Retour sur la Déclaration d’Abu Dhabi. N’est-ce pas le fruit empoisonné de la fameuse rencontre interreligieuse promue par le Pape Jean-Paul II à Assise le 27 octobre 1986 (*) – une décision malencontreuse, certainement mue par le désir sincère d’assurer la paix (mais avec quel résultat?), mais dont le saint Pape n’avait malheureusement pas mesuré toutes les funestes implications? Et, en remontant plus loin dans le temps, de Nostra Ætate, la déclaration de Vatican II de 1985 sur les relations avec les religions non chrétiennes?

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(*) Il convient de rappeler ici que celui qui était alors le préfet de la CDF de Jean Paul II, le cardinal Ratzinger avait dans un premier temps décliné l’invitation, et qu’il avait finalement accepté de s’y rendre à contrecœur par amitié, et par obéissance au pape.
Il devait encore accompagner Jean-Paul II à Assise en janvier 2002, après le 11 septembre, sans doute une nouvelle fois à sans enthousiasme, comme en témoigne cette anecdote racontée par Paolo Rodari: « Le nom du préfet de la CDF ne figurait pas dans la liste des participants diffusée la veille par la salle de presse, et pas davantage dans celle publiée le lendemain de l’évènement par l’OR. La veille au soir, un coup de téléphone de Mgr Dziwisz lui avait exprimé le désir du Pape de l’avoir à ses côtés ».
Le cardinal a fait le récit de cette singulière expérience dans la revue aujourd’hui disparue « 30 Giorni » (ma traduction complète ici: benoit-et-moi.fr/2011-I), expliquant:

Pour une juste compréhension de l’événement d’Assise, il est important de considérer qu’il ne s’est pas agi d’une auto-représentation de religions qui seraient interchangeables entre elles. Il ne s’agissait d’affirmer une égalité des religions, qui n’existe pas. Assise a été plutôt l’expression d’un chemin, d’une recherche, du pèlerinage pour la paix qui ne l’est que si elle est unie à la justice. En fait, là où manque la justice, où les individus sont privés de leurs droits, l’absence de guerre peut être seulement un voile derrière lequel se cachent l’injustice et l’oppression.

Le 27 octobre 2011, pour le 25ème anniversaire de la première rencontre, Benoît XVI s’était rendu à son tour à Assise en tant que Pape, au milieu de nombreuses polémiques, avec l’intention de corriger les « erreurs » de son prédécesseur et de lever les ambiguïtés.
Dossier AVANT et APRÈS.


De l’esprit d’Assise à l’esprit d’Abu Dhabi

Cristina Siccardi
www.corrispondenzaromana.it
20 novembre 2019
Ma traduction

Le 15 novembre dernier, le pape François, pour la sixième fois, a rencontré le grand imam Ahmad Muhammad Al-Tayeb, cheikh héréditaire de la confrérie des soufis de Haute Egypte, ainsi que recteur de l’Université Al Azhar, principal centre culturel de l’Islam sunnite, qui « se caractérise par sa proposition d’ésotérisme soufi, comme ‘pont initiatique’ entre la Franc-maçonnerie d’Orient et d’Occident. L’audience s’est tenue au Palais Apostolique du Vatican. Etaient présents, outre le Cheikh Saif bin Zayed Al Nahyan, Ministre de l’Intérieur des Emirats Arabes Unis depuis 2004 et Vice-Premier Ministre depuis 2009, l’Ambassadeur d’Egypte auprès du Saint-Siège, Mahmoud Samy, des représentants d’Al-Azhar et le néo-Cardinal Miguel Ángel Ayuso Guixot, Président du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux.

Le pape Bergoglio et le grand imam se revoyaient pour la première fois après le voyage interreligieux du Pape aux Emirats Arabes Unis, en février dernier, un voyage qui a conduit à la signature conjointe du document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, où l’intention est de vivre une coexistence séculaire « qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux », car « le pluralisme, les différences de religion, de couleur, de sexe, de race (!!) sont une sage volonté divine, avec laquelle Dieu créa les êtres humains ». Mais de quel Dieu parlons-nous ? Un et Trine, Allah ou le grand architecte? Ce n’est pas précisé, mais l’objectif est clair: la doctrine de cette religion séculière se réfère aux valeurs pures tant de la Révolution française que des valeurs maçonniques.

Une copie du document sur la fraternité humaine a été remise par le Pape à l’imam lors de leur dernière rencontre, qui avait pour but de lancer une initiative, conçue par le « Comité supérieur pour la fraternité humaine »: une maison interreligieuse, l’Abrahamic Family House, qui, inaugurée à New York en septembre dernier, va voir le jour dans la capitale des Emirats arabes unis, sur l’île Sa diyat, près du musée Louvre Abu Dhabi. La maison de la famille Abrahamique accueillera une mosquée, une synagogue et une église, dédiée… à saint François d’Assise, devenu, par la technique de la mystification, le protecteur de la conversion écologique et intégrale, mais aussi de la fraternité universelle. Justement lui… qui alla parmi les musulmans d’abord pour chercher le martyre par amour de Jésus-Christ et ensuite, ne le trouvant pas par volonté divine dans deux expéditions missionnaires, à la troisième, il y a 800 ans, après avoir été insulté et durement frappé par les Sarrasins, qui fut traduit devant le sultan d’Egypte al-Malik al-Kamil pour lui annoncer non pas certes la fraternité universelle – c’est un mensonge aussi grossier que déshonorant pour la mémoire de saint François – mais la foi en la Très Sainte Trinité et qui lui demanda expressément de se convertir. Aujourd’hui, au contraire, ils viennent nous dire qu’il n’y a pas de documents historiques sur le sujet, quand les témoignages faisant autorité de Thomas de Celano (premier biographe de saint François), de saint Bonaventure de Bagnoregio, de Mgr Jacques de Vitry sont écrits en noir sur blanc… Comme ils ne peuvent dire que les sources franciscaines mentent – on ne peut nier les faits et données historiques – ils les cachent comme si elles n’existaient pas.

La structure laïque de la maison abrahamique sera multifonctionnelle: elle servira tant au culte individuel (?) et au « dialogue » qu’à l’échange de « vérités » interreligieuses, puisqu’un quatrième bâtiment sera construit, qui abritera le Centre d’études et de recherches sur les Frères humains, ayant pour but, dans la ligne du document d’Abu Dhabi, de faire connaître les trois religions sécularisées. Les paradoxes et les contradictions dans ces actes susciteraient l’hilarité s’ils n’étaient pas tragiques. Le terme religion dérive du latin religio-onis, c’est-à-dire religare, lier, en référence à la valeur contraignante des obligations et interdictions sacrées qui l’on prend avec la divinité choisie. Le Centre d’études sera également le lieu des cérémonies de remise du « Prix de la Fraternité humaine ».

Il ne faut toutefois pas penser que la citadelle interreligieuse est une idée originale et avant-gardiste du pontificat du pape Bergoglio. Elle vient de l' »Esprit d’Assise » – qui n’était pas, n’est pas et ne pourra jamais être l’esprit de saint François d’Assise – de 1986, lorsque Jean-Paul II avait réuni tous les représentants les plus importants des religions du monde pour prier, dans la fraternité humaine, pour la paix dans le monde. Mais cet « Esprit d’Assise » trouve ses racines dans le Concile Vatican II, comme en témoigne le document Nostra Aetate (28 octobre 1965), qui a ouvert le dialogue interreligieux, annulant la mission pédagogique de l’Église de condamner les erreurs religieuses: « L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces préceptes et doctrines qui, bien qu’ils diffèrent en de nombreux endroits de ce qu’elle croit et propose elle-même, reflètent néanmoins assez souvent un rayon de cette vérité qui éclaire tous les hommes » (NA, 2).

Il y a cinquante ans, en mai 1969, l’évêque de Cracovie de l’époque, Karol Wojtyla, a apporté pour la première édition du Festival « Sacrosong » (un concours révolutionnaire de chant et d’instruments de musique « sacrée » avec guitares et percussions) à l’église Sainte Thérèse de Lódz, la « coupe disambiguë », voulue et financée par le futur Jean-Paul II lui-même. La forme de la coupe rappelle la plus haute tour de l’église de Sainte Marie de Cracovie (Kos´ciółMariacki) et le minaret d’une mosquée. Elle symbolise également un « indicateur de route » vertical vers le haut, un symbole de la route du Ciel ou une balise qui illumine les vies et les esprits humains. Wojtyla lui-même a présenté la Coupe à plusieurs reprises lors des différents Festivals, considérés comme une célébration de la création dans un contexte interreligieux, réalisée dans le but de trouver un point de référence commun et une union globale.

D’autre part, dans la Rome des Saints Pierre et Paul et des Saints Martyrs, qui ont tous péri pour transmettre la foi intégrale dans le Christ et en témoigner, a été érigée la plus grande mosquée d’Occident, où se trouve le Centre culturel islamique d’Italie. La mosquée, au cœur du christianisme, a été voulue et financée par le roi Faysal d’Arabie Saoudite, fondateur de la famille royale saoudienne et gardien des mosquées de la Mecque et de la Médina. Le projet a été confié à l’architecte Paolo Portoghesi, qui a travaillé avec Vittorio Gigliotti, Sami Mousawi et Nino Tozzo. La donation du terrain a été décidée par la Mairie de Rome en 1974, sous le pontificat de Paul VI, et la première pierre a été posée en 1984.

Qui veut nous arracher à la seule vérité révélée? « Qui nous séparera de l’amour du Christ? Peut-être l’adversité, l’angoisse, la persécution, la faim, la nudité, le danger, l’épée? Tout comme il est dit : A cause de toi, nous sommes mis à mort tout le jour, nous sommes traités comme des moutons de boucherie. Mais dans toutes ces choses, nous sommes plus que vainqueurs par vertu de celui qui nous a aimés » (Rm 8, 35-37).

Le libéralisme a conduit l’Église des hommes à la liberté religieuse; la liberté religieuse l’a conduite à l’œcuménisme et à la volonté interreligieuse, mélangeant les cartes selon un critère séculier: aucune religion ne possède la Vérité, mais toutes sont porteuses de vérités plurielles qui peuvent conduire, avec la fraternité humaine à la paix mondiale. L' »Esprit d’Assise » crée aujourd’hui la Maison de la Famille Abrahamique, mais cet « Esprit d’Abu Dhabi » a le mérite de faire de la clarté entre ceux qui choisissent d’appartenir exclusivement au Christ vivant, réel et éternel dans son humanité et sa divinité, et ceux qui, au contraire, choisissent les dieux (d’origine religieuse et/ou laïque) imposteurs, diaboliques et irréels.