Sur les évènements qui agitent en ce moment la France et l’Italie, et d’autres pays européens, la plupart des commentaires se focalisent sur l’aspect ethnique et civilisationnel: les émeutiers sont, et sont seulement, l’expression visible d’une Europe défigurée (ou enrichie, selon la perspective) par l’immigration. C’est un peu léger, et surtout lassant à force d’être répétitif. Et on a le sentiment qu’on fait ainsi l’amalgame entre des choses qui sont en réalité sans rapport entre elles.
Marcello Veneziani, lui, propose une autre lecture: à la fois littéraire et très éclairante, mais qui nécessite quelques explications pour le lecteur peu familier de la grande littérature italienne.
Il compare les « strates » hétérogènes des émeutiers d’aujourd’hui aux« bolge » (/fosses/strates) du VIIIe cercle de l’enfer dans la Divine Comédie de Dante Alighieri [1265-1324](chants XVIII à XXX de l’Enfer). Ce cercle est intitulé « malebolge » (litt. « fosses mauvaises/maléfiques »). Chacune des « bolge » accueille une catégorie particulière de pécheurs :corrupteurs, hypocrites, fraudeurs, semeurs de discorde, etc.. Bien vu, et très actuel!
C’est une métaphore puissante, que l’auteur utilise pour illustrer l’hétérogénéité de la contestation actuelle dans laquelle il identifie les trois « bolge » que chacun de nous a pu observer: les pillards/racailles, ultra violents, et motivés par la haine, parmi lesquels on trouve une composante importante de jeunes issus de l’immigration (mais pas seulement); les militants d’ultra-gauche, qui cherchent à transformer la révolte en mouvement politique, dans une perspective électorale et qui rêvent d’une « convergence des luttes »; et enfin, la masse, la foule « moléculaire » (par opposition à « structurée ») composée d’individus isolés , ici « une foule de jeunes (souvent eux aussi issus de l’immigration) attirés par l’événement du moment, agrégés par TikTok et les réseaux sociaux, sans idéologie stable ni appartenance durable ».

La révolte est un enfer à plusieurs fosses
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On l’a finalement compris : l’école n’a rien à voir là-dedans, ce n’est qu’un alibi secondaire pour la protestation et la révolte.
[Les lacunes de l’écoles existent bien], mais, comme on l’a vu, la plupart des gens s’en fichent complètement.
La révolte est dirigée contre le monde, l’ordre établi, le climat, tout pouvoir. La révolte est contre la guerre, Trump, Israël, le réarmement européen. La révolte est celle des deuxième générations d’immigrés contre les pays d’accueil, contre le racisme. La révolte est contre la vie chère, les loyers élevés et contre tout prix qui empêche de réaliser ses désirs. La révolte est dirigée contre le gouvernement Meloni, tout comme elle l’est contre Sanchez en Espagne, Macron en France, et on pourrait continuer ainsi, des États-Unis à l’Inde, en passant par l’Albanie et la Papouasie. Une révolte mondiale. La révolte est commune, ses motivations sont multiples et même personnelles…
Dans cette révolte, les thèmes de départ, de nature scolaire – les salles de classe délabrées, le financement de l’éducation, la difficulté à trouver un logement – ont été engloutis dans le tourbillon général où, d’un côté, il y a la révolte contre le Système, comme on disait autrefois, et toutes sortes de mal-êtres, et de l’autre, l’explosion dans la rue de la soif des jeunes, à commencer par les mineurs et les immigrés, de se mettre en scène, sous une forme destructrice. Une sorte de bal des débutants. Il n’y a aucun lien logique entre la révolte vandale contre le Système et les magasins pris d’assaut, les vitrines brisées et le pillage de biens de consommation ; il y a plutôt le même consumérisme que celui du Système adopté par des voies rapides et violentes, les mêmes désirs et pulsions qui animent la société contemporaine, assouvis par des raccourcis, des solutions de fortune, des pulsions puériles de possession. Tout vouloir sans rien payer.
C’est l’équivalent du viol dans les relations sexuelles : s’ils ne veulent pas me donner ce que je désire, je me le prends moi-même par la force. Et il n’y a aucun lien idéal et « politique » entre la destruction et l’envie de la documenter à titre personnel, de la raconter à travers des selfies pris sur les ruines, sur les barricades, le visage caché, comme l’ont fait de nombreux jeunes.
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Le slogan qui résume cette protestation-caddie [Protesta-carrello: je comprends que Veneziani considèrerait les revendications comme des denrées qu’on entasse dans un caddie de supermarché] regroupant une centaine de causes différentes est celui-là : « Nous sommes contre tout, nous voulons tout, nous cassons tout ce que nous pouvons casser. »
Puis, si l’on s’aventure dans l’univers des places publiques [de la rue], on découvre en réalité diverses « bolge » dantesques, c’est-à-dire différentes strates, différents cercles de la contestation.
- La « bolgia » la plus extrême, qui se présente armée et masquée, est celle des serial-destructeurs radicaux, de tout ce qui est à leur portée. C’est là que convergent des formations paramilitaires, des mouvements extrémistes, des anarcho-insurrectionnels, ainsi que des essaims d’immigrés aigris et d’adolescents débutants qui découvrent le monde à travers leurs smartphones et voient dans la destruction le seul moyen de faire sentir leur présence dans le monde et, éventuellement, de trouver des compagnons de solitude au nom de la haine commune envers la réalité.
Ce chaos ne mérite ni compréhension ni justification, mais uniquement répression et sanctions exemplaires. Ou plutôt, le malaise qui en est à l’origine doit être abordé selon les modalités et les moyens les plus appropriés et les plus efficaces, dans d’autres lieux et à d’autres moments ; mais lorsqu’il se traduit par des actes de vandalisme, il faut alors l’arrêter par des moyens énergiques, à la mesure de leur haine. On éduque en amont, on punit en aval.
- Un deuxième courant regroupe ceux qui veulent, par le biais de la révolte étudiante, faire de la politique, renverser les gouvernements, en attribuant tous les maux, y compris ceux de ceux qui saccagent tout, à ceux qui sont au pouvoir, ainsi qu’aux seigneurs de la guerre, des armes, du climat saccagé, et ainsi de suite. En s’en prenant aux gouvernements, de Trump à Meloni en passant par les dirigeants du monde entier, même ceux d’horizons divers, ils veulent faire naître un mouvement de jeunesse d’opposition. Ce groupe est principalement de gauche, dans ses différentes nuances de rouge, vert, rose, violet et noir, même si les franges anarchistes ont tendance à se disperser dans d’autres courants plutôt que de se rallier, en marge, aux partis et aux syndicats. Parmi leurs cibles, on ne trouve ni les dictateurs ni les autocraties, ni même les guérilleros ni les terroristes, mais ceux qui sont élus démocratiquement tout en fondant leur pouvoir sur les armes, la force et la propagande.
- Un troisième groupe, quant à lui, est de nature moléculaire : il est composé de cette foule solitaire d’adolescents en quête d’immersion dans la réalité et dans l’actualité du moment, rassemblés par TikTok et d’autres réseaux sociaux, des jeunes qui se sentent étrangers partout, sans idées préconçues, sans sentiment d’appartenance, et qui mènent leur coup d’éclat émotionnel dans la rue, mais sans aucune intention de s’ancrer dans des mouvements ou dans la lutte politique. Leur protestation est nihiliste, narcissique, émotionnelle.
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Cette protestation multiforme et informe est-elle vouée à durer ou disparaîtra-t-elle comme cela se produit depuis des décennies ? Elle s’évanouira dans le néant, je le prévois, avant de resurgir de manière cyclique, comme une sorte de reflux périodique.
Je lis que les jeunes ont de bonnes raisons de manifester : ils se sentent trahis, ils voient l’État-providence et le réseau de services et de garanties s’effondrer, et ils constatent que les investissements militaires priment sur ceux qui sont nécessaires aux jeunes et à la société.
Certes, ils auraient de bonnes raisons de contester et de manifester sur ces thèmes, ainsi que sur la trahison d’une politique sous la coupe de la techno-finance et sur le cynisme des oligarchies ; mais pour s’attaquer sérieusement à ces problèmes, ils doivent, en premier lieu, se dissocier de la violence, refuser la violence dans les rues, celle qui se retourne contre des tiers innocents, qu’il s’agisse de personnes ou de vitrines ; au contraire, considérer ceux qui la commettent comme leurs ennemis et trouver des arguments, des moyens et des formes de communication adaptés pour donner de l’efficacité, du contenu et une voix à la révolte. C’est-à-dire rendre intelligente, ciblée et consciente une protestation qui est aujourd’hui violente et insensée, violente et ignorante, violente et arrogante. Ou, pour certains, misérablement instrumentalisée en vue des prochaines échéances électorales, relayée ou encouragée par ceux qui sont en lice pour les élections et veulent tirer profit du chaos. Sans se rendre compte que le premier argument en faveur des gouvernements en place, est précisément le spectacle des violences et des troubles provoqués par ceux qui s’y opposent. Toute manifestation ainsi conçue est un spot publicitaire en faveur du gouvernement.(…) qui se nourrit des manifestations et des attaques dont il fait l’objet, de la peur que ces mouvements de rue suscitent chez les électeurs et de la méfiance envers ces dirigeants de pacotille.
La Vérità – 20 octobre 2026

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