Dans son analyse, qui prend comme point de départ et comme exemple illustratif le dernier cas en date, l’affaire Tony Anatrella , Andrea Gagliarducci constate que « la perception dans les médias est que le pape François représente un changement fondamental dans la lutte contre les abus », et se demande donc: « Pourquoi a-t-il bénéficié d’autant de crédit dans la gestion de la lutte contre les abus ? », contrairement à Benoît XVI qui s’est pourtant dépensé sans compter pour lutter contre ce fléau, et a pris des mesures en conséquence. La réponse (preuves à l’appui), c’est que « le pontificat des médias met en avant les décisions punitives du pape François mais occulte en même temps les décisions les plus controversées, qui devraient être placées dans le bilan de sa lutte contre les abus. » . Une réponse qui élude toutefois une autre question, essentielle celle-là: POURQUOI cette bienveillance des médias envers François, et cette hargne envers Benoît XVI? Au bout de 10 ans, on commence à avoir une petite idée…

Le Pape François, entre réalité et représentation

Andrea Gagliarducci
www.mondayvatican.com/vatican/pope-francis-between-reality-and-representation

La nouvelle que le prêtre et psychiatre français Tony Anatrella a été exclu de la vie publique, mais pas réduit à l’état laïc, après sa condamnation définitive pour abus, est arrivée pour le pape François alors que les échos de l’affaire Rupnik ne se sont pas encore tus. La décision dans l’affaire Anatrella démontre une fois de plus que, malgré la grande attention des médias, le pape François ne s’est pas beaucoup écarté de ses prédécesseurs dans ses décisions en matière de lutte contre les abus.

Le pape François a créé une commission pontificale pour la protection des mineurs, et le pape a effectivement convoqué un sommet des présidents des conférences épiscopales du monde entier en février 2019 pour discuter de la manière de traiter la question. De plus, après la rencontre, le pape a pris certaines mesures pour aider à mieux faire face au scandale des abus du clergé.

Tout cela, cependant, doit être lu dans un contexte plus large. Il est probable que les décisions du pape François doivent être considérées comme la mise en œuvre naturelle de mesures qui avaient déjà été mises en place par le passé. Bien sûr, il y a de nouveaux éléments, mais la ligne de jugement est la même. Dans la réalité, le pape François autorise encore plus d’exceptions et se montre plus personnel dans ses décisions.

La décision de ne pas réduire Anatrella à l’état laïc rappelle ce que Benoît XVI a fait avec Marcial Maciel, le fondateur des Légionnaires du Christ, qui a mené une double et triple vie et s’est révélé être un abuseur en série, un manipulateur et même un consommateur de drogue. Lorsqu’il était préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le cardinal Ratzinger a eu beaucoup de mal à ouvrir le dossier de Maciel. En tant que pape, il l’a sanctionné mais, considérant qu’il était désormais en fin de vie, il a préféré ne pas le réduire à l’état laïc, mais l’a contraint à une vie privée de pénitence.

Le pape Benoît XVI – le Saint-Siège l’a révélé lors d’une réunion du Comité de la Convention contre la torture en 2014 – a réduit 848 prêtres à l’état laïc, et 2 572 ont reçu des peines de moindre importance, sur quelque 3 400 cas signalés au Saint-Siège entre 2004 et 2014.

Bref, il y avait eu non seulement une intense activité d’enquête, mais aussi de jugement judiciaire et de sanction de ceux qui avaient été reconnus coupables d’abus. Durant l’annus horribilis de 2010, où les cas d’abus de prêtres étaient devenus des nouvelles quotidiennes, Benoît XVI a réagi en mettant l’Église en pénitence à Fatima, en demandant pardon pour les péchés de ses enfants, mais aussi en éliminant la prescription de ce type de crime, rendant la réglementation encore plus spécifique.

Le pape François, quant à lui, a fait savoir qu’il n’accorderait jamais de pardon lorsque celui-ci est demandé à la suite d’un verdict de culpabilité pour abus. En ce qui concerne le cadre juridique, il a durci les sanctions. Il a levé le secret pontifical (même si la législation semblait quelque peu floue) tout en poursuivant le travail de rencontre des victimes d’abus commencé avec Benoît XVI.

Ce n’est pas une coïncidence si le pape François a mentionné à plusieurs reprises le pape émérite récemment décédé comme l’inspirateur et l’initiateur du travail de lutte contre les abus dans le clergé.

Cependant, la perception dans les médias est que le pape François représente un changement fondamental dans la lutte contre les abus. Certaines décisions donnent une perception particulière. Par exemple, la création de la Commission pontificale pour la protection des mineurs. Il convient de noter que la lutte contre les abus est abordée dans un cours spécifique de l’Académie ecclésiastique, qui forme les diplomates du Vatican et les futurs nonces.

Il faut dire que sur la question des abus, il existe une papauté des médias et une papauté réelle. La papauté des médias décrit le pape François comme attaché à une ligne dure de tolérance zéro sans exception. Mais, en réalité, le pape François avait fait venir l’archevêque Gustavo Zanchetta pour travailler au Vatican avec une mission ad hoc. Zanchetta est ensuite retourné en Argentine et a été accusé d’abus. Et encore, le pape avait fait venir l’archevêque Wesolowski, le nonce accusé d’abus, au Vatican, où l’extradition ne pouvait être demandée, et où le nonce lui-même est mort sans même faire face au jugement du tribunal du Vatican.

Le pape François a également rouvert le dossier de don Mario Inzoli [alias « don Mercedes ». Voir par ex. ICI], qui a abouti à un autre verdict de culpabilité comme le précédent. En Argentine, il avait été sous le feu des projecteurs pour avoir géré l’affaire Grassi [cf. www.benoit-et-moi.fr/2020/?s=Grassi]

La réalité est que le pape François, tant au sommet de 2019 qu’à d’autres occasions, a voulu limiter les abus du clergé à un phénomène spécifique, en soulignant comment un système a attaqué l’Église.

Pourquoi le pape François a-t-il bénéficié d’autant de crédit dans la gestion de la lutte contre les abus ? Comment répond-il aux attentes ?

Peut-être est-ce parce qu’il fait ce que toute institution laïque ferait. Face au scandale des abus au Chili, il a réagi en ignorant pratiquement le phénomène, puis a convoqué la Conférence des évêques chiliens à Rome et a demandé à tous de démissionner.

Benoît XVI a abordé une affaire similaire, l’affaire irlandaise, de manière diamétralement opposé: il a écrit lui-même une lettre aux catholiques irlandais, il leur a demandé pardon, il a appelé à un changement de société et une prise de responsabilité, mais il n’a licencié personne. Au contraire, il a maintenu la responsabilité de la chaîne de commandement en laissant la tâche de décider aux évêques, pourtant déjà délégitimés par la situation.

Il s’agit de deux approches différentes qui ne s’excluraient même pas l’une l’autre, si le pape François lui-même n’avait pas fait de la lutte contre les abus et de la transparence dans l’Église son cheval de bataille. Ainsi, on assiste au spectacle d’un archevêque de Paris sacrifié sur « l’autel de l’hypocrisie » (Pape François dixit) et d’un autre, celui de Cologne, invité à se retirer en raison d’une « erreur de communication. » Tous deux avaient émis des réserves sur les rapports d’abus que leurs conférences épiscopales avaient commandés à des organismes extérieurs.

Et encore, on voit un cardinal, Barbarin jugé et acquitté parce qu’il n’a jamais couvert les abus et un autre, le cardinal, Pell, frappé par des accusations diffamatoires en Australie et passant même des mois en prison avant d’être finalement acquitté, et ce sans que le Saint-Siège n’envoie une note formelle de protestation.

La papauté des médias met en avant les décisions punitives du pape François mais occulte en même temps les décisions les plus controversées, qui devraient être placées dans le bilan de sa lutte contre les abus.

Et l’on se demande alors si tout ce battage médiatique peut avoir de bonnes conséquences pour l’Église. En fin de compte, au-delà des punitions nécessaires et justes contre ceux qui commettent un crime grave, il faut aussi expliquer que ce n’est pas l’institution qui est pourrie, mais bien les hommes.

Cela ne semble pas se produire dans le narratif du pape François, qui prend aussi des décisions dans la lignée de celles qu’aurait prises son prédécesseur. Et pourtant, une fissure semble s’être ouverte dans l’Église, malgré les signes de continuité ou de discontinuité.

L’affaire Anatrella pourrait donc être une affaire cruciale pour le pape François. Il a fait la différence, peut-être, mais il l’a fait tard.

Trop tard.

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