Une lettre inédite de Benoît XVI, en 2021

16 Mar 2026 | Benoît XVI

Dans la dernière année de sa vie terrestre, Benoît XVI, âgé de 94 ans mais encore d’une lucidité intellectuelle admirable, a couché sur papier ses ultimes réflexions sur la prière. Le texte, d’un ton très personnel, mais loin des envolées théologiques du savant qui réservaient certains textes à un public universitaire , est aujourd’hui inclus dans ses Opera Omnia (précédé d’une préface de Piero Parolin, le cardinal secrétaire d’état). L’hebdomadaire catholique britannique « The Catholic Herald » en publie l’intégralité, précédé d’un commentaire qui est plutôt un mot à mot (et dont la lecture n’est pas indispensable, les mots du Saint-Père étant d’une clarté cristalline).

En passant, je me permets d’ajouter que j’ai particulièrement aimé le passage concernant la prière de demande:

Souvent, la manière réaliste et humble de prier est présentée comme une objection à la prière de demande en tant que telle : la prière appropriée devrait toujours et uniquement être une louange à Dieu, et non une supplication incessante.
Ce serait déjà une absurdité, car Dieu ne pourrait et ne devrait pas se soucier de nos petites choses. Dans notre vie quotidienne nous devons penser à nous-mêmes. Et pourtant, en réalité, nous avons besoin de Dieu précisément pour pouvoir vivre notre quotidien en partant de Lui et en nous orientant vers Lui. C’est précisément en n’oubliant pas que notre Père est celui en qui nous avons confiance que le Notre Père se compose de sept demandes. Demander à Dieu signifie aussi et surtout purifier nos désirs afin que nous puissions les présenter devant Dieu et qu’ils soient intégrés dans le « nous » de la famille du Christ.

Une lettre inédite révèle les dernières réflexions de Benoît XVI sur la prière et l’avenir de la foi

thecatholicherald.com/article/unpublished-letter-reveals-benedict-xvis-final-reflections-on-prayer-and-the-future-of-faith

Une lettre inédite du pape Benoît XVI, écrite un peu moins d’un an avant sa mort, vient d’être publiée dans un nouvel ouvrage en italien, offrant un aperçu de la théologie du défunt pontife et de sa vision de l’avenir de la foi à la fin de sa vie.

Le texte est publié dans La fede del futuro, quatrième volume d’un recueil d’écrits inédits et quasi-introuvables de Joseph Ratzinger, publié par les Éditions Cantagalli. Le recueil est introduit par une préface du secrétaire d’État du Vatican, le cardinal Pietro Parolin.

Le cardinal Parolin écrit que « le thème de l’avenir fait de plus en plus l’objet d’une réflexion théologique sur la foi, car il n’est nullement certain que l’humanité continuera à croire en Dieu ».

Il observe que les préoccupations de Ratzinger dans cet essai ne se limitent pas au seul destin de la foi, mais englobent également « l’incertitude et la confusion qui règnent dans le monde, causes de la perte de l’espoir et d’une peur généralisée ». La question de ce qui nous attend, observe-t-il, ne se limite pas aux croyants, mais concerne l’humanité tout entière.

Faisant référence à l’accélération sans précédent du développement historique de ces dernières années, le cardinal affirme que l’humanité s’est retrouvée face à « des possibilités extrêmes, mais aussi à des dangers extrêmes ». L’avenir, affirme-t-il, « n’est plus attendu avec espoir, mais avec appréhension ; il est même devenu un cauchemar pour beaucoup ».

Dans ce contexte, il s’interroge:

« La foi a-t-elle encore un rôle à jouer dans la construction du monde de demain ? L’Église continuera-t-elle d’exister ? « 

La lettre inédite de Benoît XVI, datée du 27 avril 2021 au Vatican, s’intitule « Introduction : Réflexions sur la prière chrétienne » et propose une méditation concise mais théologiquement dense sur la nature de la prière en tant qu’acte religieux fondamental.

Rédigé à la fin de sa vie, ce texte revient sur des thèmes qui ont marqué son œuvre théologique pendant des décennies, notamment le Christ en tant que médiateur, la place centrale de l’Eucharistie et la purification du désir humain.

Le pape Benoît XVI commence par définir la prière en termes généraux comme « l’acte religieux fondamental » et « la tentative d’entrer concrètement en contact avec Dieu ».

Il distingue immédiatement la prière chrétienne des autres formes de prière, en affirmant qu’elle s’accomplit « avec Jésus-Christ et, en même temps, en le priant ». Le Christ, écrit-il, est à la fois homme et Dieu et peut donc « être le pont, le pontifex, qui permet de franchir l’abîme infini entre Dieu et l’homme ».

En ce sens, poursuit-il, le Christ est « la possibilité ontologique de la prière » et aussi son « guide pratique ».

Benoît rappelle la scène évangélique où les disciples, ayant vu Jésus en prière, demandent : « Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11, 1). Il note qu’ils étaient conscients que Jean-Baptiste avait lui aussi enseigné la prière à ses disciples, mais que Jésus était « infiniment plus proche de Dieu que même la plus grande des figures religieuses : Jean-Baptiste ».

Il en tire ce qu’il appelle les deux caractéristiques fondamentales de la prière, celle qui concerne l’être et celle qui concerne la conscience, entrelacées dans un lien profond avec Dieu qui consiste à demeurer avec Lui.

Passant à ce qu’il définit comme des formes de prière erronées ou insuffisantes, Benoît rappelle les paroles prophétiques de Samuel :

« L’obéissance vaut mieux que le sacrifice, l’écoute vaut mieux que la graisse des béliers » (1 S 15, 22).

Il écrit que la juxtaposition avec la Croix est évidente dans l’entière annonce du Christ et que la prière chrétienne, unie à Jésus, est inséparable de Son offrande de Lui-même.

Il affirme que la prière chrétienne, en tant que prière avec le Christ, « est toujours ancrée dans l’Eucharistie, y conduit et s’y réalise ». L’Eucharistie, écrit-il, est « une prière accomplie de tout son être » et représente la « synthèse critique du culte et de la véritable adoration ». En elle, Jésus a prononcé son « non » définitif aux simples paroles et aux sacrifices d’animaux, les remplaçant « par le grand « oui » de Sa vie et de Sa mort ».

C’est pourquoi Benoît XVI décrit l’Eucharistie à la fois comme « la critique définitive du culte » et comme « le culte au sens le plus large du terme ».

Il observe que les Pères de l’Église l’ont caractérisée d’une part comme la fin des coutumes païennes et d’autre part comme ce qui définit le christianisme lui-même en tant que prière.

Il ajoute :

« Je crois que nous devrions réfléchir beaucoup plus profondément à cette opposition fondamentale ».

La lettre poursuit en soulignant le réalisme de l’enseignement de Jésus sur la prière. Citant la parabole de l’ami qui refuse de se lever de son lit pour donner du pain, Benoît XVI écrit que la prière est « toujours aussi un dépassement de notre inertie, qui inspire beaucoup d’excuses pour ne pas se lever ». Prier, affirme-t-il, « signifie lutter contre cette inertie du cœur » et implique l’humilité de présenter à Dieu même « les petites choses de notre vie quotidienne » et de demander son aide.

Dans une réflexion conclusive, il aborde ce qu’il appelle les objections à la prière de demande, c’est-à-dire l’idée que la véritable prière doit consister exclusivement en louange plutôt qu’en demandes répétées. Une telle position, écrit-il, serait absurde si elle tenait pour acquis que Dieu ne doit pas se soucier des besoins humains. Au contraire, « nous avons besoin de Dieu précisément pour pouvoir vivre notre vie quotidienne en partant de Lui et en nous orientant vers Lui ».

Il cite la structure du Notre Père, qui comporte sept demandes, comme preuve que la demande est intrinsèque à la prière chrétienne. « Prier Dieu, c’est aussi et surtout purifier nos désirs, afin de pouvoir les présenter devant Dieu et qu’ils s’inscrivent dans le « nous » de la famille du Christ », écrit-il.

La publication de la lettre dans La fede del futuro offre un dernier aperçu de la pensée spirituelle du pape Benoît XVI dans la phase finale de sa vie, alors que, retiré et dans un état de grande fragilité physique, il conservait un esprit intellectuellement vif.

La lettre intégrale est reproduite ci-dessous avec l’aimable autorisation des Éditions Cantagalli :


INTRODUCTION AUX RÉFLEXIONS SUR LA PRIÈRE CHRÉTIENNE

par Benoît XVI

D’une manière générale, la prière est l’acte religieux fondamental : c’est, en quelque sorte, la tentative d’entrer concrètement en contact avec Dieu. La particularité de la prière chrétienne réside dans le fait que l’on prie avec Jésus-Christ et, en même temps, qu’on Le prie Lui.

Jésus est à la fois homme et Dieu et peut donc être le pont, le pontifex, qui permet de franchir l’abîme infini entre Dieu et l’homme. En ce sens, le Christ est aussi, d’une manière générale, la possibilité ontologique de la prière. Pour cette raison il est également le guide pratique de la prière. C’est pourquoi ses disciples, qui l’avaient vu prier, lui adressèrent cette demande : « Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11, 1). Ils se souvenaient que Jean-Baptiste avait enseigné à ses disciples à prier, sachant bien qu’Il est infiniment plus proche de Dieu que même la plus grande figure religieuse : Jean-Baptiste.

Ainsi apparaissent les deux caractéristiques fondamentales de la prière : celle relative à l’être et celle relative à la conscience. Elles sont intimement liées. Le lien profond avec Dieu, en termes généraux, consiste à demeurer en Lui. À l’école de prière de Jésus, notre connaissance de Lui grandit, tout comme notre proximité avec Lui.

À cet égard, nous devons également garder à l’esprit la critique de Jésus à l’égard des manières erronées ou insuffisantes de prier. La juxtaposition avec la Croix, évidente dans tout Son message et même dans les paroles prophétiques qui avaient caractérisé la teneur de la prophétie jusqu’à Jésus – « L’obéissance vaut mieux que le sacrifice, l’écoute vaut mieux que la graisse des béliers » (1 S 15, 22) – est déjà claire.

De plus, la prière chrétienne, en tant que prière avec Jésus-Christ, est toujours ancrée dans l’Eucharistie, y conduit et s’y réalise. L’Eucharistie est une prière accomplie de tout son être. Elle est la synthèse critique du culte et de la véritable adoration. En elle, Jésus a dit son « non » définitif aux simples paroles et son « non » aux sacrifices d’animaux, et il a mis à leur place le grand « oui » de Sa vie et de Sa mort. L’Eucharistie représente ainsi la critique définitive du culte et, en même temps, le culte au sens le plus large du terme. Les Pères de l’Église l’ont justement caractérisée d’une part comme la fin du paganisme, comme consuetudo (coutume), et d’autre part comme la caractérisation du christianisme lui-même en tant que prière.

Je crois que nous devrions réfléchir beaucoup plus profondément à cette opposition fondamentale. Cette orientation fondamentale de l’histoire dramatique de la prière de Jésus nous permet de comprendre tout le réalisme avec lequel Il a accompli son annonce. La parabole de l’homme qui ne voulait pas se lever pour donner du pain à son ami dit clairement que la prière est toujours aussi un dépassement de notre inertie, qui inspire tant d’excuses pour ne pas se lever. Prier signifie s’opposer à cette inertie du cœur et signifie donc aussi l’humilité de porter devant Dieu même les petites choses de notre vie quotidienne, en demandant son aide.

Un dernier point. Souvent, la manière réaliste et humble de prier est présentée comme une objection à la prière de demande en tant que telle : la prière appropriée devrait toujours et uniquement être une louange à Dieu, et non une supplication incessante.
Ce serait déjà une absurdité, car Dieu ne pourrait et ne devrait pas se soucier de nos petites choses. Dans notre vie quotidienne nous devons penser à nous-mêmes. Et pourtant, en réalité, nous avons besoin de Dieu précisément pour pouvoir vivre notre quotidien en partant de Lui et en nous orientant vers Lui. C’est précisément en n’oubliant pas que notre Père est celui en qui nous avons confiance que le Notre Père se compose de sept demandes. Demander à Dieu signifie aussi et surtout purifier nos désirs afin que nous puissions les présenter devant Dieu et qu’ils soient intégrés dans le « nous » de la famille du Christ.

Benoît XVI

0 commentaires

Vous aimerez aussi
Anniversaires et commémorations

Anniversaires et commémorations

Aujourd’hui, 19 avril, on se souvient d’un déjà lointain 19 avril 2005 où Benoît XVI montait sur le trône de Pierre. Et l’on va bientôt entrer dans le cycle de commémoration du centième anniversaire de sa naissance, avec une multitude d’évènements dans le monde entier,

Share This