On est loin de la synodalité bergoglienne! (Leonardo Lugaresi)
S’adressant aux évêques italiens, Léon XIV, suivant la méthode du « bon usage » que le même Leonardo Lugaresi avait déjà décryptée dans un précédent billet (Léon XIV: Tradition et « bon usage » ), a expliqué la différence entre les concepts de « collégialité » (mot-clé de Vatican II mais souvent mal interprété et depuis lors tombé en désuétude), et de « synodalité » (le mantra de la « nouvelle église »), restituant à ces deux mots leur vrai sens évangélique: alors que la collégialité apostolique est un principe de l’Église, enraciné dans la volonté de Jésus-Christ, la synodalité est une mentalité qui doit inspirer chaque action.
Le mot [collégialité] lui-même donne l’impression d’avoir pratiquement disparu du langage ecclésiastique, désormais totalement absorbé et remplacé par l’ineffable et omniprésente synodalité, véritable mantra sans cesse répété et glissé dans tous les discours cléricaux, à temps et à contretemps, sans pour autant être défini avec suffisamment de clarté, mais en conservant des marges d’ambiguïté si grandes qu’elle inclut même des phénomènes, comme le Synodaler Weg allemand, qui sont antithétiques de la collégialité épiscopale.
Collégialité apostolique et « mentalité synodale » :
le pape Léon commence à remettre les choses en place.
Leonardo Lugaresi
Je vous propose de prêter attention à ces deux passages » stratégiques » de l’important discours que le pape Léon XIV a adressé aux évêques italiens, convoqués à Saint-Pierre le 17 juin.
La première déclaration de fond que le pape a voulu faire – après les salutations et les remerciements initiaux, dans lesquels cependant ce trait « traditionnel » ressort une fois de plus, judicieusement enclin à relier continuellement les paroles du pontife actuel à celles de ses prédécesseurs, ce que j’ai déjà noté comme un élément caractéristique de son « style » [cf. ma traduction Léon XIV: Tradition et « bon usage »] – est la suivante :
Dans l’exercice de mon ministère avec vous, chers frères, je voudrais m’inspirer des principes de la collégialité, qui ont été élaborés par le Concile Vatican II. En particulier, la Constitution Lumen Gentium souligne que le Seigneur Jésus a constitué les Apôtres « à la manière d’un collège ou d’un groupe stable, à la tête duquel il a placé Pierre, choisi parmi eux » (n. 19). C’est ainsi que vous êtes appelés à vivre votre ministère : collégialité entre vous et collégialité avec le successeur de Pierre.
À la fin de son discours, après avoir indiqué aux évêques les priorités pastorales qui doivent inspirer leur mission ( » annonce de l’Évangile, paix, dignité humaine, dialogue « ), Léon leur a adressé trois exhortations, dont la première concerne l’unité.
Primo: aller de l’avant dans l’unité, en pensant spécialement à la Voie synodale.
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Le Seigneur – écrit saint Augustin -, « pour garder son corps correctement assemblé et en paix, apostrophe ainsi l’Église par la bouche de l’Apôtre: ‘l’œil ne peut pas dire à la main: ‘Je n’ai pas besoin de toi ; ou de même, la tête ne peut pas dire aux pieds: Je n’ai pas besoin de vous. Si le corps n’était qu’œil, où serait l’ouïe ?’ « .
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Restez unis et ne vous défendez pas contre les provocations de l’Esprit. La synodalité devient mentalité, dans le cœur, dans la prise de décision et dans les manières d’agir » (italiques de LL).
La position de ces deux références, dont ce n’est pas un hasard si elles ont été placées l’une au début et l’autre à la fin du discours, avec la combinaison de collegialité et synodalité qui en découle, me semble vouloir faire passer un message fort et très significatif.
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« Collégialité » était un mot clé de Vatican II et, comme le souligne Léon XIV en citant Lumen gentium, elle représentait, avec la notion de « peuple de Dieu », la pierre angulaire de l’ecclésiologie élaborée par ce concile.
Parmi les raisons pour lesquelles il a été convoqué, en fait, il y avait la nécessité de redresser le déséquilibre qui était apparu dans l’Église depuis que les travaux de Vatican I – qui près d’un siècle plus tôt avaient porté à son paroxysme le développement de la réflexion sur l’autorité du pape -, s’étaient interrompus sans produire un approfondissement similaire du sujet étroitement lié du ministère épiscopal.
Les 90 ans qui séparent les deux conciles, du pontificat de Pie IX à celui de Jean XXIII, ont connu, en revanche, une croissance constante, et parfois incontrôlable, du rôle du pape dans la vie de l’Église, avec un « écrasement » correspondant de celui des évêques.
La redécouverte de la dimension ecclésiale de la collégialité apostolique – naturellement cum Petro et sub Petro – a donc été l’une des exigences les plus fortement mises en avant dans la phase préparatoire et gardées à l’esprit au cours du Concile.
Le troisième chapitre de la Constitution dogmatique sur l’Église Lumen gentium, dans la partie consacrée à l’épiscopat (n. 18-27), fait sienne cette exigence, en plaçant le traitement du ministère épiscopal précisément dans la perspective de la collégialité.
Dans les années qui ont immédiatement suivi le Concile, le problème était encore au premier plan, et les deux principales institutions ecclésiastiques destinées à y répondre remontent à cette période : le Synode des évêques, institué comme organe permanent en 1965, et les Conférences épiscopales nationales, qui avaient déjà été instituées dans de nombreux pays, mais qui ont été étendues à l’ensemble de l’Église en 1966.
On peut se demander si, et dans quelle mesure, la théologie de ces années désormais lointaines, et les innovations institutionnelles qui ont alors pris forme ont réellement favorisé le développement d’une collégialité apostolique bien comprise, ou si elles n’ont pas parfois fini par avilir le rôle des évêques individuels, comme par exemple cela se serait produit – aux dires de certains – à cause de la croissance hypertrophique des conférences épiscopales et de leur bureaucratie ecclésiastique.
Mais c’est un fait – aussi paradoxal que difficile à nier – qu’aujourd’hui, soixante ans après la conclusion de Vatican II, on ne parle plus guère de collégialité.
Le mot lui-même donne l’impression d’avoir pratiquement disparu du langage ecclésiastique, désormais totalement absorbé et remplacé par l’ineffable et omniprésente synodalité, véritable mantra sans cesse répété et glissé dans tous les discours cléricaux, à temps et à contretemps, sans pour autant être défini avec suffisamment de clarté, mais en conservant des marges d’ambiguïté si grandes qu’elle inclut même des phénomènes, comme le Synodaler Weg allemand, qui sont antithétiques de la collégialité épiscopale parce qu’ils tendent à dissoudre l’autorité des évêques comme un ingrédient parmi d’autres dans une forme d’assembléarisme (pseudo-)démocratique qui délibère sur la foi et la morale à coup de majorités et de minorités parlementaires.
La situation est paradoxale aussi d’un autre point de vue. Car jamais comme ces dernières années le grand discours qui a été fait sur la synodalité – donnant même parfois l’impression d’ériger cette catégorie en principe constitutif de l’Église en tant que telle, comme si nous professions dans le Credo l’ « Église une, sainte, catholique et synodale » – n’a été accompagné d’une centralisation aussi forte du gouvernement de l’Église en la personne du pape. Comme si le munus papal était un pouvoir autocratique et que le rôle des évêques, plutôt que d’être conforme à leur statut de successeurs des apôtres, devait être assimilé à celui de fonctionnaires exécutifs, à la manière des officiers subalternes dans une armée ou des directeurs de succursales dans une grande organisation multinationale.
Que, dans un tel contexte, Léon XIV appelle à lui les évêques italiens et leur dise d’abord qu’il veut exercer son ministère selon les « principes de la collégialité » me paraît extrêmement significatif.
Attention aux mots utilisés : la collégialité, dans la conception du pape Léon, est un principe, ou si l’on veut un ensemble de principes. Un principe, c’est-à-dire non pas une qualité parmi d’autres, mais un élément fondamental sur lequel repose tout le système.
Mais ce n’est pas tout: pour que l’affirmation ne reste pas abstraite, et donc inopérante, le pape précise ce concept en se référant à l’élaboration faite par Lumen gentium, dont il cite un passage très bref mais d’autant plus lourd de sens :
Le Seigneur Jésus a constitué les Apôtres « à la manière d’un collège ou d’un groupe stable, à la tête duquel il a placé Pierre, choisi parmi eux »
La collégialité n’est pas facultative, car c’est Jésus lui-même qui l’a voulue.
Nous entrons ici vraiment dans le vif du sujet, qui est le suivant : quel est le rapport entre Jésus-Christ et l’organisation de l’Église ? Qu’est-ce qui, dans l’organisation institutionnelle de l’Église, découle directement de la volonté du Seigneur et qu’est-ce qui, en revanche, dépend du développement historique des structures ecclésiastiques (bien que guidé, au moins dans ses grandes lignes, par l’inspiration de l’Esprit Saint, selon nous, catholiques) ?
La plupart des universitaires qui ont aujourd’hui une chaire (y compris dans de nombreuses institutions catholiques, hélas) répondraient de manière sarcastique à une telle question, convaincus qu’ils sont d’avoir la preuve que le christianisme (ou plutôt les christianismes, car dans certains cercles, si vous voulez être à la page, vous devez parler au pluriel) n’a aucune relation avec Jésus de Nazareth, mais est un « produit » de l’histoire ultérieure.
Si tout dans l’Église est historiquement déterminé et conditionné, nous en déduisons que tout est historiquement modifiable.
En tant que simples catholiques, nous croyons au contraire, Nouveau Testament en main, qu’il y a au moins trois choses que Jésus lui-même a pensées, voulues et explicitement disposées pour la communauté de ses disciples ; trois choses qui sont si directement Siennes qu’elles ne peuvent en aucune manière être touchées par la volonté des hommes, quels que soient le temps, le lieu et la condition dans lesquels l’Église se trouve et quelle que soit la manière dont elle décide de changer tout ce qu’il est en son pouvoir de changer :
- le sacrifice eucharistique (« Faites ceci en mémoire de moi » : cf. 1 Cor 11, 23-25),
- le mandat missionnaire (cf. Mt 28, 19-20 et Ac 1, 8),
- et le collège apostolique (Mc 3, 14-19).
Citant Lumen gentium, Léon XIV s’incardine lui-même [ndt: l’incardination est le lien juridique qui rattache tout prêtre à son diocèse ou à son institut religieux – cf. eglise.catholique.fr/glossaire/incardination/], sa fonction de chef de l’Église universelle, dans la tradition de la collégialité apostolique et demande aux évêques de suivre le même critère d’action :
C’est ainsi que vous êtes appelés à vivre votre ministère : collégialité entre vous et collégialité avec le successeur de Pierre.
À partir d’ici, tout le discours de Léon tend vers la conclusion, conduisant à un résultat non moins significatif : l’exercice de l’autorité pétrinienne et apostolique selon le critère de la collégialité permet de comprendre le vrai sens de la synodalité – d’en faire, pour ainsi dire, la chrêsis, le bon usage purifié de tous les malentendus et des mauvaises interprétations qui se sont stratifiés sur elle.
Allez de l’avant dans l’unité, en pensant spécialement à la Voie synodale
dit le pape, faisant ainsi clairement de la synodalité un moyen et non une fin. Le bien à poursuivre est l’unité dans le Christ, la synodalité est le chemin pour y parvenir.
Comme il l’a déjà fait en d’autres occasions, Léon XIV ramène le concept de synodalité à sa matrice étymologique : « marcher ensemble », mais dans une conception où il est très clair que le but du chemin n’est en aucun cas indifférent ou secondaire, mais plutôt décisif et discriminant. (contrairement à ce qui pourrait apparaître de manière équivoque dans un certain type de prédication, très en vogue aujourd’hui, qui absolutise la dimension du ensemble, en la considérant comme une valeur en soi, indépendamment de sa finalité. « Partout, pourvu qu’on aille ensemble, sans exclure personne ! « ).
Du lien entre collégialité et synodalité si clairement mis en évidence par Léon XIV découle, logiquement, l’exhortation finale: faire en sorte que
« la synodalité devienne mentalité, dans le cœur, dans les processus de décision et dans les manières d’agir« .
Il me semble que nous pourrions le résumer ainsi :
- La collégialité apostolique est un principe de l’Église, enraciné dans la volonté de Jésus-Christ qui l’a constituée à partir du collège des apôtres dirigé par Pierre, et en tant que tel, il doit être continuellement redécouvert et remis au centre.
- La synodalité, en revanche, est une mentalité, qui doit appartenir à chaque membre de l’Église et inspirer chaque action, et non le fondement hypothétique d’une » nouvelle Église » dont il s’agirait d’ « initier » le processus.
Si ma compréhension est correcte, je dirais que cela s’appelle « remettre les choses en place ».

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