Voici la dernière en date des « bombes » semées sous les pieds de Léon XIV pour le faire trébucher, dont parle le père Santiago Martin ici (Des bombes sur le chemin de Léon XIV).
L’article m’était tombé sous les yeux la semaine dernière, mais je l’avais trouvé trop peu crédible pour mériter une traduction.
A une lecture rapide, le contenu peut sembler vraisemblable (on pense aux « Confessions d’un cardinal » d’Olivier Legendre), mais à plusieurs détails, cela sent la manipulation: un repas chez la princesse Borghese (je cite ce nom au hasard) est l’environnement idéal pour situer l’intrigue d’une série Netflix sur les secrets du Vatican… Quant aux révélations, on voit un peu trop les grosses ficelles, destinées à faire passer l’élection du cardinal Prevost comme l’ultime coup du « génial » pape argentin, transformé ici quasiment en démiurge pour imposer « son » homme (je peux évidemment me tromper)
Le père Santiago Martin a très bien expliqué le but de la manœuvre:
Elle sème la méfiance à l’égard de Léon XIV, en le présentant comme faisant partie d’un prétendu plan ourdi par François pour amener l’Église à rompre avec les enseignements de la Parole de Dieu et de la Tradition.
Intra conclavem
Helder Red
21 juillet 2025
www.romatoday.it

Les échos des célébrations pour la nomination du premier pape américain résonnaient encore à Rome. La belle saison avait ouvert les célèbres terrasses, où la noblesse romaine, catholique, apostolique et papale, rivalisait pour accueillir les puissants du moment. Les cardinaux, princes de l’Église de Rome, fraîchement sortis des fatigues du conclave, étaient des invités convoités et réguliers, toujours au centre de l’attention de leurs hôtes, jamais vulgaires ; emblèmes tangibles d’un pouvoir silencieux et millénaire, ils étaient donc habitués à ne pas s’afficher. Leur présence ou leur absence suffisait à qualifier la réception.
La soirée était chaude et accueillante ; depuis cette terrasse, Rome s’étendait, magnifique et imposante, vieille de plusieurs millénaires et agitée comme une adolescente. Une brise impertinente rendait justice à une journée torride.
Le dîner avait été informel et agréable, la plupart des invités étaient déjà rentrés chez eux, après avoir pris congé de la maîtresse de maison, prodigue en compliments : pour la maison, pour la nourriture et pour la compagnie. La dame avait été impeccable, telle une châtelaine médiévale.
Il était assis sur une chaise longue, le col de sa chemise défait, un crucifix dans la poche de sa veste, un verre à la main, les jambes croisées ; une posture de détente totale. La fatigue de la semaine et la qualité des libations faisaient leur effet sur ce physique âgé, mais toujours athlétique. Le regard fixé sur le panorama immortel des forums impériaux, il semblait esquisser un sourire de satisfaction. C’est maintenant ou jamais, pensai-je. Je pris mon verre de cognac et m’approchai de lui.
« Rome est belle, n’est-ce pas ? », ai-je tenté pour briser la glace en le prenant par surprise.
« Surtout quand elle dort ! », m’a-t-il répondu du tac au tac, comme s’il s’attendait à cette question : sa légendaire vivacité d’esprit !
« Éminence, à quoi pensiez-vous ? » insistai-je.
« Je me détendais », répondit-il.
« Si je vous dérange, je m’en vais », ai-je tenté.
« Mais non ! Restez », me dit-il avec une réelle bonhomie.
Je pris donc mon courage à deux mains et m’approchai avec une chaise ; je m’adossai au fauteuil et croisai les jambes. Je sirotai une gorgée de cognac et tentai d’aborder le sujet avec précaution :
« Belle compagnie ce soir, vraiment une soirée très agréable. »
« Oui », répondit-il sans quitter des yeux le Sénat romain.
« Il n’y a pas à dire, insistai-je, la ‘vieille garde’ a toujours son charme. Celle qui est présente ce soir représente l’ancienne classe dirigeante, qui s’exprimait dans un italien parfait et ne se limitait pas à des profils Facebook. Le monde change et je ne sais pas s’il change pour le mieux ! »
« Mon cher fils, me répondit-il, le monde change, pas seulement la classe dirigeante ; et il ne change jamais ni pour le mieux ni pour le pire, il change, tout simplement ».
« De ce point de vue, l’Église de Rome n’a de leçon à recevoir de personne. Elle a une capacité à lire les temps nouveaux et à y répondre qu’aucune structure humaine n’a jamais eue. D’ailleurs, elle a deux mille ans d’expérience », ai-je commenté en souriant.
« Certains disent que c’est l’Esprit Saint », dit-il.
« Comme au Conclave. N’est-ce pas, Éminence ? » ai-je tenté pour le prendre au dépourvu.
Il sursauta, il se laissait aller à une discussion banale et prévisible, il ne s’attendait pas à cette digression. Après avoir sursauté, il se raidit et me fixa pour la première fois d’un regard méfiant.
« Mon fils, tu ne veux pas me faire excommunier ? Tu sais bien que je ne peux pas parler du Conclave », dit-il en souriant.
« Allons, Éminence ! Depuis Summi Pontificis Electio [motu proprio de Jean XXIII en 1962, ndt], seuls les laïcs risquent l’excommunication », dis-je en écartant les bras et en rejetant le menton en arrière avec un sourire.
Il éclata de rire et s’affala dans son fauteuil. Je tentai le tout pour le tout et le pressai :
« Allons, Éminence, comment cela s’est-il passé ? Est-il vrai que Parolin a retiré sa candidature ? Est-il vrai que le Collège des cardinaux a voulu trouver un profil plus modéré après Bergoglio ? ».
« Mon cher enfant, me dit-il, tu n’as vraiment rien compris : Prevost était le seul candidat de Bergoglio. Même peu avant sa mort, cette vieille tête de mule d’Argentin avait appelé tous les cardinaux en qui il avait confiance et leur avait dit : ‘Je vous recommande : après moi, ce sera au tour de l’Américain. Missionnaire, augustinien, ce sera le meilleur pour l’Église universelle’. »
« Alors pourquoi ces votes pour Parolin ? » ai-je tenté de contredire.
« Prevost était déjà en tête lors du premier scrutin, largement en tête. La fumée noire du soir du 7 mai est arrivée avec tout ce retard parce que ce saint homme, Mgr Cantalamessa, s’était attardé outre mesure avec les exercices spirituels. Prevost avait à sa gauche, portés par les hyper-bergogliens, ceux que j’appelle les ‘bergogliens malgré Bergoglio et au-delà de Bergoglio’, à savoir Parolin, et à sa droite, les traditionalistes, guidés par Robert Sarah, qui soutenaient le cardinal Erdo. »
« Mais pourquoi Prevost précisément ? » demandai-je.
« Parce que Bergoglio avait très clairement compris qu’après ses coups de boutoir, il fallait un ‘normalisateur’, quelqu’un qui rassure la Curie sans faire partie de la Curie ; quelqu’un qui rassure les progressistes sans être traditionaliste et enfin, quelqu’un qui rassure les traditionalistes, parce qu’il est perçu comme un modéré. C’était cette dernière chose qui inquiétait le plus le vieux pape, il avait le sentiment précis qu’à un certain moment de son pontificat, on avait effectivement frôlé le schisme [mensonge, évidemment: le schisme ne préoccupait pas Bergoglio, il avait même dit dans une de ses multiples interviews en roue libre qu’il n’en avait pas peur – ndt]. Bref, il fallait quelqu’un qui unisse, même un peu terne, mais après les feux d’artifice, un peu de silence, ça va aussi.
Écoute, me dit-il en approchant son visage du mien, je vais te confier une chose, même le nom, je pense que le Pampa argentin a eu son mot à dire ; il fallait le nom d’un pape de la tradition, mais aussi le premier pape qui a ouvert l’Église au monde moderne, celui de Rerum Novarum ».
« Qui a débloqué la situation ? » ai-je demandé avec une curiosité envahissante.
« Mais alors tu n’as rien compris ! Il n’y a jamais eu d’impasse ! Il ne manquait que quelques voix lors des autres votes. C’est seulement à ce moment-là, pour en finir rapidement, que l’homme de confiance de Bergoglio, le cardinal Jean-Claude Hollerich, qui est justement le rapporteur général du Synode, la créature de Bergoglio, est intervenu. Hollerich a remis les choses en place et Parolin, à ce moment-là, a déclaré qu’il n’était pas disposé à être élu. Ce fut donc un plébiscite : 107 voix. Le pauvre Erdo a même demandé, je crois, à ne plus avoir de voix, mais les traditionalistes extrémistes avaient compris le jeu et voulaient exprimer leur désaccord. En somme, seuls ceux qui se sont trompés n’ont pas voté pour Prevost », et il éclata d’un rire tonitruant et libérateur, et donc aussi un peu grossier.
« Et vous, Éminence, quelle était votre position ? »
« J’étais pour Prevost depuis le début. Je le connais et je partage la logique de Bergoglio. C’est le meilleur choix, certes moins brillant, mais il faut quelqu’un qui consolide les ‘coups de boutoir’ de François, il faut un Paul VI qui rassure et confirme. Lui, Prevost, est une personne digne, très sérieuse, disponible, un missionnaire dans l’âme. J’ai un seul doute sur sa résistance physique, le rythme de travail du Pape est terrible, mais vous verrez, il saura s’organiser aussi sur ce point.
À propos de Jean XXIII, une éminente théologienne, Hannah Arendt, a écrit: ‘Un chrétien sur le trône de Pierre’. Je pense que cette expression peut également s’appliquer à François [no comment!!! – ndt] ; tandis que pour Léon, on pourrait dire : ‘Un prêtre sur le trône de Pierre’. En somme, c’est ce dont nous avons besoin dans une période historique comme la nôtre ».
« Bien sûr, aussi en tant que choix géopolitique. »
« Exactement, pensez à la relation d’un Américain avec Trump. Ils étaient déjà tous prêts à crier au ‘scandale tiers-mondiste’ avec l’élection d’un Asiatique ou pire, d’un Africain. Le jésuite argentin y avait pensé et les a bernés. Bergoglio est un génie ! »
« Oui, mais maintenant, si je comprends bien, tout est gelé. Toute la dynamique mise en marche par la révolution bergoglienne s’arrête », ai-je objecté.
« Au contraire, Bergoglio s’était rendu compte qu’il avait atteint le point de rupture maximal. En effet, il n’a pas poussé plus loin le célibat des prêtres, le sacerdoce féminin et d’autres sujets qui font l’objet de polémiques doctrinales depuis des siècles. Il s’agit maintenant de consolider l’espace occupé, jusqu’au prochain pontife, qui sera probablement un Africain et qui fera un pas en avant supplémentaire, décisif et définitif. Tu verras qu’après Léon, il y aura un Jean XXIV, dit-il en souriant, puis le Synode, qui sera l’esprit de Bergoglio qui restera dans l’Église pour veiller sur elle. »
« Je dois dire que cette conversation fait ressortir un profil de Prevost un peu, comment dire, effacé », ai-je ajouté.
« C’est tout le contraire, s’est emporté le cardinal, Prevost a la tâche historique, je dirais presque mystique, de maintenir l’unité de l’Église du Christ ; Ut unum sint, non praevalebunt. Leone doit représenter la continuité de la mission.
La mission de l’Église fonctionne si elle est en continuité avec elle-même ; elle ne peut dépendre des caractéristiques du pape en fonction ; nous devons poursuivre la mission qui nous a été confiée par Jésus, en correspondant dans nos actions à un dessein divin ».
J’essayai d’apaiser la tension : « En somme, en mission pour le compte de Dieu, comme les Blues Brothers, eux aussi de Chicago », dis-je en riant.
« Exactement », répondit-il en riant et en se détendant à nouveau sur sa chaise longue.
« Éminence, on y va ? » lui murmura presque à l’oreille un jeune prêtre, sorti on ne sait d’où.
« Oui, aide-moi à me lever, sinon ce jeune homme va me clouer ici encore une demi-heure », dit-il avec une réelle bonhomie.
« Excellence, je ne voulais pas vous déranger », m’excusai-je, mortifié.
« Ne t’inquiète pas, je ne parle qu’à ceux que je veux et je ne dis que ce qui peut être divulgué. Moi aussi, je ne suis qu’un humble ouvrier dans la vigne du Seigneur », dit-il en me faisant un clin d’œil, tout en s’appuyant sur son assistant.
La maîtresse de maison arriva rapidement, lui offrit son bras et l’accompagna jusqu’à la porte, lui demandant de prier pour elle et de la bénir, tout en le remerciant pour sa présence, toujours précieuse et jamais banale. Alors qu’il se trouvait sur le seuil, il se retourna vers moi et me dit :
« Hé Helder, écris bien, car tu portes le nom d’un des pères de l’Église, d’un homme qui a été une source de réflexion pour nous tous, un homme que Bergoglio considérait comme l’un de ses maîtres ».
Je souris avec satisfaction et, alors qu’il entrait dans l’ascenseur, je fus saisi d’étonnement : j’étais en effet certain de ne pas m’être présenté à lui. Je repensai alors au rôle du Saint-Esprit, qui prend parfois des formes inattendues ; quelqu’un continue probablement à croire qu’Il existe vraiment.
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