Récemment plus que jamais (et sans doute l’arrivée de Trump n’y est-elle pas étrangère, pas tant par une « faute » personnelle que par les réactions qu’il suscite), le monde est agité de soubresauts qui laissent craindre qu’il est au bord de l’implosion (cela tombe bien, pour ceux qui pensent qu’on peut gouverner par la peur): hier c’était Gaza et l’Ukraine qui occupaient les manchettes, aujourd’hui, on en parle à peine, et en l’espace de quelques jours (on ne parle même plus de semaines!) on est passé du Venezuela à l’Iran immédiatement suivi par le Groenland.
Bref, un processus sans fin où, à peine un sujet épuisé (et encore!), on passe à un autre, sans qu’on voie la plus minime étincelle de réflexion.
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A chaque fois, on assiste au même scenario, avec le géant américain qui gonfle les muscles, les belles âmes qui s’indignent, et les satellites européens qui s’agitent en un ballet dérisoire pour prouver qu’ils existent encore. Tout cela au nom d’un droit d’ingérence « humanitaire » vertueux, en réalité pour protéger des intérêts économiques et financiers dont le peuple ignore tout.
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Alors, les « opinions publiques » sont convoquées via les différents médias, au nom du bien évidemment, et sont sommées de prendre position sur des sujets dont ils ne connaissent pas le premier mot, impliquant des zones que, la veille, ils savaient à peine situer sur la planisphère: Le BIEN ne se discute pas, il est là, et pas ailleurs. Et gare à celui qui sort du cercle de la vertu.
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Et pendant ce temps-là, on perçoit en bruit de fond, de plus en plus insistant, le cliquetis des armes (seul le pape a élevé la voix contre).
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Face à cet état de faits, Marcello Veneziani dit qu’intervenir militairement « au nom du bien » ne fait qu’empirer le mal et que seule une politique d’équilibre réaliste entre grandes puissances, fondée sur la diplomatie et le « donnant-donnant », peut, non pas éradiquer le mal, mais au moins garantir la stabilité internationale.
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Et j’ajouterais: pourquoi pas sous l’égide du pape?
Nous n’avons d’autre choix que d’envisager un monde pluriel, polycentrique, un polygone de forces en équilibre précaire.
Ceux qui cherchent de meilleures solutions contribuent généralement à aggraver la situation.
On sait que l’enfer est pavé de bonnes intentions.
L’équilibre est une ligne très fine, mais c’est la seule voie pour atteindre le but.
L’unique remède est de trouver le point d’équilibre
Pensons-nous vraiment qu’il faille intervenir pour soutenir les manifestants partout où éclatent des manifestations contre un régime oppressif ?
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Au Venezuela, puis en Iran, peut-être demain en Corée, ou à Taïwan et après-demain en Russie, en Chine, voire en Turquie, sans parler des pays africains, comme le Nigeria ou le Soudan, en Asie, à Cuba et ailleurs encore… Et que dire des pays arabes, alliés des États-Unis, où il n’y a pas de liberté, de respect des droits civils, d’égalité ? Et en Palestine et dans les environs, pourquoi aucune intervention face à une catastrophe humanitaire ?
Aucun pays au monde ne peut assumer seul la responsabilité de la planète entière et venir en aide partout où éclate une révolte contre un régime oppressif. À supposer que chaque révolte populaire soit réellement l’expression d’un sentiment général, véritablement majoritaire et authentique, et non induit de l’extérieur.
Premièrement, parce qu’aucun pays ne peut détenir le monopole du droit international et décider de sa propre initiative, sans aucun accord international, quand, comment et s’il faut intervenir, s’immiscer dans la vie d’un pays et quand il ne faut pas le faire.
Deuxièmement, parce qu’il finirait par n’intervenir que là où cela est possible et peut-être avantageux de le faire.
Troisièmement, parce qu’il serait en guerre permanente, avec une escalade supplémentaire des morts et des destructions.
Quatrièmement, parce que les interventions démocratiques ou humanitaires aggravent parfois les situations au lieu de les améliorer : il suffit de penser aux interventions de ces dernières années en Irak, en Libye, en Syrie ou aux printemps arabes, où, pour renverser des dictateurs, nous avons favorisé les guerres tribales entre bandes de fanatiques, favorisant ainsi des pouvoirs encore pires.
Cinquièmement, parce qu’en fin de compte, la décision d’intervenir ou non ne serait qu’une question de force, comme cela a toujours été le cas. Autrement dit, j’interviens uniquement là où je peux imposer mes conditions, sinon je reste à l’écart.
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Sans revenir en arrière de plusieurs siècles, revenons à notre enfance ou à notre jeunesse : quelqu’un en Occident a-t-il jamais osé défendre la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Pologne lorsqu’elles ont été envahies par les chars soviétiques et que les révoltes populaires ont été réprimées dans le sang ? Quelqu’un a-t-il jamais songé à intervenir au Tibet lorsque la Chine de Mao massacrait des peuples entiers et éradiquait la civilisation tibétaine ? Et nous pourrions en dire autant des guerres et des bombardements menés par les États-Unis et certains pays européens, autrefois colonialistes. Non seulement personne ne l’a fait, mais personne n’a jamais osé le demander publiquement.
Et pour revenir aux soulèvements en cours en Amérique latine et en Iran, l’opposition n’est pas aussi simpliste que la présentent les médias et les faiseurs d’opinion occidentaux : il n’y a pas d’un côté le peuple et de l’autre le pouvoir, le bien contre le mal, mais le peuple est divisé entre ceux qui soutiennent le régime ou du moins le supportent et ne veulent pas que des puissances étrangères s’ingèrent et décident de leur sort, et ceux qui descendent dans la rue contre le régime et s’y opposent de toutes leurs forces.
Le maximum que la communauté internationale peut exiger, c’est que des élections libres soient organisées afin de déterminer si la majorité est constituée des premiers ou des seconds. Certes, le peuple souverain ne prend pas toujours les décisions les plus sages, et trop de facteurs influencent ses choix, mais ce critère vaut mieux que d’autres. Cependant, le souhait que des élections aient lieu est un appel, il ne peut s’agir d’une imposition armée : les démocraties ne s’exportent pas à coups de bombes.
Le vrai problème est qu’il n’existe pas de superpuissance mondiale qui ait la force, l’autorité et la sagesse nécessaires pour surveiller les différents pays et régimes, voire les renverser. Il n’existe pas de force internationale qui exprime un pouvoir supérieur et planétaire ; l’ONU n’en est que le pâle et souvent partial double. Il n’y a pas de roi du monde, pas de monarque universel, pas d’arbitre suprême qui puisse trancher en dernier ressort les différends et avoir ensuite la force d’imposer la justice. Et aucun pays, y compris les États-Unis, ne peut prétendre le faire à sa place, notamment parce que chaque pays agit en fonction de ses propres intérêts géostratégiques, économiques et militaires. Le « mérite » de Trump est d’avoir fait tomber tout voile d’hypocrisie humanitaire et d’avoir montré la réalité telle qu’elle est, la dure vérité, en n’intervenant que lorsque les intérêts américains sont en jeu.
Alors, quelle est la solution ?
Il n’y a pas de solution miracle, il n’y a que l’équilibre international ; l’équilibre des forces, avant tout. En partant du principe commun qu’un conflit aggraverait la situation, augmenterait les dégâts et le nombre de victimes, et qu’il est donc à exclure. L’équilibre naît du réalisme qui consiste à considérer les forces en présence et à trouver parmi elles un point de trêve et de compromis jamais définitif mais toujours utile.
Si les principales puissances mondiales sont les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Inde, puis la Turquie, le Brésil, l’Europe et d’autres réalités, aucune d’entre elles n’est capable, à elle seule, de décider du sort du monde et, dans les cas extrêmes, de dominer le reste du monde.
Le maximum d’équilibre que l’on peut obtenir découle au contraire du fait que si une superpuissance décide de dominer toutes les autres, alors toutes les autres, unies, l’en empêcheront, sans en arriver à la guerre, simplement en se positionnant.
Le danger constant est que quelqu’un puisse remettre en cause cet équilibre ou, pire encore, que deux superpuissances puissent s’allier contre les autres. Cela conduirait à une catastrophe mondiale.
Dans ce contexte, quel est le rôle et le rang de l’Europe unie ?
Certainement pas celui de rivaliser sur le plan militaire, démographique ou technologique avec les superpuissances, ni celui de se rapprocher des États-Unis et de se barricader dans la catégorie armée de l’Occident, en opposition à l’Est, au Sud et au reste du monde. Mais celui de devenir le centre de gravité du monde, le point crucial entre les quatre points cardinaux où l’on peut rechercher le bien de l’équilibre, l’équilibre des forces. Lieu de synthèse et de négociation, visuellement exprimé dans le bassin méditerranéen, lieu intermédiaire par excellence.
Il ne s’agit pas d’une utopie d’un monde parfait, ni même de la prétention d’un monde meilleur, mais simplement du choix le plus proche du monde réel et le plus à même de l’améliorer. L’équilibre n’éradique pas le mal, le bien ne triomphe pas, mais un accord est trouvé afin que chaque facteur ait le moins d’impact possible sur la situation générale et, si possible, sur la situation locale.
Bien sûr, pour soutenir cet équilibre, il reste la voie diplomatique, les pressions internationales, les négociations. Et les do ut des [ndt: locution latine qui signifie « donnant-donnant/échange de bons procédés »], pour circonscrire et réduire les maux.
Bref, nous n’avons d’autre choix que d’envisager un monde pluriel, polycentrique, un polygone de forces en équilibre précaire. Ceux qui cherchent de meilleures solutions contribuent généralement à aggraver la situation. On sait que l’enfer est pavé de bonnes intentions. L’équilibre est une ligne très fine, mais c’est la seule voie pour atteindre le but.
MV
La Verità – 14 janvier 2026