Mais ce qui est important, c’est que nous prions pour le pape afin que le Seigneur lui accorde une récompense éternelle ».
Nous discutons de divers sujets qui, dit-il, reviennent sans cesse dans les réunions qu’il a avec les autres membres du Sacré Collège et avec les prêtres et les évêques. De nombreuses questions critiques sont mises en lumière, mais ce qui est toujours surprenant, c’est que ce qui préoccupe les cardinaux, les évêques, les prêtres, les religieux, mais aussi les simples fidèles, n’est pas ce que rapportent les journaux.
Il explique :
« Je ne parlerai pas aux journalistes, cela, c’est certain. D’abord, ils préparent le titre et ensuite, ils vous font dire ce qu’ils veulent. En lisant les déclarations de certains, je souris. Évidemment, nous ne sommes pas en train de faire des programmes, des accords ou quoi que ce soit de ce genre. Pourtant, nous discutons aussi, mais cela dure depuis longtemps, comme vous le savez. Nous nous demandons qui pourrait succéder à ce pape. Nous ne partons pas des personnes mais des besoins ».
Je lui demande
« Votre Éminence, mais qui pourra succéder à Jorge Mario Bergoglio ? Qui pourra prendre les rênes de l’Eglise en ce moment si délicat ? Si seulement quelqu’un arrivait – voilà ce dont nous avons absolument besoin – qui revienne à l’essentiel et commence à éliminer toutes ces intrigues entre journalistes, médias, etc. Comme cela s’est produit avec Benoît ».
Il répond:
« Je ne pense pas qu’il faille s’inquiéter. Au contraire. Nous avons besoin de quelqu’un – mais je pense que vous l’avez déjà écrit – qui ait du courage. La première nécessité est de remettre la justice au centre. Nous avons beaucoup apprécié les propos du pape François sur la miséricorde. Cependant, en ces temps de complexité sociale et juridique croissante, le besoin se fait fortement sentir d’un homme qui puisse diriger l’Église en plaçant le droit canonique au centre de sa mission. Il ne s’agit pas de réduire la foi à une simple question normative, mais de reconnaître que le droit canonique est un outil essentiel pour garantir la justice, la transparence et même l’ordre au sein de l’Église. Comme il le dirait, nous n’avons pas besoin d’un pape bureaucratique, mais d’un pasteur capable de voir dans le droit canonique non pas une limitation, mais un soutien à la croissance spirituelle et communautaire. C’est ce qu’a fait Jean-Paul II et il a rencontré d’énormes difficultés. Un pape conscient que la justice fait partie intégrante du message évangélique. Par ailleurs, je crois qu’il faut vraiment revenir à mettre Jésus-Christ en premier. On ne parle pas assez de Jésus-Christ aujourd’hui »
Je le provoque :
« Nous avons parlé du Synode, des postes que nous devons nous répartir, des rôles, et depuis des années nous disons que les décisions doivent être prises de façon synodale.
« Oui, mais il faut quelqu’un pour prendre ces décisions ! C’est aussi pour cela qu’il faut commencer à clarifier qui a l’autorité et qui ne l’a pas. Les apôtres écoutent, ils se consultent, mais ensuite, la décision doit être prise. C’est ce que nous avons vécu en tant qu’Église ces dernières années. La capacité de dire « oui, oui » et « non, non » fait totalement défaut. Bénir ou ne pas bénir ? Donner accès aux sacrements ou ne pas y donner accès ? Aujourd’hui, chacun fait ce qu’il veut parce qu’en fin de compte, tout et son contraire a été dit ».
Je le regarde, je souris et je dis :
« Oui, nous avons besoin d’un pape courageux. Un kamikaze ».
Il rit :
« Déjà, le simple fait de retourner vivre dans le palais apostolique sera critiqué. Mais s’est-on déjà demandé ce qui se passera à la mort du pape ? La Domus a été complètement rénovée par rapport à ce qu’elle était en 2013. Des changements structurels ont été opérés ».
Je l’interromps :
« La presse n’en a jamais parlé. Ils continuent à dire qu’il vit dans une petite chambre ».
Il sourit :
« Vous savez très bien que ce n’est pas le cas. Tout le plan a été revu. Nous serons également plus nombreux qu’avant à entrer au conclave. Peut-être parce qu’il pensait que cette année, beaucoup dépasseraient les quatre-vingts ans ».
Les problèmes seront donc également différents en ce qui concerne l’organisation du conclave. Contrairement à ce que prétendent les conspirationnistes et les amateurs de « dietrologie », les cardinaux ne concluent pas d’accords et ne pensent pas à des personnes en particulier. Ils se demandent plutôt qui sera en mesure de recueillir l’héritage d’un pontificat tel que celui de François.
« Bien que très différent de Jean-Paul, disons que les sentiments sont un peu les mêmes qu’en 2005. Reprendre l’héritage d’un homme comme Bergoglio est difficile au niveau médiatique. En termes de status vers lequel s’oriente l’Église, en revanche, il s’agit certainement d’un défi sans précédent »
Nous nous promenons et nous récitons le saint rosaire. À la fin de la litanie, le cardinal se tourne vers moi et me dit :
« Écrivez sur Silere non possum qu’hier soir, lors de la récitation du rosaire, il y avait plusieurs cardinaux et évêques qui ont subi de graves vexations de la part de François. Ils étaient là pour prier pour lui. Il m’arrive de rencontrer l’un ou l’autre lorsque je descends de mon appartement et nous échangeons quelques mots. Je n’ai jamais entendu personne dire du mal du pape. Parfois, quelqu’un m’a dit : « Votre Éminence, je ne comprends pas pourquoi le pape ne me fait plus confiance. Je ne comprends pas ce qui s’est passé », mais jamais un mot de travers. Parfois, les journaux créent des monstres pour faire passer l’Église pour ce qu’elle n’est pas.
Au fil des ans, de nombreux prêtres ont souffert des mauvais choix du pape. C’est ce que vous écrivez, vous êtes les seuls à le dire. C’est précisément cette incertitude, parfois un seul mot. Il y avait un bon prêtre qui était dans son secrétariat et il a été mis à la porte uniquement parce qu’il lui reprochait d’avoir parlé de lui à une télévision de son pays. Il l’a réexpédié au secrétariat d’État, dans l’oubli. Des vies gâchées parce qu’alors les gens parlent, bavardent et inventent plein de « coulisses » mais ce qui est le plus pénible c’est que vous vivez en pensant constamment à ce qui a bien pu se passer parce que la veille il vous embrassait et vous félicitait et le lendemain il ne veut même plus vous voir. Puis vous apprenez, par d’autres personnes, qu’une personne qui ne vous connaît même pas lui a dit quelque chose et que ce n’est même pas vrai. Mais, entre-temps, il en a décidé ainsi et il n’y a pas de saints au ciel… »
Le conclave risque d’être long. Non seulement il y aura plus de cardinaux, mais aussi plus de personnes qui devront se mettre d’accord alors qu’elles ne se connaissent pas du tout. Le sentiment commun, cependant, est de revenir un peu à la justice. Il semble qu’il s’agisse d’un point fixe. Benoît XVI a écrit dans Caritas in Veritate :
« D’une part, la charité exige la justice : la reconnaissance et le respect des droits légitimes des personnes et des peuples. Elle s’efforce de construire la « cité de l’homme » selon le droit et la justice. D’autre part, la charité va au-delà de la justice et la complète dans la logique du don et du pardon. La « cité de l’homme » n’est pas seulement promue par des relations de droits et de devoirs, mais plus encore et avant tout par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. La charité manifeste toujours l’amour de Dieu dans les relations humaines aussi, elle donne une valeur théologique et salvifique à tout engagement pour la justice dans le monde ».

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