John Allen, 1965-2026

27 Jan 2026 | Actualités

La nouvelle de la mort de John Allen, la star des « vaticanistes » non italiens, m’était passée sous les yeux, je voulais en parler ici, mais je me demandais comment aborder le thème, car au fil du temps, j’avais mûri une attitude plutôt critique envers ses analyses que je lisais (de moins en moins) sur Crux. un média qu’il avait fondé et dont le ton, était très éloigné de ma sensibilité religieuse et politique.
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C’est une nouvelle triste, car il n’avait que 61 ans. Sa dernière apparition publique a été sa rencontre avec Léon XIV, en compagnie de sa femme Elise-Ann Allen, à l’occasion de la sortie de son livre-interview-biographie « Léon XIV, pape missionnaire d’une Église mondialisée », et il paraissait très affaibli.

Au début de ce site, il y a une vingtaine d’années déjà, alors que les traductions automatiques (à l’époque, on ne disait pas encore l’IA) en étaient à leurs balbutiements et renvoyaient le plus souvent une bouillie incompréhensible, j’ai traduit, au prix de gros efforts (en cause de multiples références américaines réservées aux initiés, que je connaissais pas et qui m’obligeaient à des recherches disproportionnées) de nombreux articles de sa plume issus du National Catholic Reporter (aux antipodes idéologiques de son presque homonyme, plus ancien et ayant les mêmes initiales).
Et je m’étais aperçue assez vite mais pas immédiatement, que je ne partageais pas ses analyses, distanciées et souvent ironiques, et témoignant d’une certaine condescendance amusée vis-à-vis des affaires religieuses, et d’un sentiment de supériorité très américain, envers les pauvres européens, spécialement les italiens (du moins c’est ainsi que je le percevais).

Et puis il restait pour moi l’homme qui, dans une biographie de 2001 (Cardinal Ratzinger: The Vatican’s Enforcer of the Faith), avait énuméré les « 10 raisons pour lesquelles le cardinal Ratzinger ne pourrait jamais être élu »

Mais on ne doit pas dire du mal des morts, et avec ses défauts et limites, comme pour tout homme, il faut reconnaître qu’il était très bien informé, et qu’il écrivait bien, avec un style inimitable, ce qui est assez rare parmi les journalistes américains, dont le style est souvent aussi plat qu’une plage de la Mer du Nord.

Andrea Gagliarducci a écrit un très bon article, en guise d’oraison (pas exactement d’hommage) funèbre, relevant avec fineese que John Allen avait réussi « à traduire le vaticanese en americanese ». Occasion pour lui de réfléchir sur un sujet qui lui tient particulièrement à coeur, le rôle et les devoirs du journaliste (spécialement vaticaniste) et l’évolution de la profession, et sur l’élection d’un pape justement … américain, qui serait selon lui « le premier pape du monde nouveau » .

Si Benoît XVI disait être le dernier représentant de l’ancien monde, mais que le nouveau n’avait pas encore commencé, et si François avait apporté dans le monde vatican une grande partie de la dialectique des années 70 qui était restée dans les replis de la « guerre civile théologique » vécue en Amérique latine , Léon XIV est le premier pape du monde nouveau.

John avait pu voir le premier pape américain de l’histoire. Il avait accompli sa mission de créer un nouveau modèle narratif et une « école » de nouveaux correspondants [du Vatican].

John Allen, la communication du Vatican et un pape d’une nouvelle génération

Andrea Gagliarducci
vaticanreporting.blogspot.com/2026/01/john-allen
24 janvier 2026

La mort de John Allen, le 22 janvier dernier, a bouleversé tout le monde au Vatican, à la veille de la Journée mondiale des communications sociales, qui est aussi le jour de la Saint François de Sales, patron des journalistes.

Je n’ai pas de souvenirs personnels de John Allen, je n’ai jamais entretenu d’amitié ou de relations avec lui. Mais je suivais et connaissais son travail, je l’appréciais surtout pour ses métaphores extraordinaires qui servaient à traduire le « vaticanese » en « americanese », même si je ne partageais pas entièrement les similitudes qu’il établissait.  Surtout, j’ai tendance à donner un sens symbolique à tout ce qui se passe et, pour cette raison, la mort de John Allen m’amène à réfléchir à une série de questions, toutes à comprendre.

Avec John Allen, c’est toute une époque qui s’en va. C’est l’époque des vaticanistes de la génération 2.0, mais en réalité dans leur version 2.1 ou 2.2. 

John avait commencé à s’intéresser au Vatican à la fin des années 90, il n’avait pas derrière lui l’histoire des vaticanistes de la première génération. Mais il venait des États-Unis, il avait commencé à regarder le Vatican avec une certaine distance, ce qui lui permettait d’aborder les histoires avec plus de fraîcheur que la génération 2.0, la génération des vaticanistes, née après le Concile Vatican II et qui avait hérité du Concile le débat, la contestation, les visions opposées.

Ines San Martin, l’une des nombreuses personnes qui ont trouvé en John un mentor, a raconté qu’il s’était installé à Rome à la suite d’une critique reçue sur l’un de ses livres, dans laquelle on soulignait qu’il était facile de juger dans le confort de ceux qui sont loin. Une critique qu’il avait trouvée juste et qu’il avait essayé de surmonter d’une manière ou d’une autre. Si le choix de déménager et de découvrir une nouvelle culture était la bonne chose à faire, car c’est depuis le centre que l’on voit le mieux le centre, du moins dans ses dynamiques profondes, le fait qu’il ait commencé son travail sans préjugés le rendait différent des vaticanistes de sa génération. Cette différence était sa force.

Mais John apportait aussi quelque chose de différent. Il apportait une mentalité anglo-saxonne, associée à une écriture brillante et à un média qui lui permettait d’exercer des « licences créatives ». 

La mentalité anglo-saxonne exigeait que tout soit vérifié et raconté avec précision, car telle est la langue anglaise. Elle manque de nuances, elle manque de possibilités. Chaque langue exprime un monde et contraint l’expression. Roland Barthes, dans son fantastique Leçon (lisez-le, il est magnifique), va jusqu’à dire que « la langue est fasciste », car au fond, elle vous contraint à certaines règles précises.

Le média, cependant, était le National Catholic Reporter, un magazine progressiste, certes, mais qui avait également compris la puissance du numérique. À une époque où Internet était en plein essor, sa rubrique The Word From Rome est devenue une référence extraordinaire, où toutes les informations étaient rassemblées, même celles qui semblaient secondaires.

Allen a été l’un des premiers à comprendre le potentiel d’Internet et à l’utiliser, ce qui faisait de lui un journaliste différent, du moins un journaliste qui savait considérer sa profession avec un respect extrême [???], sans rien négliger, mais au contraire en utilisant tout ce qui était à sa disposition pour recueillir d’autres informations et raconter d’autres histoires.

À propos du travail de John, Colleen Dulle, de America , a déclaré qu’au fil des ans, il était passé de l’actualité à l’analyse. Étant entendu que raconter une actualité est souvent nécessairement une analyse, le fait que John soit devenu de plus en plus analyste témoignait précisément de cette évolution du journalisme, et en particulier du journalisme vatican. Car désormais, il ne suffit plus de donner des informations : il faut une approche analytique et contextuelle. Dans un monde dominé par un excès d’informations, expliquer les histoires devient la plus grande différence entre un véritable professionnel et un simple informateur, voire une intelligence artificielle.

John était, en somme, un pont entre la génération 2.0 et la génération 4.0 des vaticanistes. Il était trop proche de la génération 3.0, la mienne, pour être également un pont avec cette génération. Il se trouvait au milieu, il était un maillon d’une chaîne générationnelle, mais il créait des ponts au-delà, et c’est pourquoi l’expérience de Crux a mis en avant une nouvelle génération de jeunes journalistes. Jeunes, mais dans une nouvelle phase.

Aujourd’hui, ces jeunes journalistes sont confrontés à un défi encore différent. À savoir, raconter un pontificat qui naît d’une manière nouvelle, en dehors du débat du Concile Vatican II qui a été jusqu’à présent central, au-delà des catégories auxquelles nous sommes habitués à penser, au-delà même de la crise des abus de l’Église, qui reste et est présente, mais qui sera traitée différemment.

Et tout cela parce que nous sommes face à un pape d’une nouvelle génération, lui aussi pont entre l’ancien (on le remarque au retour aux anciens symboles et aux anciennes traditions, comme la visite aux paroisses romaines ou la bénédiction des agneaux pour Sainte-Agnès) et le nouveau.

Si Benoît XVI disait être le dernier représentant de l’ancien monde, mais que le nouveau n’avait pas encore commencé, et si François avait apporté dans le monde vatican une grande partie de la dialectique des années 70 qui était restée dans les replis de la « guerre civile théologique » vécue en Amérique latine (mais il serait long de parler de la théologie de la libération, de la théologie du peuple et de tout le débat encore d’actualité), Léon XIV est le premier pape du monde nouveau.

Un pape qui n’était pas prêtre à l’époque du Concile Vatican II, qui a été missionnaire et a donc pu voir les choses avec détachement, qui a néanmoins vécu à Rome et a également vécu la tentative de dépasser le débat, et c’est pourquoi c’est un pape qui dispose de nouveaux outils pour absorber le passé (sans l’effacer, sans le rejeter, ni contester) et créer un nouveau modèle pour l’avenir.

Tout cela impose de nouveaux modèles de communication, des modèles narratifs différents, et même un nouveau langage, nécessaire pour comprendre les différentes nuances apportées par ce pontificat. C’est le premier pontificat d’un pape originaire des États-Unis, et c’est un pontificat qui a sa propre histoire. Il ne peut être interprété ni comme une continuité ni comme une rupture. Il peut être interprété avec discrétion.

John Allen avait invité Prevost à dîner chez lui, comme c’était le cas pour de nombreux prélats américains, et dans le récit de ce dîner, il a souligné un détail important : Prevost était non seulement un excellent auditeur, mais aussi très prudent dans l’expression de son opinion.

J’ajouterais que cette prudence est celle de quelqu’un qui sait qu’il peut construire un monde nouveau, mais qui doit encore composer avec l’ancien monde, et que ce monde doit être traité avec prudence et circonspection. Faire quelque chose de nouveau signifie toujours passer par quelque chose d’ancien.

John avait toutefois pu voir le premier pape américain de l’histoire. Il avait accompli sa mission de créer un nouveau modèle narratif et une « école » de nouveaux correspondants. Il avait créé un pont entre la génération 2.0 et la génération 4.0. Sa disparition a quelque chose de symbolique, mais elle témoigne aussi d’une responsabilité. La responsabilité de ceux qui, dans la génération 3.0, sont désormais appelés à former, raconter, créer comme l’a fait John.

Il y a donc quelque chose de très symbolique dans la disparition de John Allen. Et je pense que c’est la meilleure façon de se souvenir de lui, en ce jour où l’on commémore Saint François de Sales, patron des journalistes.

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