Après le Consistoire, qui a suscité de vives critiques dans certains milieux conservateurs, l’analyse très intéressante (et atypique) d’Americo Mascarucci (*), journaliste, intervenant récurrent du blog de Marco Tosatti. Dans cette lettre (qui risque de ne pas plaire à tout le monde) il ose poser directement la question de l’importance de la « messe en latin », selon lui marginale parmi les nombreux défis que l’Eglise doit affronter. Et il explique pourquoi, toujours selon lui, les traditionalistes se trompent lorsqu’ils jugent négativement ces deux journées de rencontre entre cardinaux, et donc indirectement le pape lui-même.
Exiger de lui une sorte de purge anti-bergoglienne semble être une prétention décidément excessive.
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Ceux qui pensent à un pape réactionnaire ou restaurateur capable d’annuler tout ce que François a fait se trompent, oubliant peut-être que c’est précisément grâce à son prédécesseur que Robert Prevost a été nommé cardinal et a pu devenir pape. L’héritage de Bergoglio est bien là et pèse lourd, et pour le pape Léon, tout le bergoglisme n’est certainement pas à jeter ou à livrer à l’histoire comme une erreur de parcours du Saint-Esprit.
La question de la messe en latin est-elle vraiment si importante aujourd’hui qu’elle constitue une priorité pour le pape régnant ?
Je respecte profondément les amoureux de la messe tridentine, mais je ne pense pas qu’il y ait une forte demande pour un retour au passé dans l’Église universelle.
(*) Americo Mascarucci, journaliste italien auteur de plusieurs livres sur François, dont en 2018 La rivoluzione di Papa Francesco, et, en 2025, L’Eredità di Papa Francesco: Cosa rimane del pontificato di Jorge Mario Bergoglio, par ailleurs grand admirateur de Benoît XVI sans pour autant être un fan du pape argentin, dont il a dressé un bilan nuancé du pontificat .
Chers traditionalistes, vous vous trompez sur Léon XIV
Je sais que beaucoup de lecteurs du blog [Stilum Curiae] ne partageront probablement pas ce que je m’apprête à écrire, mais je trouve franchement déplacées les critiques adressées au pape Léon concernant les résultats et le déroulement du récent consistoire, où certains s’attendaient peut-être à une sorte d’annulation du bergoglisme.
Je trouve parfaitement injustifiée la polémique autour de l’absence de discussion sur la liturgie ancienne, et je pense même que Prevost n’a pas voulu en discuter, conscient de la délicatesse du sujet, qui ne peut certainement pas être réglé en quelques heures.
J’ai lu le rapport préparé par le cardinal Roche en défense de Traditionis Custodes, qui invite à poursuivre dans la voie tracée par François et donc à uniformiser toute l’Église sur la liturgie conciliaire.
Pour parler franchement, je pense que Léon XIV a décidé de reporter la discussion, conscient que le rapport de Roche allait déclenché une vive polémique et déchiré à nouveau le collège des cardinaux et le monde catholique, comme à l’époque du motu proprio bergoglien.
Il a manifestement estimé que le moment n’était pas venu pour une discussion qui aurait certainement exacerbé les tensions avec le monde traditionaliste.
J’ai toujours considéré Traditionis Custodes comme une grave erreur, j’ai critiqué ce document dans mes deux derniers livres car il a été une source néfaste de division au sein de l’Église, utile uniquement à François pour apaiser les progressistes et les modernistes (je distingue ces deux catégories) déçus par l’absence de réformes dans le domaine de l’ordination diaconale des femmes, du célibat sacerdotal, des unions LGBT, de l’autonomie des conférences épiscopales et d’autres thèmes chers à l’agenda du synode allemand.
En s’attaquant à la messe en latin, Bergoglio a voulu rassurer ses partisans « de gauche » en leur affirmant qu’il n’était en aucun cas l’otage de Benoît XVI et des conservateurs, jetant ainsi aux oubliettes le motu proprio Summorum Pontificum alors que l’Émérite était encore en vie.
Cela dit, la question de la messe en latin est-elle vraiment si importante aujourd’hui qu’elle constitue une priorité pour le pape régnant ?
Mais combien de catholiques considèrent réellement que la défense de la liturgie préconciliaire est une question tellement fondamentale ?
Je respecte profondément les amoureux de la messe tridentine, mais je ne pense pas qu’il y ait une forte demande pour un retour au passé dans l’Église universelle.
Loin de moi l’idée de traiter les traditionalistes avec mépris, mais on ne peut pas juger le pontificat de Léon XIV à l’aune de son attitude favorable, défavorable ou indifférente à l’égard de la célébration des messes en latin. Je pense que cette question avait été parfaitement réglée par saint Jean-Paul II avec Ecclesia Dei en 1988, qui conciliait le respect de l’ancienne liturgie avec la nécessité de mettre en œuvre les réformes conciliaires, en confiant aux évêques la tâche d’autoriser les célébrations selon le missel de Saint Pie V dans un esprit conciliant et ouvert. Le contraire de Traditionis Custodes qui recommande au contraire aux évêques la plus grande intransigeance, avec l’invitation explicite à refuser l’autorisation.
Personnellement, j’ai défendu Summorum Pontificum de Benoît XVI, comprenant l’esprit et les raisons du motu proprio ratzingerien, à savoir garantir aux fidèles traditionalistes la plus grande inclusion possible dans l’Église, et soulignant la continuité entre le rite ancien et la liturgie conciliaire.
Mais je dois aussi admettre, comme je l’ai écrit dans mes derniers livres, que le monde traditionaliste a complètement déformé et trahi l’esprit de Ratzinger, au point de créer un « schisme de fait », avec la messe en latin utilisée comme étendard anti-conciliaire et comme symbole identitaire traditionaliste, consacrant de fait non pas la continuité, mais une discontinuité absolue par rapport à l’Église conciliaire et désavouant cette herméneutique de la continuité si chère à Benoît XVI.
C’est pourquoi je pense que la meilleure solution est de revenir à Jean-Paul II.
Mais pour revenir au sujet initial, je pense qu’il convient d’éviter tout jugement hâtif sur Léon, compte tenu du lourd héritage laissé par Bergoglio et que le pontife augustinien doit gérer avec beaucoup de prudence; et compte tenu également du large front qui a soutenu son élection.
Prevost cherche clairement à trouver un équilibre au sein de l’Église, mais exiger de lui une sorte de purge anti-bergoglienne semble être une prétention décidément excessive.
Léon XIV corrige le bergoglisme, dépassant clairement l’esprit syncrétique qui avait inspiré son prédécesseur sous la bannière de l’encyclique Fratelli Tutti, ramenant le Christ au centre et réaffirmant la valeur d’être catholique, minimisée au cours des douze années précédentes.
Il dépasse également la rhétorique bergoglienne de la pauvreté, symbolisée par l’abandon des symboles papaux et des solennités, pour affirmer le principe d’une Église non pas pauvre mais proche des pauvres, et il redonne un caractère sacré à la figure du successeur de Pierre, minimisée par François avec ses apparitions chez Fabio Fazio et ses discours souvent grossiers et déplacés.
Mais ceux qui pensent à un pape réactionnaire ou restaurateur capable d’annuler tout ce que François a fait se trompent, oubliant peut-être que c’est précisément grâce à son prédécesseur que Robert Prevost a été nommé cardinal et a pu devenir pape. L’héritage de Bergoglio est bien là et pèse lourd, et pour le pape Léon, tout le bergoglisme n’est certainement pas à jeter ou à livrer à l’histoire comme une erreur de parcours du Saint-Esprit.
Le parcours synodal lui-même ne doit pas être abandonné, mais guidé, en désamorçant les positions radicales et en ramenant le débat dans une perspective de progressisme sain, non moderniste, un progressisme cohérent et en continuité avec la tradition et la doctrine de l’Église, comme l’a enseigné Ratzinger.
Parce que l’Église ne doit pas se conformer à l’esprit du temps et se plier à ses exigences, mais pas non plus rester figée et retranchée dans une sorte de bastion traditionaliste, oubliant qu’au cours des siècles, la force de l’Église a également été celle de savoir regarder vers l’avenir, se renouveler, se régénérer et progresser, dans la fidélité à l’Évangile.
(…)
Pour juger un pontificat, un consistoire de deux jours ne suffit pas.
Americo Mascarucci