(mise à jour) Charles Exbrayat (1906-1989) est, nous dit Wikipedia, l’auteur (entre autres activités) d’une centaine de romans policiers, souvent à coloration humoristique, publiés dans la collection « Le Masque », Il est aujourd’hui un peu oublié, mais il reste le témoin et l’expression d’une époque où la parole (et l’édition) était plus libre qu’aujourd’hui, et à ce titre, il mériterait peut-être d’être redécouvert.
En lisant cet extrait, transmis par mon amie Carlota, d’un de ses romans, « Fini de rire, fillette » (1978), on pense à Giovannino Guareschi (1908-1968) l’inoubliable créateur de don Camillo, et à son dernier roman, Don Camillo e i giovani d’oggi (« Don Camillo et les jeunes d’aujourd’hui ») publié après sa mort, en 1969 et adapté à l’écran sous le titre Don Camillo et les Contestataires (dossier ICI), où il met en scène un jeune prêtre progressiste, don Chicchi, tout acquis aux idées de Vatican II, et notre don Camillo, vieux curé de campagne à l’ancienne, bougon, portant soutane noire et gros brodequins et dialoguant directement avec Jésus.
Dans « Fini de rire fillette », Exbrayat donne vie, à travers un dialogue savoureux et bien enlevé, à deux anciens condisciples de séminaire qui se rencontrent une vingtaine d’années après, et c’est le même contraste, décrit par Guareschi: l’un est resté un curé « comme dans le temps », et l’autre a suivi « l’air du temps ». C’était il y a quasiment un demi-siècle, une autre époque (la scène où le « curé-Vatican II » commande un Dubonnet – ça existe encore? – est à cet égard désopilante, aujourd’hui il commanderait un coca light, ou une carafe d’eau plate!) et pourtant on retrouve déjà les mêmes thématiques qu’aujourd’hui sur les deux conceptions irréconciliables de l’Eglise.

(transcription par l’IA)

Étant très en avance, M. Quettehou déambulait lentement sur le boulevard au bout duquel stationnait le car qui le remonterait à Baroquier-la-Benoîte. Perdu dans ses pensées moroses, il allait sans prendre garde aux choses et aux gens. Soudain, un homme se dressa devant lui, les bras ouverts :
— Jules !
Le prêtre mit un certain temps à reconnaître dans ce civil grisonnant son ancien camarade de séminaire, Baptiste Fépin.
— Baptiste !
Ils se serrèrent chaleureusement la main, puis M. Quettehou s’écartant un peu s’exclama :
— Alors, toi aussi, tu as honte de notre vêtement ? A moins que tu ne te sois défroqué pour épouser une de tes paroissiennes ?
— Ne dis donc pas de bêtises et reconnais que le vêtement que je porte est plus commode que le tien ?
— Sans doute, Baptiste, mais c’est lorsqu’on commence à préférer le commode au sévère que la défaite se dessine. Les soldats qui n’osent plus porter leur uniforme, ne peuvent croire à la possibilité de la victoire et ne sommes-nous plus les soldats de Dieu ?
Gêné, M. Lépin qui n’entendait pas poursuivre une telle discussion dans la rue, entraîna son ami vers un café.
— Ça ne te gêne pas de boire un verre en public ?
— Tu vas pouvoir t’en rendre compte.
Lorsqu’ils furent installés, M. Lépin dit à la serveuse :
— Pour moi, ce sera un Dubonnet… et toi ?
— Une chopine de rouge.
M. Lépin accusa le coup.
— Cela te choque, Baptiste ?
— Ma foi… pour ceux qui nous regardent… je me demande
— Ne te demande rien. Vous passez votre temps, vous, les prêtres nouvelle manière à protester que vous êtes des hommes comme les autres. Eh bien ! Dans ce pays, Baptiste, les autres ne font pas que coucher avec leurs femmes et brailler des slogans politiques, ils boivent aussi du vin rouge.
Le prêtre citadin regrettait déjà une rencontre à laquelle il n’osait pas mettre un terme trop rapide. Il changea de sujet.
— Tu remontes dans ton bled ?
— Tout juste.
— Tu ne t’ennuies pas ?
— Jamais. Et toi ?
— Je n’ai pas le temps. Notre apostolat, dans la ville, n’a plus le visage que tu as connu. Nous ne demeurons plus à l’écart de quoi que ce soit.
— Vous ne risquez pas de vous salir ?
— Cela dépend de nous seuls… Tous les problèmes nous intéressent, depuis la sexualité jusqu’à la politique ! Nous voulons une église nouvelle, dépouillée.
— Luthérienne ?
— Pourquoi pas ? Terminé l’art commercial, nous refusons les imageries saint-sulpiciennes… Il faut que le croyant réalise l’idée qui est matérialisée dans le fer ou le bois ! Fini le stuc qui avilit !
— Mais qui aide à mourir…
— Qu’entends-tu par là, Jules ?
— J’ai peur que tu ne puisses plus comprendre… Voilà, un premier résultat que vous avez obtenu : briser l’unité du clergé avec vos évêques qui en arrivent à se soucier davantage de ce que les communistes pensent d’eux que de savoir s’ils accomplissent la tâche pour laquelle ils ont été mitrés
…..
— Ca m’a fait plaisir de te revoir !
— Non, ça ne t’a pas fait plaisir. Tu vas réfléchir à notre conversation et tu vas réaliser que tu as perdu la Foi. »

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