Le texte suivant a été publié le 4 juillet 2020 sur le blog allemand Summorum Pontificum, mais le sujet étant à nouveau d’actualité, Rorate Caeli l’a repris en traduction ces jours derniers.
Toutes les citations sont issues d’un ouvrage en allemand publié au moment de l’élection de Benoît XVI, sous le titre Joseph Ratzinger, Theologische Prinzipienlehre (Donauwörth, 2005) et reprennent des réflexions du Prof. Ratzinger formulées 10 ans après le Concile, donc juste avant qu’il ne soit nommé évêque de Münich.
Ces mêmes réflexions seront reprises plus tard de façon plus ample dans le fameux Rapport Ratzinger (Entretien sur la Foi (1985, « The Ratzinger Report ») le livre coécrit avec Vittorio Messori tiré de longs entretiens avec le journaliste italien durant l’été 1985 à Bressanone. Livre qui valut au cardinal Ratzinger l’inimitié ( par euphémisme!) … féroce des progressistes qui ont aujourd’hui fait main basse sur l’Eglise (nombreux articles dans mon site)

Pour tous ceux qui se sentent attachés à la tradition catholique dans son ensemble, le Concile Vatican II est un sujet difficile. D’un côté, nous savons que Vatican II n’a pas pu bouleverser tout ce que l’Église a toujours enseigné. De l’autre, nous vivons dans un contexte où beaucoup de choses semblent avoir été bouleversées — et on nous dit que c’est précisément là la volonté du Concile Vatican II, que chacun est censé reconnaître. Et ce ne sont pas n’importe qui — dont on pourrait facilement rejeter les opinions — qui tiennent ces propos, mais de nombreux professeurs de théologie, la quasi-totalité des commentateurs dans les médias ecclésiastiques — et la plupart des évêques le disent également, ou du moins manifestent leur approbation tacite. L’opposition à « l’esprit du Concile » et à ce qui est présenté comme tel semble être l’« anathème » ultime dans une Église où l’on peut par ailleurs dire, douter ou exiger presque tout.
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Il est donc utile de revenir sur la manière dont Joseph Ratzinger — bien avant de devenir Benoît XVI, alors qu’il s’était lui-même rendu au Concile en tant que jeune professeur de théologie plein d’espoirs — a évalué, de manière critique, les effets de cette prétendue aube d’un « nouveau printemps », quelques années seulement après l’obtention de son diplôme.
Son analyse, présentée à l’occasion du 10e anniversaire (et probablement révisée par la suite pour être intégrée à l’un de ses ouvrages), s’ouvre sur un réalisme sans concession et aboutit à la conclusion qui donne à réfléchir que ce concile, lui aussi — à l’instar d’autres avant lui —, n’a peut-être pas rempli l’objectif pour lequel il avait été convoqué et a peut-être fait plus de mal que de bien à l’Église.
« Que nos églises, nos séminaires et nos monastères se soient vidés au cours de ces dix années est un fait que quiconque peut faire confirmer par les statisticiens, s’il ne l’a pas remarqué lui-même ; que l’atmosphère au sein de l’Église ait parfois été non seulement glaciale, mais carrément amère et agressive, ne nécessite pas non plus de preuve élaborée ; que les divisions factionnelles déchirent la communauté partout fait partie de notre expérience quotidienne, menaçant la joie de la vie chrétienne. Quiconque tient de tels propos est rapidement accusé de pessimisme et donc exclu du débat. Mais il s’agit tout simplement de faits empiriques, et les nier trahit non pas tant du pessimisme qu’un désespoir silencieux. »
Le fait qu’un concile puisse dans un premier temps être suivi d’une grande confusion n’est pas une grande surprise pour Joseph Ratzinger. Il cite une lettre de Grégoire de Nazianze qui, en l’an 382, refusa l’invitation à poursuivre le concile de Constantinople en des termes qui sonnent aujourd’hui de manière troublante d’actualité :
« À vrai dire, je crois qu’il faudrait éviter tout concile d’évêques, car je n’ai jamais été témoin d’une issue heureuse à aucun d’entre eux ; ni de l’abolition des abus […], mais toujours, au contraire, de l’ambition ou de querelles sur la manière de procéder. »
Il cite des jugements encore plus sévères de Basile, contemporain et ami de Grégoire. Pour Basile, les conciles de cette époque conduisaient à « un désordre et une confusion effroyables » et remplissaient toute l’Église de « bavardages incessants ».
Ce n’est qu’avec le recul historique — selon Joseph Ratzinger — que les grands conciles du IVe siècle ont pu être reconnus comme des phares de l’Église, qui ont contribué à clarifier l’identité de la foi au fil des époques. Néanmoins, l’évaluation du professeur d’alors concernant les effets de ces conciles n’est pas entièrement positive. C’est avec une tristesse palpable qu’il évoque les graves schismes qui les ont suivis et qui ont infligé à l’Église des blessures qui ne sont pas encore cicatrisées :
« Les fidèles héritiers du grand évêque Cyrille d’Alexandrie se sont sentis trahis par des formulations qui allaient à l’encontre de leur tradition sacrée ; en tant que chrétiens monophysites, ils constituent encore aujourd’hui une minorité significative en Orient, dont l’existence même nous donne une idée de la gravité des luttes de cette époque. »
Les Pères du Concile Vatican II espéraient éviter de telles conséquences graves en s’abstenant de toute dogmatisation. Selon le Prof. Ratzinger
« Un concile qui ne dogmatisait pas et n’excluait personne semblait capable de n’offenser personne, de ne repousser personne, mais d’attirer tout le monde. En vérité, il n’a pas connu un sort différent de celui des conciles œcuméniques qui l’ont précédé ; personne aujourd’hui ne peut sérieusement contester les développements marqués par la crise auxquels il a conduit. »
Parmi les raisons de cet état de fait, le professeur en soulignait deux en particulier :
« Le concile se considérait comme un grand examen de conscience pour l’Église ; en fin de compte, il voulait être un acte de pénitence, un acte de conversion. »
C’est pourquoi il y avait une grande disposition à reconnaître, plus ou moins sans hésitation, tout ce que le monde reprochait à l’Église comme étant la faute réelle de l’Église envers le monde. Afin de ne pas encourir de nouvelles accusations, on ne voulait voir et reconnaître que le bien et ce qui méritait d’être adopté partout. Or, cela a non seulement conduit à une crise d’identité générale, mais a également creusé un fossé profond avec l’ensemble de la tradition de l’Église, qui devait désormais paraître sans valeur. En conséquence, beaucoup auraient considéré un nouveau départ radical comme la seule alternative.
Joseph Ratzinger identifiait comme deuxième raison l’optimisme naïf de l’ère Kennedy.
« Nous pouvons tout accomplir si seulement nous le voulons et y consacrons les ressources nécessaires. C’est précisément cette rupture dans la conscience historique — cet adieu tourmenté au passé — qui a donné naissance à l’idée d’une “heure zéro”, où tout recommencerait à zéro et où tout ce qui avait été mal fait jusqu’alors serait enfin corrigé. Le rêve de libération, le rêve de l’Autre absolu (!), qui, peu après, a pris un caractère de plus en plus violent dans la révolte étudiante, planait également, dans un certain sens, sur le Concile ; c’est ce rêve qui a d’abord inspiré les gens, puis les a déçus. »
La conclusion que le professeur Ratzinger tire de ces deux motifs est accablante. Lorsque la repentance ne mène qu’au négatif, elle se transforme trop facilement en orgueil ; la repentance authentique, en revanche,
« conduit à l’Évangile — c’est-à-dire à la joie, y compris la joie en soi-même. La forme d’auto-accusation à laquelle le Concile est parvenu par rapport à sa propre histoire n’a pas su reconnaître cela et a ainsi conduit à des manifestations névrotiques. »
Que signifie cette évaluation — plus de dix ans après la fin du Concile — pour Joseph Ratzinger ? Par où faut-il, selon lui, commencer pour mettre en route la juste réception du Concile, qui n’a même pas encore commencé ? Pour répondre à cette question, il examine certains des concepts fondamentaux qui ont façonné les discussions du Concile.
Tout d’abord, il se penche sur la notion de communio — c’est-à-dire la « théologie du Peuple de Dieu » si vivement mise en avant lors du dernier concile. En mettant cette théologie en pratique, soutient-il, le concile et les responsables de sa mise en œuvre ont commis de graves erreurs en interprétant les notions de « communio » et de « collégialité » presque exclusivement en termes de comités, de conseils, de commissions et de conférences.
Sur ce point, il déclare :
« Nul ne peut douter que la prolifération effrénée de tels organismes a conduit à un incroyable gaspillage d’énergie et à la production de montagnes de paperasse inutile, tandis que les meilleurs esprits étaient épuisés par des discussions interminables dont personne ne voulait, mais qui étaient inévitables compte tenu des nouvelles structures. »
Il poursuit en examinant le concept de « simplicité », maintes fois mis en avant.
Ce faisant, il précise que la « simplicité » ne signifiait pas la pauvreté ou le renoncement au décorum, mais plutôt, avant tout, une insistance justifiée sur la raison et la rationalité, qui ne doivent pas être comprises comme contraires à la foi en Christ. Dans la pratique, cependant, cela a souvent conduit à une soumission au concept de rationalité des Lumières et aux diktats de l’esprit du temps.
À l’issue de ses réflexions, Joseph Ratzinger tirait dès le milieu des années 1970 une conclusion qui donne à réfléchir — une conclusion qui ne peut que déplaire à tous ceux qui souhaitent aujourd’hui élever le Concile, qui s’est abstenu de toute dogmatisation, au rang de super-dogme.
À la fin du Concile, Karl Rahner a comparé la masse de papier produite aux quantités considérables de pechblende [minéral radioactif qui représente le principal minerai d’uranium, ndt] nécessaires pour extraire une petite quantité de radium. Or, entre la pechblende et le radium, il existe au moins un lien certain : là où il y a de la pechblende, il y a aussi du radium.
« Mais il n’existe pas de lien aussi nécessaire entre la pechblende des mots et du papier et la réalité chrétienne vivante. Que le Concile devienne une force positive dans l’histoire de l’Église ne dépend qu’indirectement des textes et des commissions. Ce qui est déterminant, c’est de savoir s’il existe des personnes — des saints — qui, par l’engagement spontané de leur être même, font naître quelque chose de vivant et de nouveau. »
Ratzinger conclut par cette réflexion troublante : nous devons aujourd’hui
« faire preuve d’assez d’autocritique pour reconnaître que l’optimisme naïf du Concile et l’excès de confiance de nombreux partisans et promoteurs justifient, de manière effrayante, les sombres diagnostics posés par d’anciens responsables de l’Église concernant le danger des conciles. Dans l’histoire de l’Église, tous les conciles valables ne sont pas nécessairement devenus des conciles fructueux ; en fin de compte, certains ne représentent rien d’autre qu’une grande futilité. »




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