Léon XIV face au « nombrilisme hexagonal »

19 Août 2025 | Actualités

La réalité de l’Eglise que Léon XIV se trouve devoir guider en ce début du troisième millénaire est une gigantesque mosaïque où la France, ex-fille aînée de l’Eglise aujourd’hui entièrement déchristianisée n’est plus qu’une tesselle parmi d’innombrables autres.
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Voici une analyse lucide (j’allais presque écrire: « formidable ». Bien sûr, on n’est pas obligé de TOUT partager), transmise par un aimable lecteur (que je remercie) parue sur le site Breizinfo, dénonçant avec justesse ce que l’auteur appelle « nombrilisme hexagonal », qui masque cette réalité mais inspire généralement les analyses françaises sur les 100 premiers jours du Pape.

Léon XIV sait que l’énergie dépensée à gérer les susceptibilités des chapelles occidentales est une distraction par rapport aux urgences réelles : l’effondrement de la pratique en Europe, la concurrence religieuse en Afrique, la montée des Églises évangéliques en Amérique latine.

Il n’a pas l’intention de se laisser enfermer dans un duel avec les ultras de part et d’autre. Son horizon est plus vaste : maintenir le lien entre des catholiques dont les réalités culturelles et économiques n’ont parfois plus rien en commun, sinon le nom du Christ.

Sur l’Eglise, comme sur la plupart des sujets, les Français pratiquent un étrange nombrilisme, convaincus que les problèmes de celle-ci se limitent à leurs « préoccupations de riches ». Par exemple, une large frange des catholiques conservateurs sont focalisés sur la liturgie. Attention! je ne dis pas que la manière d’adorer Dieu est une question négligeable, je comprends bien que tout se tient. Et je sais aussi que les Français les plus modestes sont loin d’être « riches », que la France est un quasi-désert spirituel et que la voix des catholiques est presque totalement ignorée, quand elle n’est pas ridiculisée. Mais il ne luttent pas pour leur nourriture, voire pour leur survie, et la persécution des chrétiens reste aujourd’hui chez nous, sauf rarissimes exceptions, plus théorique que réelle.

A l’autre extrémité du spectre de l’analyse, l’enthousiasme pour la reprise de la foi chez les jeunes (pèlerinages, baptêmes d’adultes) tient plus de la méthode Coué que d’un sain réalisme: il s’agit de phénomènes marginaux, dont seul le temps pourra mesurer l’impact.

Bref, la réalité de l’Eglise, dans son immense diversité, celle que Léon XIV se trouve devoir guider en ce début du troisième millénaire ne se limite pas à la France.

Au moment où tout le monde tente de « tirer le pape par la soutane » en attendant de lui des décisions contradictoires qui feront forcément des mécontents, il est bon de répéter qu’il a une vision de la situation qui englobe le monde entier, et qu’aidé par la « grâce d’Etat » (l’Esprit Saint?), il devra conduire la barque à travers les écueils que la vision étroite de nos « petits intérêts hexagonaux » nous cache.

BB

www.breizh-info.com

L’article commence par deux instantanés qui capturent une image de la réalité ecclésiale aujourd’hui en France: la vieille dame qui, à la terrasse d’un café, feuillette le Figaro, en s’attardant sur un dossier sur Léon XIV; et les obsèques « religieuses » d’un cousin, sans prêtre mais avec un office « mené de bout en bout par un quarteron de chaisières »: selon l’auteur, « un résumé du catholicisme d’aujourd’hui, dépouillé, persévérant, et, malgré tout, fidèle ».

(…)

À Paris ou à Chartres, dans l’ivresse des bannières et le claquement des tambours scouts, une partie des catholiques français se persuade que l’avenir de l’Église se joue là, et nulle part ailleurs. Les réseaux traditionalistes regorgent de photographies où l’on se veut l’avant-garde du renouveau, comme si les processions de Chartres dictaient la politique de Rome. C’est oublier qu’à Buenos Aires, à Kampala ou à Manille, la messe est celle que célèbre le curé, et qu’il ne viendrait à personne l’idée de demander une liturgie alternative.

Léon XIV, premier pape américain, connaît cette diversité. Il sait que le bruit du monde catholique ne vient pas seulement des bastions militants, mais aussi du murmure immense de communautés invisibles aux caméras. Il a hérité d’une Église éraillée par les tensions du pontificat précédent, où le progressisme pastoral de François, plus sociologue que théologien, s’était souvent heurté au rigorisme des traditionalistes. Et ses premiers gestes, qu’il s’agisse d’honorer la vieille pourpre condamnée par François à l’exil intérieur, de reprendre des signes liturgiques délaissés, ou de redonner au palais pontifical sa fonction d’habitation, tiennent moins de la revanche que de la diplomatie.

Il est frappant de voir combien ce pontificat, en trois mois, a déjà trouvé son équilibre entre fermeté doctrinale et souci d’apaisement. À Tor Vergata, devant un million de jeunes, Léon XIV a parlé du Christ et non des querelles internes. À Sainte-Anne-d’Auray, il a envoyé un cardinal africain dont le nom seul apaise les cœurs conservateurs. Dans une lettre aux évêques de France, il a cité Jean Eudes, le curé d’Ars et Thérèse de Lisieux, comme s’il savait que pour parler à ce pays fatigué, il fallait lui rappeler ce qu’il a de meilleur.

Ceux qui rêvent d’un Léon XIV restaurateur intégral risquent de connaître la même désillusion que sous François. Car si le pape connaît les sensibilités liturgiques européennes et nord-américaines, il sait aussi qu’elles ne concernent qu’une minorité sociologique. Pour l’immense majorité des fidèles, la question centrale n’est pas la forme ordinaire ou extraordinaire de la messe, mais la survie de la foi dans des sociétés qui lui sont devenues étrangères.

En réalité, sa méthode est celle d’un chirurgien prudent. Les traditionalistes bruyants, souvent surreprésentés dans la sphère médiatique catholique, reçoivent ici ou là un signe, un mot aimable à l’un de leurs cardinaux, un geste d’apparat liturgique, la suspension discrète d’une sanction, assez fort pour leur permettre de crier victoire, mais jamais assez décisif pour infléchir la trajectoire globale du pontificat. Les observateurs pressés y voient une ambiguïté, alors qu’il s’agit d’un calcul : donner à chaque camp de quoi se dire entendu, tout en maintenant l’autorité centrale au-dessus de la mêlée.

Léon XIV sait que l’énergie dépensée à gérer les susceptibilités des chapelles occidentales est une distraction par rapport aux urgences réelles : l’effondrement de la pratique en Europe, la concurrence religieuse en Afrique, la montée des Églises évangéliques en Amérique latine. Il n’a pas l’intention de se laisser enfermer dans un duel avec les ultras de part et d’autre. Son horizon est plus vaste : maintenir le lien entre des catholiques dont les réalités culturelles et économiques n’ont parfois plus rien en commun, sinon le nom du Christ.

Les catholiques français feraient bien de se souvenir qu’ils ne sont pas l’axe du monde. Leur nombrilisme liturgique, entretenu par des pèlerinages spectaculaires, mais circonscrits, finit par les isoler dans une bulle et nourrit des attentes irréalistes envers Rome.

Léon XIV, lui, raisonne en pasteur universel. Sa tâche n’est pas de sauver l’exception française, mais de maintenir à flot un navire immense, aux cales pleines de peuples qui n’ont jamais entendu parler de Chartres.

En cela, il se situe à mi-chemin entre ses deux prédécesseurs immédiats. De Benoît XVI, il retient la clarté doctrinale et le sens de la continuité liturgique, mais sans s’y enfermer comme dans un manifeste. De François, il reprend l’attention aux périphéries et l’idée d’un pape voyageur, tout en évitant les ruptures provocatrices. C’est un pontificat de couture fine, qui ne coud ni tout à fait blanc ni tout à fait noir, mais qui tente de recoudre les pans déchirés d’un vêtement que personne, à Rome, ne croit pouvoir restaurer dans son état originel.

Balbino Katz,
chroniqueur des vents et des marées

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