L’Encyclique sur l’IA et le changement générationnel qui se fait attendre au Vatican

25 Mai 2026 | Actualités

Andrea Gagliarducci ne se hasarde pas au jeu ambigu des analyses anticipées, alimentées par les fuites et les rumeurs, d’un texte qui n’est pas encore paru, mais il dit ce qu’on peut en attendre et surtout ce qu’il ne faut vraisemblablement pas en attendre. En réalité, Léon XIV semble encore lié (s’il n’en est pas prisonnier) au précédent pontificat, et les noms des deux prélats choisis pour présenter Magnifica Humanitas, deux très proches de Bergoglio, le jésuite Czerny et l’ineffable Tucho, qu’on ne présente plus, laissent supposer que malheureusement, le changement générationnel tant attendu à la tête de l’Eglise ne s’est pas encore produit. Plus largement, cela nous renvoie aux propos de Benoît XVI dialoguant avec Peter Seewald dans « Dernières conversations »: « le nouveau monde n’a pas encore commencé »
A noter, l’encyclique est annoncée comme un texte extrêmement long, ce qui implique forcément que peu (très peu !!!) de fidèles le liront, et que ceux d’entre eux qui seraient intéressés se fieront aux résumés fournis par les médias, avec le risque que chacun y puise ce qu’il veut y trouver.

Léon XIV : entre l’encyclique sociale et le changement d’ère

Monday Vatican

Andrea Gagliarducci 

25 mai 2026

La première encyclique du pape Léon XIV – une encyclique sociale – aurait dû préciser si une transition entre l’ancien et le nouveau monde avait réellement eu lieu. Plusieurs indices laissent penser non seulement que cette transition est encore incomplète, voire qu’elle n’a même pas encore commencé.

Que savons-nous à ce jour de Magnifica Humanitas, la première encyclique de Léon XIV ?

Nous savons que la première encyclique sociale de l’histoire, rédigée par un autre Léon, Léon XIII, a été signée le 15 mai, jour anniversaire de Rerum novarum.

Nous savons que cette encyclique a pour sous-titre « Sur la sauvegarde de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle ».

Nous savons qu’elle sera présentée par le cardinal Michael Czerny, qui semble avoir joué un rôle très important dans la rédaction de l’encyclique, ainsi que par le cardinal Víctor Manuel Fernández, préfet du Dicastère pour la doctrine de la foi, et par Christopher Olah, l’un des cofondateurs du géant de l’IA Anthropic.

Nous savons qu’il s’agit d’une encyclique sociale.

Il y a ensuite les fuites, ces informations non officielles qui nous aident à comprendre comment l’encyclique sera structurée. Nous savons que l’édition italienne sera volumineuse : 231 pages au total, réparties en cinq chapitres et une conclusion, et couvrant 245 points.

Et puis il y a les attentes, alimentées par les rumeurs. C’est une encyclique sociale qui offre une vision globale de l’ensemble de la doctrine sociale, en retrace l’évolution, cherche à en établir la continuité avec l’histoire et en identifie une rupture. Et cette rupture est précisément née de l’explosion de l’intelligence artificielle.

Le Saint-Siège n’a jamais diabolisé la technologie, et il ne le fera pas aujourd’hui. Mais il a toujours défendu des principes clairs de doctrine sociale, de la subsidiarité à la solidarité, qui doivent assurément trouver leur place dans un monde où les entreprises privées prennent le pas sur les États et où le profit individuel risque de nuire au bien commun. Cela aussi est un principe fondamental de la doctrine sociale de l’Église.

On pourrait donc s’attendre à ce que l’encyclique contienne ces références spécifiques. On peut également imaginer que le thème du multilatéralisme, ou de la responsabilité partagée des États de contribuer au bien commun, y sera également présent. Le Saint-Siège souhaite depuis des années une réforme des Nations Unies, qui soient véritablement représentatives de toutes les nations. Léon XIV, et avec lui le Saint-Siège, a abordé la crise du multilatéralisme dans plusieurs discours. En réalité, toute la doctrine sociale des papes en témoigne.

Si tels sont les thèmes probables de l’encyclique, on peut se demander comment celle-ci pourra avoir un réel impact ou apporter quelque chose de nouveau.

L’encyclique est présentée par deux des cardinaux qui incarnent le mieux la pensée du pape François…

D’un côté, il convient de souligner que les papes ne devraient pas introduire de nouveautés, mais plutôt veiller à la continuité. C’est vrai, mais cette continuité devrait laisser place à une contribution innovante, une nouvelle réflexion qu’entre autre Léon XIV avait appelée de ses vœux lors de son voyage en Afrique et que le cardinal Pietro Parolin a évoquée lors de la célébration du 325ème anniversaire de l’Académie pontificale ecclésiastique, l’école des ambassadeurs du pape.

C’est ici, cependant, que l’on constate que la transition de l’ancien monde vers le nouveau n’a pas encore commencé.

L’encyclique est présentée par deux des cardinaux qui incarnent le mieux la pensée du pape François, bien que chacun à sa manière.

Czerny a apporté au Vatican une sensibilité particulière envers les migrants, alliée à un amour des mouvements populaires et à une proximité avec les voix les plus progressistes sur le plan politique Jésuite, naturellement curieux du monde séculier, Czerny était le bras droit du pape François dans la gestion d’un dicastère qui avait traditionnellement été, avant tout, intellectuellement dynamique, à l’image de l’ancien Conseil pontifical « Justice et Paix ».

Léon XIV s’est appuyé sur la vieille garde, ce qui pourrait signifier soit l’absence persistante d’un véritable renouvellement générationnel au Vatican, soit que Léon n’a pas encore tourné son regard vers l’avenir et doit donc s’appuyer sur le passé.

Fernandez était l’homme de confiance de François, le premier à avoir été promu par le pape et le dernier de ses grands amis à rejoindre la Curie ; il s’était même vu remettre une lettre autographiée du pape François qui soulignait ce qu’on attendait de lui en tant que « gardien de la foi ».

Bref, Léon XIV s’est appuyé sur la vieille garde, ce qui pourrait signifier soit l’absence persistante d’un véritable renouvellement générationnel au Vatican, soit que Léon n’a pas encore tourné son regard vers l’avenir et doit donc s’appuyer sur le passé.

Le risque est qu’une encyclique qui devrait marquer un tournant générationnel reste en réalité ancrée non pas dans l’histoire de l’Église, mais dans un pontificat particulier.

Et oui, j’ose espérer que l’encyclique aborde également les questions d’identité numérique étudiées par le Conseil pontifical « Justice et Paix » au milieu des années 1990, ou qu’elle remonte dans le temps pour examiner deux documents sur la crise économique mondiale de 1986 publiés par ce même conseil pontifical. Et encore une fois, j’aimerais espérer qu’il sera noté qu’en 1986, la déclaration des Nations unies sur le droit au développement appelait à la défense du développement humain intégral, trahissant ainsi la présence d’un négociateur catholique (du Saint-Siège ? Qui sait…) qui avait remporté un franc succès.

Le gros problème, cependant, est que cette perspective historique a été largement absente du pontificat de François et risque de l’être également dans la première encyclique de ce pontificat.

C’est d’une encyclique particulièrement longue, et tout porte à croire qu’elle sera composée d’innombrables citations, dans le but d’assurer une continuité

Comme il s’agit d’un texte très long, chacun pourra le lire et en tirer ce qu’il jugera bon. Il est évident qu’il y aura des manipulations de part et d’autre. 

Il y aura sans doute beaucoup de choses intéressantes, mais rien de nouveau.

Ainsi, le premier acte majeur du pontificat de Léon XIV risque de n’être qu’une simple déclaration d’intention, démontrant toutefois que Léon XIV est un pape d’une nouvelle génération, mais qui reste encore quelque peu dans l’ombre de l’ancienne. C’est un fait intéressant, étant donné que, dans ses écrits augustiniens récemment publiés, la pensée de Léon XIV s’inscrit dans la continuité de l’histoire de l’Église, tout en étant personnelle et, à sa manière, novatrice dans son approche.

La grande question est de savoir si cette encyclique marquera la fin d’une époque ou la poursuite de celle-ci.

Mais il y a un aspect positif. Comme il s’agit d’un texte très long, chacun pourra le lire et en tirer ce qu’il jugera bon. Il est évident qu’il y aura des manipulations de part et d’autre. Mais cela offrira également l’occasion d’approfondir la réflexion de l’Église. Léon XVI approuve manifestement ce texte et ira même jusqu’à le présenter en personne.

Mais on peut se demander s’il s’agit là d’un texte de compromis ou bien du texte que Léon XIV avait réellement en tête lorsqu’il a lancé ce projet.

Il faudra peut-être attendre un événement qui se produira plus tard pour marquer un véritable changement de mentalité entre les générations.

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