Un autre Iran

19 Mar 2026 | Actualités

Le récit, totalement univoque (les méchants mollahs terrorisant le peuple qui aspire à se libérer d’un joug insupportable grâce aux bombardements israéliens), et martelant des médias, ne peut que susciter la méfiance, ou plutôt le rejet chez quiconque possède un minimum de jugement autonome. Il est difficile de trouver des contre-récits crédibles, qui ne cèdent pas à la caricature et (pire encore) échappent au soupçon de fake new et d’intervention de l’IA. Ce passionnant reportage publié sur un blog aussi sérieux et fiable que celui d’AM Valli « dans le but de redonner une dimension humaine à ‘l’ennemi’ » est donc une bouffée d’air frais bienvenue dans le magmas mensonger de l’information mainsream

  • Voir aussi (Giuseppe Nardi, 20 octobre 2025)

Mon Iran / Entre souvenirs de voyage et actualité. 1

Luca Foglia

Dans cette première partie, je vais vous faire part de ma vision de l’Iran et de sa société, tandis que dans la seconde, j’aborderai le conflit actuel.

Remarque préliminaire : l’Iran n’est pas l’Antéchrist annoncé par saint Jean dans l’Apocalypse. Bien que certains articles récents le dépeignent comme tel, le suspect ne correspond pas à la description.

De Cyrus à Khamenei

L’Iran est un État issu d’un ancien empire fondé par Cyrus le Grand il y a environ 2 600 ans, que ni les Grecs ni les Romains n’ont réussi à soumettre.

Militairement, les Arabes y parvinrent entre 600 et 800 après J.-C., mais pas culturellement, car tant la tradition persane que la langue farsi restèrent vivantes tout au long du Moyen Âge, jusqu’à ce que l’Iran choisisse une voie différente (celle du chiisme) de celle de la majorité arabe.

Au XIe siècle, les envahisseurs turcs finirent par devenir eux-mêmes persans ; même les Mongols et Tamerlan, qui causèrent pourtant d’énormes destructions entre 1200 et 1500, furent fascinés par la culture persane.

En 1501, la dynastie safavide réunifia le royaume et donna naissance à l’« Iran » chiite.

Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, le territoire fut disputé entre Russes et Anglais ; après la Seconde Guerre mondiale, l’influence soviétique l’emporta, jusqu’au coup d’État de 1953 orchestré par la CIA et le MI6 qui porta au pouvoir Mohammad Reza Pahlavi. Vingt-six ans plus tard, en 1979, la révolution menée par les ayatollahs donna naissance à la République islamique actuelle.

Ces quelques repères historiques permettent de comprendre que nous avons affaire à un peuple profondément ancré dans l’histoire ; au-delà de l’importante composante chiite, un Iranien est avant tout un Persan, porteur d’une culture ancienne et descendant d’une société organisée autour de valeurs traditionnelles : la foi, l’unité de la patrie et la famille.

C’est pour cela que le régime n’a pas cédé sous les bombardements et, au contraire, semble en être sorti renforcé. La diabolisation de l’ennemi, de sa culture et de son histoire, orchestrée par l’OTAN, ne fait que resserrer les liens entre les populations et leurs gouvernements. Cela s’est produit en Afghanistan, en Russie, en Iran, et cela se produira également en Chine. Sans oublier l’Afrique, où les récents coups d’État militaires ont été accueillis très favorablement par des citoyens désireux de se libérer de la présence française.

Mon Iran

Dans le but de redonner une dimension humaine à « l’ennemi », permettez-moi quelques simplifications d’ordre personnel.

À chaque fois que je me suis rendu à Téhéran et dans ses environs pendant le premier mandat de Trump, j’ai eu l’impression d’être dans la Russie rurale post-soviétique ou dans le sud de l’Italie d’il y a trente ans : de l’accueil dans les maisons (où, dès que vous entrez, on vous apporte à manger et à boire comme si vous veniez de passer quarante jours dans le désert), à la façon dont ils regardent l’étranger avec un mélange de suspicion et d’admiration, jusqu’aux grand-mères, qui coordonnent toute la vie familiale avec un style militaire.

Sans parler du trafic chaotique : imaginez Naples ou Bari avec quinze millions d’habitants !

Et que dire des vêtements, tant décriés par nous, les « Occidentaux » ? Je n’ai jamais vu un visage couvert. En général, les femmes issues des familles les plus pratiquantes portent soit le chador (manteau) noir classique avec un châle qui couvre les cheveux, soit des tuniques colorées d’origine persane. Dans la capitale, j’ai vu de très nombreuses jeunes filles porter des jupes sous le genou ou des pantalons, des chemisiers (fermés) et des foulards des meilleurs créateurs français et italiens pour se couvrir les cheveux. Cela en public, tandis que lors des soirées passées dans des maisons privées, les cheveux n’étaient pas couverts et les jupes laissaient entrevoir le genou (et même un peu plus).

Dans la Russie rurale, la situation n’est pas très différente, et même à Moscou, à Minsk ou à Kiev, lorsque les femmes entrent à l’église, elles se couvrent les cheveux. N’en était-il pas ainsi, et n’en est-il pas ainsi encore, dans le sud de l’Italie ? Il m’est arrivé d’envoyer des photos prises aux alentours de Téhéran à des amies de Campanie ou de Sicile, et elles pensaient que j’étais dans un petit village de leur région.

Il est vrai qu’il existe une partie de la société qui peut nous sembler « hors du temps », mais seule une minorité d’Iraniens vit ces règles comme une contrainte.

Au cours de mes voyages, j’ai eu l’occasion de discuter avec des femmes « intégristes », engagées en politique, toujours vêtues de noir et couvertes de la tête aux pieds (mais le visage découvert). Elles m’ont expliqué que c’était leur façon de se préserver pour leur futur mari, qu’elles étaient heureuses de le faire et que, malgré les apparences, elles n’avaient pas renoncé à leurs atouts féminins. Après quelques jours passés à leurs côtés pour des raisons professionnelles, j’ai gagné leur confiance et elles m’ont ainsi montré les quantités industrielles de bijoux qu’elles portent sous le tchador et même leurs téléphones, ornés de coques enfantines en contraste flagrant avec les personnes sévères que j’avais en face de moi.

Il s’agit pour la plupart de jeunes femmes diplômées, qui parlent très bien anglais et sont très gentilles. J’en ai connu une assez bien, qui étudie aujourd’hui à Rome et avec laquelle je suis toujours en contact. Une fois, je suis même sorti avec elle, au café de l’hôtel, dans l’après-midi, sous le regard de mon guide qui veillait depuis la table voisine à ce qu’il n’y ait aucun contact physique entre l’étranger et la locale. C’était très amusant.

J’en ai parlé à une de mes amies des Pouilles et elle m’a dit que son père ne la laissait pas non plus sortir le soir, qu’il inspectait les vêtements qu’elle portait et qu’aux premiers rendez-vous, il envoyait son frère pour surveiller.

Ensuite, comme dans toutes les sociétés, il y a des excès, mais parmi les pays islamiques que j’ai visités, l’Iran est certainement celui qui nous ressemble le plus. À part l’alcool, qui est bel et bien interdit, du moins dans les lieux publics. C’est ainsi que je me suis retrouvé jusqu’à deux heures du matin dans un restaurant avec de la musique live, à boire du thé, diverti par un chanteur azéri imitant Little Tony, avec tout le tralala de la tenue post-communiste classique : des chaussures claires en cuir d’au moins quatre tailles trop grandes, un pantalon sombre sous les talons et une chemise complètement ouverte.

Pour aborder des sujets plus sérieux, on observe un respect tant envers les chrétiens que les juifs, qui ont justement été libérés de Babylone par Cyrus, le fondateur de la Perse.

Pour les Iraniens, Jésus est un grand prophète ; malheureusement, il n’est pas le fils de Dieu comme pour nous, mais ils le vénèrent néanmoins comme son messager. Il en va de même pour la Sainte Vierge Marie, à qui un arrêt de métro a été dédié l’année dernière. Je me suis promené tranquillement avec mon chapelet au doigt et, le dimanche, j’ai assisté à la messe.

Bien sûr, c’est un pays musulman, et la prudence est toujours de mise. Il y a encore des pendaisons publiques ; lors des dernières manifestations, on a dénombré environ quatre mille victimes (nous en parlerons dans la deuxième partie), mais croire que nous pouvons résoudre les problèmes en les bombardant est pour le moins insensé.

Ce ne sont toutefois pas des terroristes internationaux en série, comme on les dépeint souvent en les assimilant à Al-Qaïda, à Daech et à leurs ramifications, toutes d’obédience sunnite salafiste. Ils ont bel et bien tué directement certains dissidents à l’étranger, cela est vrai. Le Hezbollah, c’est une autre histoire, nous y reviendrons dans la deuxième partie. Ce qui est étonnant, c’est que nous, catholiques, ne voyons pas la différence, compte tenu de ce qui s’est passé en Irak et en Syrie, où les chiites ont combattu aux côtés des chrétiens et pour leur défense, ou au Nigeria, où nos frères dans la foi sont persécutés par Boko Haram, un autre groupe sunnite salafiste.

Je vais raconter une dernière anecdote qui nous sera utile dans la deuxième partie. Lors d’aucun de mes voyages, je n’ai subi de contrôles, à part ceux des aéroports, qui sont un peu minutieux ; par pure curiosité personnelle, je me suis même rendu en taxi à l’entrée d’une des centrales nucléaires bombardées l’année dernière. Personne ne m’a arrêté ni posé de questions.

Pour en venir rapidement au présent, Sky News et CNN, les chaînes de télévision de l’ennemi, opèrent assez librement à Téhéran. La société iranienne est très fière, elle a des habitudes bien ancrées et n’accepte les restrictions que si elles viennent de l’intérieur, et non de l’extérieur, même au prix de la vie de ses dirigeants.

C’est pourquoi, si nous ne voulons pas vivre dans un état de conflit permanent, nous devons rechercher ce qui nous unit aux autres civilisations, et non pas toujours et uniquement ce qui nous divise. Si, par exemple, nous regardons les photos ou les portraits des grands missionnaires chrétiens, nous remarquons qu’avec le temps, ils ont pris les traits du peuple parmi lequel ils vivaient, sans pour autant renoncer à annoncer l’Évangile ou à suivre les enseignements du Christ.

Malheureusement, nous, Européens, avons oublié notre histoire, nos racines gréco-romaines ; nous prétendons imposer nos valeurs au monde entier, à un moment où celles-ci traversent une crise très grave, non pas parce qu’elles ne sont plus valables, mais parce qu’au nom de la mondialisation, nous les avons écartées de nos vies et remplacées par les caprices du moment.

Comment pouvons-nous entrer en relation avec d’autres peuples et cultures sans savoir qui nous sommes ? Comment pouvons-nous éventuellement les inviter à abandonner certaines contraintes si nous ne parvenons plus à proposer une alternative valable ? Comment pouvons-nous juger leurs comportements si l’autorité morale (le pape, mais aussi de nombreux cardinaux) oublie souvent son rôle ?

« Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre », nous dit encore saint Jean.

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