Que faisiez-vous le 11 février 2013? Et le 19 (ou le 24) avril 2005? Rares sont ceux qui savent encore ce qui s’est passé ces jours-là. (c’est encore plus vrai pour le second). Andrea Gagliarducci nous le rappelle avec émotion, en même temps que tout ce que lui-même, et plus généralement sa profession (et j’ajoute: l’Eglise toute entière), doit au maître.
N’est-ce pas le pape Benoît lui-même qui a dit que les grands évènement destinés à changer le cours de l’histoire ne font aucun bruit, et se passent presque toujours dans le silence et le secret?

Benoît XVI et le jour qui a changé le cours de l’histoire

Andrea Gagliarducci
Vatican Reporting
11 février 2025

« Que faisiez-vous le jour de l’assassinat de Kennedy? », se demandaient avec insistance les Américains après le grand choc de l’assassinat du président. La question est ensuite devenue « Que faisiez-vous le 11 septembre? », une autre grande tragédie nationale qui est énoncée sans plus de précision, sans même l’année, tant elle est inscrite dans les mémoires.

Nous qui écrivons sur le Vatican, en revanche, nous nous demandons depuis douze ans : « Que faisiez-vous le jour où Benoît XVI a renoncé ? »

Certains disent quelque peu improprement « le jour où Benoît XVI a démissionné », très peu disent l’année, et très peu se souviennent de la date. C’était le 11 février. Jour de Notre-Dame de Lourdes, en souvenir de la première apparition. Anniversaire des pactes du Latran, et donc jour férié au Vatican.

Le 11 février 2013, par une courte declaratio, en latin, à la fin d’un consistoire pour décider de plusieurs dates de canonisation, Benoît XVI a changé le cours de l’histoire, d’une manière inattendue comme seuls savent le faire ceux qui ne veulent pas faire l’histoire.

Avec ce renoncement, la manière d’être vaticaniste a aussi changé. Il y a un avant et un après la démission de Benoît XVI. Et il y a, bien sûr, un pendant le pontificat de Benoît XVI, qui a lui aussi contribué à redéfinir bien des choses.

Pour un vaticaniste, Benoît XVI a représenté un défi beau et permanent.

Le pontificat de Jean-Paul II n’avait pas dissous, mais il avait dépassé les diatribes du Concile Vatican II. Ç’avait été un pontificat riche en symboles et en significations, tous à déchiffrer, qui s’inscrivait dans une époque historique extraordinairement dense, dont le pape polonais était l’un des protagonistes.

Le jubilé de l’an 2000 a été le grand tournant et a ouvert la voie à un monde nouveau. Le 11 septembre 2001 a donné un nouveau tournant à l’histoire. Mais ensuite, les dernières années du pontificat de Jean-Paul II ont été plus plus faites d’émotions que de gestes symboliques – qui n’ont pas manqué -, plus d’accompagnement du Pape que d’analyse réelle.

Ce fut une transition douloureuse et nécessaire, après 27 ans, et finalement, les quatre dernières années de Jean-Paul II avaient aussi créé une sorte de mythologie de la figure du Pape. Au point que l’on se divisait, de manière absurde, entre ceux qui critiquaient chaque étape du long pontificat et ceux qui l’exaltaient totalement. Sans équilibre, sans solution de continuité.

Élu pape, Benoît XVI a tenté de dépasser cette absence d’équilibre, parce qu’il a senti que c’était le manque d’équilibre qui affectait l’Église. Il s’est efforcé de dépasser les diatribes du Concile, en mettant au centre l’herméneutique de la continuité qu’il avait toujours défendue. Il a placé Jésus-Christ au centre, en demandant à tous de se conformer à un saut qualitatif qui ne pouvait pas être seulement formel. Il n’y a pas eu de réformes structurelles ou de choix politiques, il y a eu au centre l’image du Christ, symbolisée par le choix de mettre la croix au centre de l’autel pendant les célébrations, pour que le regard des gens soit toujours dirigé vers le Christ, avant le Pape ou les célébrants.

Il n’y a probablement pas de plus grande croix que celle-là, celle de voir son monde démantelé alors qu’on n’en construit pas un nouveau.

Le 11 février 2013 représente le dernier saut qualitatif exigé par le pontificat depuis le Vatican. Benoît XVI ne raconte pas un échec. Il rend plutôt public un profond respect pour la figure du Pape, grâce à une personnalité libérée de toute volonté de pouvoir, mais désireuse de servir l’unité de l’Eglise. Le pape est le vicaire du Christ, mais que se passe-t-il lorsque le vicaire du Christ risque de devenir seulement un pauvre Christ ?

Certains ont dit que le pape doit rester sur la croix jusqu’à la fin, d’autres ont contesté la décision de Benoît XVI. Et d’autres, enfin, ont vu dans cette décision précisément une façon de rester sur la croix, une acceptation du fait que le cours de l’histoire continue même sans lui, que le cours de l’histoire va jusqu’à contredire le pape émérite alors qu’il est encore en vie. Il n’y a probablement pas de plus grande croix que celle-là, celle de voir son monde démantelé alors qu’on n’en construit pas un nouveau.

Raconter tout cela demande toutefois sensibilité et amour. Benoît XVI n’a pas seulement demandé à l’Église de se démondaniser. Il nous a aussi demandé à nous, les journalistes, essentiellement en donnant l’exemple. Démondaniser signifie abandonner la logique de l’information pour regarder la logique de la rédemption. C’est-à-dire d’abandonner la logique du pouvoir pour comprendre le pouvoir de la logique.

Mais avons-nous été capables de relever le défi de Benoît XVI?

La question n’a pas de réponse définitive, mais de nombreuses nuances. L’instinct nous dit que non, nous n’avons pas relevé le défi.

Privés du Maître qui nous a mis au défi de dépasser nos limites de compréhension, les médias sont revenus à la logique de l’opinion publiée. Ce fut d’abord l’épopée des gestes du pape François, puis l’épopée de la révolution du pape François, et enfin les différents récits construits autour du pape lui-même. François n’est pas le professeur Ratzinger, ni le pape théologien, mais il a une immédiateté dans la communication qui, à la longue, risque de rendre paresseux. On raconte le pape, et déjà cela constitue la nouvelle.

Mais on finit par trop céder à cette communication immédiate et néanmoins étudiée, acceptant le défi de faire une interview alors que tant ont déjà été données, d’avoir une préface alors que des centaines ont été publiées, de raconter une autobiographie alors qu’il y a déjà trois livres autobiographiques de François en tant que Pape et un de sa période de cardinal.

Bref, le risque avec le pape François est de revenir à la zone de confort, de ne parler de diatribes que lorsqu’elles peuvent être simplifiées et, en fin de compte, de parler principalement en termes politiques.

Si l’instinct conduit à une réponse incroyablement cynique, il y a cependant un autre aspect, un héritage de Benoît XVI qui ne peut être négligé. Benoît XVI nous a obligés à étudier, à analyser, à comprendre. Même lorsque l’on voulait critiquer le pape, et on le faisait, il fallait s’assurer que la critique était fondée, car seule une critique fondée pouvait être prise au sérieux. Benoît XVI, avec son martyre de la sagesse, a créé les conditions pour que le journalisme du Vatican se nourrisse de nouvelles perspectives.

C’était un pape qui avait une foi profonde en Dieu et, par conséquent, une foi en l’homme. Il savait que si les hommes écoutaient l’appel de Dieu, rien ne leur serait fermé. Il savait donc que si les journalistes écoutaient vraiment et allaient au-delà de l’opinion publiée, il y aurait la possibilité d’une nouvelle espérance pour la profession, d’une nouvelle façon de raconter l’Histoire, et l’Histoire de l’Église.

Ceci est particulièrement évident pour la troisième génération de vaticanistes, la génération qui, comme moi, a vécu Jean-Paul II et s’est formée avec Benoît XVI. Ma génération de vaticanistes a été appelée à évaluer des crises graves, telles que les abus en Irlande, auxquels Benoît XVI a répondu par une lettre d’une rare profondeur, ou l’annus horribilis 2010, l’année du sacerdoce, qui est aussi l’année des campagnes médiatiques contre l’Église, à laquelle Benoît XVI a répondu en mettant l’Église en pénitence à Fatima.

Mais nous avons aussi été appelés à nous informer sur les questions de démondanisation et les tendances à la sécularisation, sur le fait que les athées qui cherchent Dieu sont plus croyants que ceux qui professent être croyants. Nous avons été appelés à comprendre les grands discours au monde de la culture (Ratisbonne, Paris, Berlin), à réviser notre idée de l’Europe en redécouvrant ses racines et, toujours et dans tous les cas, à remettre le Christ au centre, y compris forcément en étudiant le Pape dans la forme de communication qui lui convenait le mieux, à savoir les livres. Car, en fin de compte, les trois volumes sur Jésus de Nazareth, laissés ouverts à la discussion théologique, sont probablement le point culminant d’un pontificat lumineux.

Tout cela, c’est de la formation, c’est de la vie, c’est de la compréhension, quel que soit le point de vue que l’on adopte. Et peut-être qu’avec sa renonciation, Benoît XVI a été une fois de plus un maître. Il a enseigné qu’être vaticaniste va au-delà des modes de pensée, et il l’a fait en démontrant qu’être pape peut être perçu comme un service, et que le pouvoir pour lui-même ne sert à rien.

C’est une leçon qui demeure, et c’est la raison pour laquelle, ces dernières années et jusqu’à sa mort, nous attendions avec impatience Benoît XVI, nous lisions avec voracité chacune de ses interventions, même si elles se faisaient plus rares, et nous regardions la montagne où Benoît XVI s’était retiré comme un point de référence.

Dans sa dernière interview avec Peter Seewald, Benoît XVI a dit qu’il était le dernier homme de l’ancien monde, mais que le nouveau monde n’avait pas encore commencé. Et nous nous retrouvons aujourd’hui, en tant que communicateurs du Vatican, à nous souvenir de ce jour qui a changé le cours de l’histoire il y a douze ans, conscients que non, le monde nouveau n’a pas encore commencé. Parce qu’il y a tellement de révolutions, mais rien ne met encore le Christ au centre comme l’a fait Benoît XVI. Et mettre le Christ au centre, c’est mettre les sacrements au centre, et donc mettre l’Église au centre.

Douze ans plus tard, nous, journalistes, sommes encore à la recherche d’un équilibre. Entre-temps, une nouvelle génération est arrivée, et ce qui me vient à l’esprit, c’est que non, ils n’auront jamais un maître comme Benoît XVI l’a été pour ma génération. Ce genre d’exemple, en fin de compte, ne reviendra jamais.

Merci, Benoît XVI, d’avoir porté ta croix. Merci pour ton intercession continue. Et merci de nous avoir appris à être des journalistes.

Parce que notre profession te doit beaucoup, même si, au fond de toi, tu dirais que ce n’est pas le cas. Mais c’est le cas, et nous le savons tous.

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