« Saint Augustin nous aide à comprendre le cœur des jeunes, même celui des vandales qui saccagent les magasins ».
Agacé par la vacuité des commentaires qui tournent en boucle dans tous les médias en se recopiant mutuellement, Léonardo Lugaresi se tourne vers Augustin à travers l’anecdote célèbre du vol des poires que raconte le saint d’Hippone dans ses Confessions.
Je regrette juste que ce ne soit pas le Pape Léon, lui même augustinien, qui se soit adressé aux jeunes avec ces mots là. Il me semble qu’à ce jour, il ne s’est pas exprimé. Que fait l’Église ?
j’ai pensé qu’il était temps d’interroger notre Augustin, en cherchant entre les lignes du livre II des Confessions – qui est le livre de l’adolescence agitée et de son mystère – quelques pistes de réflexion plus intelligentes et plus profondes que celles que j’entends circuler ces jours-ci.
Leonardo Lugaresi

(JEAN MARIETTE, 1686. illustration d’une édition française des Confessions)
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Le vol des poires
Près de notre vigne était un poirier chargé de fruits, qui n’attiraient ni par leur beauté ni par leur saveur. Vers ce poirier, une troupe de jeunes vauriens, de méchants garnements, nous y allâmes secouer et piller les branches, tard dans la nuit,…
AUGUSTIN, Confessions, 2, 4, 9
Augustin nous aide à comprendre le cœur des jeunes, même celui des vandales qui saccagent les magasins. [Confessions, Livre II] (*)
Une coïncidence, que je ne sais pas comment qualifier mais que j’accueille néanmoins avec respect, fait que notre lecture lente et bien trop sporadique des Confessions nous amène au Livre II précisément en ce moment où nous sommes tous perplexes et stupéfaits face au spectacle offert par ces très jeunes gens qui se manifestent dans « nos villes ».
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Je pèse mes mots : je dis « spectacle » car c’est toujours, dans une mesure plus ou moins grande, ce qui nous parvient par le biais des médias et, souvent désormais, ce à quoi nous assistons en tant que témoins oculaires habitués aux médias ; j’ajoute que ces jeunes « se manifestent » car c’est exactement ce qu’ils font : ils ne manifestent ni pour ni contre quoi que ce soit, mais se présentent simplement tels qu’ils sont, des « monstres ».
Là encore, je n’utilise pas par erreur ce mot inconvenant et irritant : monstrum en latin désigne le phénomène inquiétant et anormal, cette chose tordue et incompréhensible qui nous envoie un message, un « avertissement » [en italien: monito, de moneo] que nous ressentons comme urgent pour notre existence, mais que nous ne parvenons toutefois pas à déchiffrer.
Enfin, j’ai mis entre guillemets l’expression « nos villes », pour signaler que la sémantique rassurante de ce syntagme, « nos villes », doit désormais être tempérée par la prise de conscience qu’elles ne sont plus vraiment les nôtres, et qu’elles sont peut-être même moins des villes qu’elles ne l’étaient autrefois.
La situation actuelle est embarrassante : nous sentons tous (surtout nous, les adultes, nous, les gens d’âge mûr, nous, les présumés doctes) que nous devrions dire quelque chose, mais nous ne savons pas quoi dire.
J’avoue être un peu agacé par tous ceux qui en parlent ces jours-ci : non pas que j’y aie prêté une grande attention, mais d’après ce que j’entends et ce que je vois, il me semble que presque tous commencent par dire que le phénomène est inédit, qu’il ne peut être compris à l’aide des catégories habituelles, etc., mais finissent ensuite par « donner leur avis ». En d’autres termes, ils rédigent leur petite dissertation (comme je le fais peut-être moi-même en ce moment) – qui, s’ils sont assez doués, est du genre de celles que le professeur lisait en classe pour l’édification de toute la classe, et c’est tout.
Je dois dire que même dans le milieu catholique, il me semble que c’est un peu la même chose.
Ici, sur ce petit blog, on essaie toujours de faire profil bas et de ne pas avoir trop d’ambitions, mais on s’est toujours efforcé de grimper sur les épaules des géants. J’ai souvent renoncé d’emblée à donner mon avis, et même lorsque j’ai déclaré parler en mon nom propre, je gardais à l’esprit que cette « farine de mon sac » [ ‘farina del mio sacco’ ] n’était pas vraiment la mienne, car je l’avais prise et moulue dans les moulins d’autrui.
Dans le même esprit, j’ai pensé qu’il était temps d’interroger notre Augustin, en cherchant entre les lignes du livre II des Confessions – qui est le livre de l’adolescence agitée et de son mystère – quelques pistes de réflexion plus intelligentes et plus profondes que celles que j’entends circuler ces jours-ci.
À la prochaine !
(*) NDT
Léonardo Lugaresi fait référence au Livre II des Confessions de saint Augustin, et plus particulièrement à l’anecdote célèbre du vol des poires.
1. Le vol des poires (Chapitre IV)
« Près de notre vigne était un poirier chargé de fruits, qui n’attiraient ni par leur beauté ni par leur saveur. Vers ce poirier, une troupe de jeunes vauriens, de méchants garnements, nous y allâmes secouer et piller les branches, tard dans la nuit, ayant coutume de prolonger nos jeux sur les places publiques jusqu’à cette heure avancée. Nous en emportâmes une grande charge, non certes pour en faire notre régal, car nous en aurions à peine goûté, mais pour les jeter aux pourceaux, d’accord en cela pour goûter au moins au fruit défendu. C’était là notre plaisir : faire ce qui ne nous était pas permis. »
2. Le mystère de la gratuité du mal et la force du groupe (Chapitre IX)
« Voici devant vous, mon Dieu, le vivant souvenir de mon âme. Seul, je n’aurais pas commis ce larcin où mon plaisir venait non de ce que je voulais, mais de l’acte même de voler. Seul, je n’y aurais pris aucun plaisir, et je ne l’aurais pas commis.
Ô amitié ennemie ! Mystérieuse séduction de l’esprit, ardent désir de nuire, né du jeu et de la plaisanterie, besoin de léser autrui sans attrait de gain personnel ou de vengeance ! Qu’un seul vienne à dire : « Allons, allons y ! » et l’on rougit de ne pas rougir d’être sans audace. (…)
Quel était donc mon cœur en cet instant ? Je le demande à ta miséricorde, car le mal m’y attirait pour rien. Je n’avais d’autre attrait que la difformité même de mon action. Je l’ai aimée, cette iniquité ; je me suis aimé moi-même dans mon iniquité. (…) Seul, je n’eusse rien fait ; non, seul, je n’eusse rien fait. »

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