La grande ombre de Benoît XVI sur le pontificat de François, et la nouveauté de Léon XIV

31 Mai 2025 | Nouveau pape

On a beaucoup souligné que les débuts de Léon XIV marquent une rupture symbolique et doctrinale avec François. Flagrante, à défaut d’être profonde.
Mais il y a un élément du changement d’époque que nous vivons qui a été moins exploré. Pendant 10 ans, nous avons eu la nouveauté inouïe de la coexistence d’un pape régnant et d’un émérite. Et celui-ci, silencieusement mais puissamment, a représenté une forme de contrôle implicite. Un frein, dont la grande ombre a éclipsé l’Argentin.
C’est de cette ère que nous sortons – pour le meilleur ou pour le pire, c’est ce que nous ignorons encore.

Aujourd’hui, alors que Léon XIV est assis sur le trône de Pierre, c’est comme si un nœud était enfin dénoué. « Le pape est redevenu le pape, dans la plénitude de ses symboles, dans la clarté de sa voix, dans la verticalité de son magistère ».

Le nouveau pape, l’ancien pape et la longue ombre de Ratzinger

Il nuovo Papa, il vecchio Papa e l’ombra lunga di Ratzinger

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L’affirmation de Léon XIV selon laquelle « le mal ne l’emportera pas » a rétabli un horizon théologique précis : la reconnaissance de l’existence du mal en tant que force active dans l’histoire et, par conséquent, non pas une faiblesse humaine générique, mais un antagoniste à combattre. Par conséquent, une Église militante, une Église qui lutte pour la paix et pas seulement dans la paix.

Des mots qui évoquent Léon, oui, mais aussi Benoît XVI.

Il y a un langage qui change, et ce n’est pas seulement une question de style. Chaque mot, dans l’Église, a un poids, une tradition, une généalogie symbolique qui en fait une pierre vivante dans le corps millénaire de la foi. C’est pourquoi il n’est pas anodin que le nouveau pape, Léon XIV, ait fait ses débuts publics avec un lexique qui semble marquer une nette rupture avec le pontificat précédent.

Cela s’est remarqué dès la première apparition : l’utilisation du latin, la sobriété solennelle de la tenue vestimentaire, le choix de réciter l’Ave Maria et de ne pas se limiter à une simple salutation. En apparence, des gestes simples ; en substance, des signaux forts. Beaucoup s’attendaient à une sorte de continuité avec François, un « Bergoglio bis ». Au lieu de cela, en l’espace de quelques semaines, c’est une ligne très différente qui s’est révélée.

Si le pape argentin avait insisté sur le rôle de l’évêque de Rome, minimisant en fait la signification symbolique et dogmatique de la primauté pétrinienne, le pape Léon a immédiatement réaffirmé la centralité du successeur de Pierre. Et il ne l’a pas fait par des proclamations, mais avec la précision des mots et des signes. En affirmant, par exemple, que « le mal ne l’emportera pas », il a rétabli un horizon théologique précis : la reconnaissance de l’existence du mal en tant que force active dans l’histoire.

Non pas une faiblesse humaine générique, non pas un désordre à corriger pastoralement, mais un antagoniste à combattre. Une Église militante, en somme, comme le veut la tradition, mais aussi une Église qui lutte pour la paix et pas seulement dans la paix. Car ici se greffe un élément de réflexion plus profond, que peu aujourd’hui ont le courage d’explorer honnêtement : la longue ombre de Benoît XVI.

Joseph Ratzinger est mort depuis un peu plus d’un an, mais sa présence, pendant près d’une décennie, a pesé lourdement sur le pontificat de son successeur. Non pas tant pour ce qu’il a dit – bien qu’il ait beaucoup écrit et dit – mais pour ce qu’il a continué à représenter. Il a toujours déclaré avoir démissionné de son plein gré, et rien ne permet de penser le contraire. Mais sa démission, à bien des égards, est apparue inachevée. Il a choisi de rester au Vatican, de porter du blanc, de conserver des appellations et des habitudes qui, bien que n’étant plus formellement papales, l’identifiaient toujours comme tel.

Il ne s’est jamais ouvertement opposé à François, mais il a publié des textes et des lettres dont le ton et l’orientation doctrinale étaient sans équivoque différents. Il a parlé de relativisme, de vérité, de liturgie avec une fermeté qui ne correspondait guère à l’approche plus fluide et pastorale du pape régnant. Ainsi, silencieusement mais puissamment, il représentait une forme de contrôle implicite. Un frein. Cette cohabitation de deux papes – l’un régnant, l’autre émérite – était une nouveauté absolue dans l’histoire moderne de l’Église et créait une ambiguïté que ni le droit canon ni la tradition ecclésiale n’avaient prévue.

Un pape qui démissionne, mais qui reste visible, reconnaissable, actif dans le débat théologique : c’est un fait. Le droit canonique dit que si un pontife ne démissionne pas librement, même seulement dans le forum interne, cette démission n’est pas valide. Ratzinger a toujours dit qu’il avait démissionné librement. Pourtant, il a continué à se comporter en tant que pape émérite d’une manière qui semblait suggérer le contraire. Et le fait le plus intéressant est que, dès la mort de Ratzinger, François a promulgué des règles beaucoup plus strictes sur la figure du pape démissionnaire.

Plus de soutanes blanches, plus de titres, plus d’ambiguïté. Une réaction immédiate, presque un besoin de clore une époque, d’éviter la répétition de cette présence encombrante, de cette ombre parallèle, un signe que même François a perçu la puissance de cette figure, pour le meilleur et pour le pire.

Maintenant que Léon XIV est assis sur le trône de Pierre, c’est comme si un nœud était enfin dénoué. Le pape est redevenu le pape, dans la plénitude de ses symboles, dans la clarté de sa voix, dans la verticalité de son magistère.

Il est clair qu’une page s’est refermée et qu’une autre s’ouvre. Une page où la tradition, loin d’être une nostalgie, redevient un langage vivant, plein de contenu, capable de guider la communauté ecclésiale dans un monde qui a plus que jamais besoin de références claires.

Parce qu’après tout, dans l’Église, rien ne change jamais complètement. Mais rien ne reste jamais en l’état

Marco Traverso

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