Une autre vue de l’Odyssée (le film)

4 Sep 2026 | Actualités

Faire la critique d’un film aussi « hénaurme », aussi cher, et aussi ambitieux que l’Odyssée de Nolan n’est pas chose facile. Parmi ceux qui se sont risqués à l’exercice, essentiellement par obligation professionnelle, combien ont lu l’œuvre d’Homère, et savent de quoi ils parlent.: je pense aux journalistes, plus spécialement à la catégorie des critiques de cinéma. La plupart, et c’est bien humain, se contentent de reprendre les éléments de langage que leur fournit le dossier de presse distribué par la production (ou, aujourd’hui, confient la tâche à l’IA), et l’assaisonnent ensuite selon le biais idéologique du « titre » qui les emploie.

La critique qui suit est d’une toute autre sorte. L’auteur, un Italien érudit, a laissé mûrir ses impressions avant d’écrire, donc a attendu quelques semaines, et surtout, c’est un helléniste chevronné qui connaît à fond le poème d’Homère. Cela lui permet de mettre en évidence les difficultés d’adapter une grande œuvre littéraire dans trahir l’auteur et accumuler les anachronismes les plus ineptes. Il cite la récente adaptation, en 2026, des Hauts de Hurlevent (en français sous le titre « Hurlevent », un vrai massacre à la tronçonneuse »), et s’il était français, il n’aurait pas manqué d’évoquer la calamiteuse adaptation du Comte de Monte Cristo en 2024, avec Pierre Niney dans le rôle titre.

Juste une note personnelle, que l’auteur de l’article ne mentionne pas: aussi infidèles, et dans certains cas aussi médiocres soient-elles, ces adaptions peuvent permettre à des gens qui autrement n’y auraient pas eu accès, de découvrir la « grande littérature », et dans le cas qui nous occupe, de donner l’envie de lire Homère. Même si cela ne concerne qu’une petite minorité du public, c’est déjà un formidable résultat.

Et enfin, précision opportune: j’ai vu le film à sa sortie, je n’ai pas eu de coup de cœur, mais je ne me suis pas ennuyée. Pour le reste, je partage en grande partie l’analyse faite ici.

Je considère qu’un artiste, lorsqu’il décide de modifier aussi profondément une histoire consacrée par des millénaires de lecteurs et transmise depuis des siècles sous une forme précise, doit avoir la loyauté de le préciser à son public : sinon, utiliser le titre L’Odyssée est trompeur et même peu correct.
Car l’œuvre de Nolan n’est pas l’Odyssée ; il s’agit d’une réinterprétation personnelle fondée sur des préoccupations contemporaines très éloignées d’Homère, préoccupations que le film trahit à chaque instant et dont il ne parvient tout simplement pas à s’affranchir.

Je ne conteste pas tant ici le fait que Nolan n’ait pas été fidèle au poème, mais que de l’Odyssée, il ne subsiste dans ce film que le pire : la guerre, la cruauté, l’atrocité ; la beauté, la ruse, l’intelligence, la délicatesse, l’humour, tout ce qui est beau a disparu. Il existe des films qui ne sont pas fidèles à l’intrigue du chef-d’œuvre littéraire auquel ils se réfèrent, mais qui en offrent une interprétation crédible et véritablement artistique ; cependant, si un auteur décide de s’inspirer d’un modèle classique, il devrait, au moins en partie, démontrer qu’il croit en ce modèle et en ces valeurs : sinon, pourquoi s’en inspire-t-il ?

L’Odyssée de Nolan

Finalement, il semble que la frénésie autour de l’Odyssée de Christopher Nolan se soit calmée : pendant des semaines, informations, contre-informations et critiques se sont succédé dans les médias et sur les réseaux sociaux, avant même que le film ne sorte en salles (une absurdité digne de l’hystérie de nos médias). Maintenant que l’atmosphère semble s’être apaisée et un mois après l’avoir vu, je pense toutefois que le film mérite une réflexion un peu plus approfondie que la consternation suscitée par le fait qu’Hélène était incarnée par une actrice noire.

Les mérites du réalisateur

En effet, le problème n’est pas Lupita Nyong’o : tout compte fait, on la voit assez peu dans le film et elle maîtrise son métier ; le problème, c’est qu’elle s’est permis de juger avec suffisance Homère, démontrant clairement qu’elle ne l’avait jamais lu sérieusement .

Christopher Nolan est un réalisateur de talent et il l’a prouvé avec des films comme Oppenheimer ; il convient donc de faire la part des choses. En tant que film à part entière, sans aucune référence au poème homérique, son Odyssée est un film sérieux : on voit que Nolan maîtrise bien la mise en scène et, de surcroît, les acteurs jouent bien – j’ai beaucoup apprécié Télémaque, c’est-à-dire Tom Holland, mais, de toute évidence, ce sont surtout Matt Damon et Anne Hathaway qui se démarquent.

La musique de Ludwig Göransson possède un fort pouvoir évocateur et, surtout sur le plan technique, la photographie est extrêmement suggestive – je n’ai toutefois pas pu apprécier la version IMAX, car il n’y a pas de cinéma équipé à cet effet dans ma ville.

Le message du film n’est pas non plus sans intérêt : il s’agit d’une longue réflexion, surtout morale, sur l’atrocité de la guerre et sur les cicatrices qu’elle laisse dans l’âme et dans le corps, un message ravivé par des correspondances qui s’entremêlent tout au long du film, selon les codes narratifs typiques de Nolan, riches en prolepses et en analepses (c’est-à-dire en allers-retours dans la chronologie de l’intrigue). En effet, le point culminant est l’évocation de la dernière nuit de Troie, lorsque la ville s’enfonce dans les flammes et la violence : un souvenir qui ne refait surface chez Ulysse qu’à la fin. Peut-être Nolan connaît-il les travaux d’un psychiatre américain renommé, selon lequel le comportement d’Ulysse semble correspondre précisément à celui typique des vétérans [/anciens combattants] traumatisés. La construction même de l’intrigue repose sur la perception de la réalité par un Ulysse victime d’amnésie, et pas seulement à cause du lotus narcotique que lui a administré Calypso.

Le film est donc délibérément centré sur le traumatisme des vétérans de guerre.

Les désastres de notre époque, transposés chez Homère

Au-delà des mérites de Nolan, le film reflète toutefois surtout les problèmes typiques de notre société, qui se veut si « inclusive » (et non, il ne s’agit pas seulement du wokisme, il y a pire).

En termes simples : ce n’est pas l’Odyssée.

Point. Bien sûr, chaque auteur et artiste est libre de traiter ses sources comme il l’entend : même Dante (qui n’a toutefois jamais songé à faire passer son chant Enfer, 26 pour une transposition du poème homérique original) a revisité l’histoire de l’Odyssée-Ulysse à sa manière, le faisant naufrager, désormais âgé, devant la montagne du Purgatoire.

Je considère toutefois qu’un artiste, lorsqu’il décide de modifier aussi profondément une histoire consacrée par des millénaires de lecteurs et transmise depuis des siècles sous une forme précise, doit avoir la loyauté de le préciser à son public : sinon, utiliser le titre L’Odyssée est trompeur et même peu correct. Car l’œuvre de Nolan n’est pas l’Odyssée ; il s’agit d’une réinterprétation personnelle fondée sur des préoccupations contemporaines très éloignées d’Homère, préoccupations que le film trahit à chaque instant et dont il ne parvient tout simplement pas à s’affranchir.

La relation ratée avec les classiques

Tout d’abord, Nolan affirme s’être inspiré de la dernière traduction en anglais de l’Odyssée, celle de la classiciste Emily Wilson, plutôt controversée. Je ne peux pas me prononcer à ce sujet, car évaluer une traduction du grec vers l’anglais dépasse mes compétences ici, mais l’auteur semble avoir fait des choix, parfois même de simplification, qui ne sont peut-être pas toujours acceptables. Cependant, elle aussi a critiqué vertement l’Odyssée de Nolan, accusant le film d’être superficiel et de manquer de la profondeur psychologique de son modèle. Sur ce point, je suis d’accord.

Je partage l’avis de la critique du théologien catholique et traditionaliste Taylor Marshall qui, tout en reconnaissant divers mérites au film (mérites qui, en réalité, reviennent à l’original), en a également relevé les pires aspects, comme une américanisation généralisée. En effet, il s’agit là d’une Odyssée passée au même hachoir que celui utilisé aux États-Unis pour préparer les hamburgers.

Puis, il y a les erreurs, souvent grossières. Outre les acteurs de couleur engagés dans une histoire où, par la force des choses, les ethnies étaient bien différentes, tout – des costumes aux décors, en passant par les intérieurs, voire la musique – évoque des environnements nordiques, de la fin de l’Antiquité ou du proto-Moyen Âge, sombres et bien peu en accord avec le soleil de la Méditerranée : on a l’impression d’être dans un film sur les Vikings. Je reviendrai sur cet aspect dans un instant.

Je passe également sous silence les erreurs historiques manifestes : par exemple, tout au long du film, on évoque les célèbres « peuples de la mer », dont l’identification est controversée, mais qui ne coïncident certainement pas, comme le scénario voudrait nous le faire croire, ni avec la civilisation mycénienne à l’origine du tableau dépeint dans les poèmes homériques (bien plus ancienne, datant des XVIe-XVe siècles av. J.-C.), ni avec l’époque à laquelle les poèmes homériques sont apparus (VIIIe-VIIe siècles av. J.-C.).

De plus, cette obsession de vouloir à tout prix relier une œuvre de fiction comme l’Odyssée aux données historiques, presque une angoisse du réalisme à tout prix (une tendance que j’ai également remarquée dans d’autres films), méconnaît complètement la nature de l’épopée et de la poésie.

De même, l’idée d’interpréter la guerre de Troie non pas comme la conséquence de l’enlèvement d’Hélène, mais comme celle de la cupidité d’Agamemnon et de sa volonté d’occuper le détroit (l’explication historique couramment admise par les spécialistes actuels pour la guerre de Troie) me semble absurde. Quel sens cela a-t-il ? L’Odyssée n’est pas un article de journal, enfin !

Qu’est-ce que ça coûte de comprendre cela?

Deuxièmement, compte tenu de ma formation de philologue classique, qui m’a fait avaler des livres entiers d’Homère directement en grec, une évidence m’a tout de suite sauté aux yeux : le film a supprimé toutes les parties les plus positives et les plus lumineuses de l’épopée homérique. L’Odyssée n’est pas seulement un récit de malheurs, même si la mer y tient une place prépondérante – comme on le sait, Ulysse est persécuté par le dieu de la mer, Poséidon, qui incarne la force destructrice d’un élément pour lequel les Grecs et d’autres peuples antiques nourrissaient une profonde crainte. Mais qui dit mer dit eau salée, tout comme sont salées les larmes de ceux qui souffrent ; et en effet, dans l’Odyssée, on pleure beaucoup, comme le faisait remarquer Pietro Citati dans une belle étude sur le poème. Ulysse lui-même apparaît pour la première fois en larmes sur la plage d’Ogygie, l’île de Calypso, alors qu’il pleure en fixant cette mer qui l’empêche de rentrer chez lui (cf. Od. 5,81-84). Cependant, l’Odyssée comporte également des passages d’une grande beauté, qui élèvent l’être humain au-dessus des atrocités et de la souffrance profondément liées à l’histoire d’Ulysse et de la guerre de Troie. Or, tous ces passages ont été balayés par le scénario de Nolan (qu’il a lui-même écrit). Voyons-en quelques exemples.

Comment tuer un poème homérique : en supprimer les plus belles parties.

Nausicaa, la jeune fille tendre et élancée comme un tronc de palmier (cf. Od. 6,162-163), qu’Ulysse rencontre lorsqu’il échoue, naufragé, sur l’île des Phéaciens, si délicate dans sa fraîcheur, disparaît complètement, tout comme l’île paisible et laborieuse sur laquelle règne son père Antinoos, le sage roi près du palais duquel s’étend un magnifique jardin, symbole de sa sagesse gouvernante (cf. Od. 7,112-132). Et pourtant, il s’agit là d’un passage important, qui fait le lien entre le monde fantastique dans lequel Ulysse se retrouve projeté au début et le monde réel dans lequel il revient.

La scène du cyclope Polyphème, dans laquelle, avec une tendresse inattendue, le monstre s’attarde à parler à son bélier – sous lequel Ulysse est attaché ! – (cf. Od. 9,444-461) a complètement disparu.

Je passe sous silence le fait que ce film oublie complètement la ruse d’Ulysse face à Polyphème – il n’en reste pas grand-chose dans le scénario de Nolan –, à tel point que la célèbre supercherie par laquelle le héros se fait appeler « Personne » et empêche ainsi le cyclope de donner l’alerte contre lui est ignorée : cela a déjà été souligné par de nombreux critiques et même par Wilson.

Mais, par exemple, lorsque Ulysse arrive aux confins de l’Hadès et rencontre divers défunts, il rencontre également sa mère, Anticlée, morte de chagrin en son absence et qu’il tente en vain d’étreindre à trois reprises (Od. 11,140-224) : elle a elle aussi disparu.

À la fin du poème, le retour d’Ulysse auprès de Pénélope est dominé par le motif de leur lit, qu’il avait lui-même creusé dans le tronc d’un arbre encore enraciné dans le sol ; toute la maison est construite autour de celui-ci. Le lit est en effet leur secret, puisque personne, à part eux deux et une servante de confiance, n’en a connaissance ; mieux encore, il est le fondement de la maison et du royaume (avec quelle efficacité et quelle vérité : Od. 23,173-230). Or, ce motif du lit, si beau et si vrai, a lui aussi disparu : dans le film, Pénélope reconnaît son mari au bourdonnement de la corde de son arc, que lui seul parvient à tendre et à armer. En tant que scène, elle conserve un certain charme, mais n’a rien à voir avec la puissance du thème original du lit de Pénélope. La seule scène qui respecte peut-être, du moins en partie, l’intensité du poème original est celle du massacre final des prétendants (ce n’est pas un hasard).

Enfin, les dieux classiques ont été presque entièrement éliminés. C’est un choix déjà opéré par d’autres films : par exemple, sur le même sujet, Ithaque. Le retour (2024), d’Uberto Pasolini, avec Ralph Fiennes et Juliette Binoche, qui ne traite toutefois que de la deuxième partie de l’Odyssée, celle du retour à Ithaque ; là encore, les dieux ont été totalement effacés.

À plusieurs reprises au cours du film, Ulysse – incarné par Matt Damon – s’exprime comme un sceptique contemporain, attribuant la croyance en Poséidon ou en d’autres dieux à la superstition de ses hommes. La seule divinité qui apparaîtrait serait Athéna, mais la fin nous précise qu’il ne s’agit en aucun cas d’une déesse (en effet, elle est totalement impuissante à aider Ulysse ; Athéna, dans le poème original, s’impliquait bien davantage) : il s’agit plutôt de Cassandre, ou de n’importe quelle prêtresse du temple d’Athéna à Troie, tuée lors de la dernière nuit de la ville. Ainsi, l’Athéna interprétée par Zendaya n’est rien d’autre que la pâle ombre d’une victime de l’assaut grec, presque un remords personnifié qui, en silence, hante le héros.

Évidemment, je ne suis pas un adepte du polythéisme, mais un tel choix me semble très décevant. Malgré les anthropomorphismes et le caractère souvent capricieux de ces divinités, elles n’en constituent pas moins une partie fondamentale de l’épopée classique et confèrent aux vers homériques un souffle de beauté.

Les supprimer n’est pas seulement une atteinte au monde classique – et pensons que même la civilisation chrétienne a continué à représenter les dieux païens dans les arts les plus divers jusqu’en 1600 et au-delà –, ce n’est pas seulement une incompréhension flagrante de la mentalité classique, mais cela élimine également une source de beauté et d’élégance raffinées du monde d’Homère.

Lorsque Ulysse aperçoit Nausicaa pour la première fois sur la plage, il la compare, par sa beauté, à la déesse chasseuse Artémis : le polythéisme grec permet toute une série de symboles, de métaphores et d’images dont ces réalisateurs dépouillent complètement le contenu épique, au risque de l’appauvrir.

D’autres passages sont réduits de manière incompréhensible :

Par exemple, dans la première partie – qui dilue même trop la Télémachie, c’est-à-dire les quatre premiers livres consacrés à Télémaque qui part à la recherche de son père –, les références à Argo, le chien d’Ulysse, sont fréquentes, mais tout à fait insipides et inutiles ; alors que, lorsque vient enfin le moment où Ulysse retrouve son chien et où une véritable intensité émotionnelle s’imposerait, la scène est littéralement expédiée.

Sans parler de la manière dont les épisodes qui subsistent dans le film sont transformés (pour ne pas dire déformés) : les célèbres géants Lestrygons, des monstres primitifs, deviennent, sans qu’on sache vraiment pourquoi, des hommes gigantesques revêtus d’une armure ; et c’est là que revient l’imaginaire nordique évoqué plus haut.

Calypso, une déesse, interprétée avec brio par Charlize Theron – un choix judicieux à mon sens – dans l’Odyssée, vit dans une grotte magique, tisse avec « un fuseau d’or », chante et est entourée d’une nature idyllique (cf. Od. 5,55-74) ; ici, elle se promène en robe résille, comme si elle était une humble pêcheuse (une déesse ?).

On pourrait en dire autant de Circé, qui, dans le poème, est la fille du Soleil : une déesse splendide et terrible, qui vit dans une atmosphère magique parmi les animaux en lesquels elle a transformé les hommes. Dans le film, en revanche, dans l’une des scènes les plus terribles et les plus répugnantes (avec, pour couronner le tout, des références insistantes au cannibalisme), Circé est devenue une vieille sorcière qui, certes, transforme en animaux les hommes qui arrivent sur son île, mais uniquement pour les cuisiner ensuite.

Enfin, Polyphème, dans le film, est un être dépourvu des nuances du poème homérique, où il est certes cruel, mais aussi capable d’affection pour son troupeau, ou encore, par moments, risible autant que grotesque ; tout le dialogue qui avait lieu entre lui et Ulysse disparaît, et on ne comprend même pas très bien où est passée la ruse d’Ulysse.

En somme, je ne conteste pas tant ici le fait que Nolan n’ait pas été fidèle au poème, mais que de l’Odyssée, il ne subsiste dans ce film que le pire : la guerre, la cruauté, l’atrocité ; la beauté, la ruse, l’intelligence, la délicatesse, l’humour, tout ce qui est beau a disparu. Il existe des films qui ne sont pas fidèles à l’intrigue du chef-d’œuvre littéraire auquel ils se réfèrent, mais qui en offrent une interprétation crédible et véritablement artistique ; cependant, si un auteur décide de s’inspirer d’un modèle classique, il devrait, au moins en partie, démontrer qu’il croit en ce modèle et en ces valeurs : sinon, pourquoi s’en inspire-t-il ? Ici, en revanche, même si Nolan soulève des questions morales et propose quelques idées intéressantes, le résultat, si l’on prend inévitablement en compte la source de cet univers imaginaire, est déprimant. Plat et déprimant. Honnêtement, face à cette débâcle, au cinéma, j’avais hâte de sortir et, dès le générique de fin, je me suis précipitée hors de mon fauteuil.

Pour résumer. Les problèmes de notre société reflétés par ce film

À ce stade, il est indispensable de préciser que tout cela n’est pas tant grave parce qu’un grand classique de la littérature antique a été trahi et dénaturé : le problème est bien, mais bien plus profond.

  • Premièrement. Depuis quelques décennies, réalisateurs, scénaristes et acteurs font tout pour rendre les événements représentés plus sombres, plus durs, plus atroces que dans l’original, pensant peut-être ainsi être plus « réalistes », mais finissant en réalité par se vautrer dans la boue.
  • Prenons ce film comme exemple : pourquoi Hélène, après son retour à Mycènes, doit-elle être défigurée ? En effet, elle porte visiblement une large cicatrice sur la joue gauche : une cicatrice digne des partisans communistes de l’après-guerre. Or, dans le mythe, sa beauté est si divine que personne n’aurait jamais osé commettre un acte aussi impensable.
    – Il y a quelques années, j’ai vu au cinéma une version de Lucia di Lammermoor de Donizetti, diffusée en direct depuis l’Albert Hall de Londres : bien qu’ils n’aient pas modifié le livret, pour des raisons évidentes, les metteurs en scène et les auteurs avaient réussi à insérer dans l’histoire une scène de sexe improbable, ainsi qu’une grossesse et un accouchement sanglant : mais était-ce vraiment nécessaire ?
    – Récemment, une adaptation de l’un de mes romans préférés, Les Hauts de Hurlevent (d’Emerald Fennell, 2026), a été diffusée, comportant certaines scènes véritablement répugnantes et teintées de perversion.
    C’est là le véritable fondement du woke, qui, selon moi, n’a rien à voir avec les revendications des minorités, réelles ou présumées : c’est l’attirance pour la transgression, la pourriture, le mal, exagérés au maximum et imposés de manière obsessionnelle, sans relâche, à tel point que beaucoup ne se rendent même plus compte à quel point nos écrans sont tombés bien bas.
    Je sais que ce film a reçu des critiques positives de la part d’influenceurs catholiques, voire traditionalistes). Mais se rendent-ils compte que ce film détourne systématiquement l’Odyssée vers le pire et les ténèbres, sous toutes leurs formes ? Connaissent-ils Homère ?
    Que reste-t-il du monde homérique dans ce désastre ?
  • Et c’est là qu’apparaît un autre problème extrêmement grave de notre société, bien reflété par ce film : à force de fouiller dans la boue, on ne s’en sort plus et on ne parvient plus du tout à dialoguer avec autre chose. Car la déformation du poème homérique a été si systématique et intentionnelle – y compris les scènes nordiques – qu’au final, cela devient évident : celui qui a conçu une telle Odyssée est tellement hanté par les fantômes de la pourriture de notre époque qu’il ne sait plus écouter le message positif de l’ancien poète ni les valeurs qu’il propose, même païennes : des valeurs de beauté et de poésie sur lesquelles l’Europe s’est fondée depuis des millénaires. Classicisme et christianisme : tels ont été, pendant des siècles, les piliers de toute renaissance européenne.
    Mais où sont-ils ici ? Et serait-ce là une société inclusive ? Mais où donc, si elle ne sait rien d’autre que se regarder elle-même et ses propres cauchemars ? Une société incapable d’écouter et donc de dialoguer ? Une société qui pratique en permanence ce que les Français appellent le nombrilisme, le fait de tourner de manière obsessionnelle et égoïste autour de son propre nombril ? Une société qui ne parvient même plus à comprendre ses propres classiques agit désormais comme des malades psychotiques, coupés de toute relation avec la réalité ; et, en vérité, notre société me semble de plus en plus souvent atteinte d’une grave psychose. Loin de Dieu, on perd tout sens de la rationalité et de l’intelligence, ainsi que de l’humanité.
  • Dernier point. Tout ce « nordicisme » témoigne du fait que, depuis des siècles, nous sommes devenus dépendants, voire presque esclaves, de tendances politiques et culturelles issues des pays nordiques, nordiques et protestants ; des tendances nettement plus sombres et pessimistes que ce que nous pouvons concevoir dans notre Méditerranée (et non, le protestantisme est bien plus sombre et pessimiste que le catholicisme : je le connais bien et il n’y a pas de comparaison) .
    Et pourtant, nous continuons à subir tout cela.
    Qu’ils fassent donc leurs films, leurs romans, leurs émissions imprégnés de ténèbres et d’Halloween ; mais nous ? Pourquoi devons-nous sans cesse avaler tout cela, nous qui avons dans notre ADN la culture de l’harmonie classique, du Parthénon, du pragmatisme et de l’énergie de Rome, des mosaïques de Byzance et de Venise, du baroque romain et salentin, du christianisme, ou plus encore, du catholicisme et de l’orthodoxie ?
    Ce film démontre une fois de plus ce que j’ai constaté à maintes reprises aux États-Unis : qu’ils ignorent pratiquement tout – à quelques exceptions près, bien sûr – de la culture grecque (et pas seulement). Devons-nous sans cesse sombrer dans les ténèbres du Nord ? Alors, qu’ils gardent leurs Vikings et qu’ils laissent nos classiques en paix. Et nous, par contre, ne sommes-nous pas capables de réaliser quelque chose de compétitif, de vraiment beau et fidèle à nos valeurs ?

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