Je n’ai pour le moment pas l’intention de commenter le contenu de l’encyclique papale sur l’IA, même par le biais d’autres plumes parce que la matière est si complexe que je doute qu’elle puisse avoir un public: à part quelques rarissimes initiés, personne ne comprend vraiment ce que c’est, ce qui nous attend, les défis techniques NOUS dépassent (je veux dire 99% des gens), au point que pour reprendre une formule un peu facile mais très éloquente glanée sur le web; face aux Thiel, Musk, Olah et autres nerds de la Silicon Valley (et bien sûr, les ingénieurs surdoués qui travaillent pour eux), « nous sommes tous des gilets jaunes« : largués, même si l’on connaît de nom, pour les utiliser au quotidien (mais au niveau basique), les IA citées, Grok, Gemini, Claude, Chatgpt.
Commenter supposerait des connaissances transversales, à la fois scientifiques et théologiques, qu’aucun humain ne possède.
Sur son blog personnel en italien Vatican Reporting (en plus du blog en anglais Monday Vatican (cf. L’Encyclique sur l’IA et le changement générationnel qui se fait attendre au Vatican), Andrea Gagliarducci se pose beaucoup de questions très intéressantes, qu’on peut lire en entier en italien (vaticanreporting.blogspot.com). J’en extrais les passages qui illustrent le mieux mon sentiment: pourquoi un document si long, avec des redites multiples, comme si l’Eglise était obligée à chaque fois de repartir de zéro, de tout ré-expliquer, et de se justifier? Le format « encyclique » est-il adapté à ce type de documents, lourds et redondants, avec le risque de sacrifier la prophétie à la technique. Ne pourrait-on pas les remplacer par « une série d’études rédigées par des commissions théologiques, universitaires, voire par des organismes du Saint-Siège « , le tout sous la responsabilité du Pape? Alors qu’ici tout est dilué, masqué sous une multitude de strates qui étouffent sa voix.
Le véritable problème de la communication de l’Église réside dans sa volonté de trop s’expliquer au monde. Face à un monde omniprésent et de plus en plus sécularisé, l’Église ressent le besoin de s’expliquer sur son histoire et ses motivations, comme si elle devait justifier chaque point de vue.
Magnifica Humanitas et sa communication
Andrea Gagliarducci
vaticanreporting.blogspot.com
(Extraits)
L’encyclique Magnifica Humanitas s’inscrit dans la tradition des grandes encycliques papales : elle compte 231 pages, se compose de 245 points et comporte une vaste introduction critique et historique qui couvre les deux premiers chapitres.Ce n’est pas une encyclique sur l’intelligence artificielle, comme on le pensait, mais une encyclique de doctrine sociale qui aborde ce sujet.
Si on la compare à des documents similaires, c’est un texte incroyablement long.
Caritas in veritate, la grande encyclique sociale de Benoît XVI, qui dut même être ajournée à cause de la crise économique mondiale, comptait 78 points. Centesimus annus, dans laquelle Jean-Paul II célébrait le centenaire de l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII, ne comptait que 62 points. Populorum Progressio de Paul VI, comptait 86 points, extrêmement denses.
Il n’y a bien sûr pas de longueur prédéfinie pour les documents pontificaux. Mais ce qui frappe, dans Magnifica Humanitas, c’est la nécessité de tout récapituler, de relire et de replacer dans un nouveau contexte. Plus qu’une définition d’un thème, c’est la redéfinition d’un monde, la nécessité de le relire et de le comprendre à nouveau.
Il est vrai que l’encyclique, depuis l’époque de la Pacem In Terris de Jean XXIII, ne concerne pas seulement les fidèles de l’Église catholique, mais aussi les hommes de bonne volonté. Cela signifie qu’il ne faut pas tenir certains concepts pour acquis, mais qu’au contraire, tout doit être redéfini.
(…)
Pourquoi, alors, les documents pontificaux sont-ils devenus si longs ? En quoi leur diffusion peut-elle avoir un impact ? Et à quoi pourrait-elle servir aujourd’hui ?
Au fil des ans, chaque document papal a pris une importance cruciale en raison de l’hypermédiatisation. Sous le pontificat du pape François, les exhortations apostoliques ont eu le même poids que les encycliques, ne serait-ce que parce qu’il privilégiait les formes « légères » de communication institutionnelle. Le paradoxe est qu’il n’y a désormais plus vraiment de hiérarchie entre les documents. Tout est perçu comme « papal » et, par conséquent, a un impact équivalent.
Cela a également un impact sur celui qui rédige le texte. Il ne pense pas au sujet, mais plutôt à ce qu’il veut raconter, à l’effet qu’il souhaite produire. La doctrine sociale de l’Église, en particulier, recèle tout un univers à comprendre, et lorsqu’on écrit, on part toujours du principe que le lecteur doit disposer de toutes les informations nécessaires. C’est là tout le drame du style journalistique anglo-saxon, où les nuances, notamment en raison de la langue, sont mises de côté, et où tout doit être expliqué par crainte d’une incompréhension. Cela implique toutefois que le processus de compréhension recommence à zéro à chaque fois. Même pour celui qui écrit.
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Le véritable problème de la communication de l’Église réside dans sa volonté de trop s’expliquer au monde. Face à un monde omniprésent et de plus en plus sécularisé, l’Église ressent le besoin de s’expliquer sur son histoire et ses motivations, comme si elle devait justifier chaque point de vue.
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Le risque, c’est que ce nouveau style des documents pontificaux, qui est certes le fruit de son époque, pourrait aussi avoir des inconvénients. Peu percutant, peu mémorable, nécessairement didactique, il se cache derrière la nécessité de relire l’histoire sans pouvoir faire l’Histoire. Cela semble paradoxal, mais l’absence de certains grands thèmes dans le texte, la nécessité de tout expliquer, ainsi que la volonté d’en faire un document accessible à tous comportent le risque très fort de le voir rester un document parmi tant d’autres.
En ce sens, une encyclique ressemble davantage à un document programmatique qu’à une source d’inspiration du pape pour le monde. Ne faudrait-il pas plutôt faire la distinction entre le style d’une encyclique et celui d’une série d’études rédigées par des commissions théologiques, universitaires, voire par des organismes du Saint-Siège ?
C’est peut-être de cette subsidiarité dont nous avons besoin. Pour pouvoir se tourner vers les « choses nouvelles » sans pour autant s’obstiner à redéfinir les « choses anciennes ».

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