Mais est-il bien placé pour s’en offusquer, lui qui a commencé à tramer en coulisses dès le lendemain de l’élection de Benoît XVI pour préparer le conclave qui allait assurer sa propre élection? Décidément, l’échange informel entre le Pape et les jésuites à la nonciature de Bratislava révèle beaucoup de choses sur sa personnalité, et sur sa « gouvernance ». D’où les nombreux commentaires. Dont ce dernier en date, publié par AM Valli

La dernière sortie du pape François en dialogue avec les jésuites slovaques a fait grand bruit pour les mots avec lesquels il a prétendument révélé une sorte de conspiration de la part de « prélats » visant à planifier sa succession.

Or, au-delà de l’image plutôt romantique qui s’est imposée dans les médias, celle de conspirateurs réunis dans une cave à la lumière des bougies, parlant à voix baisses, décidant s’il vaut mieux utiliser un couteau ou une bombe pour éliminer le pape, le ton indigné (« Ils préparaient le conclave ! ») de la part de celui qui a vu le sien, de conclave, cultivé tout au long du pontificat précédent est surprenant.

Le cardinal Silvestrini, qui était le metteur en scène de cette « préparation », révèle dans le livre-interview (« sous anonymat ») Orgoglio e pregiudizio in Vaticano (2007) [ndt: traduction en italien du livre d’Olivier Legendre « Confessions d’un cardinal » dont j’ai beaucoup parlé ici, ndt] que les réunions visant à promouvoir la candidature du cardinal Bergoglio comme futur pape ont commencé le jour même de l’élection de Benoît XVI, le 19 avril 2005, dans la conviction que son pontificat prendrait bientôt fin, d’une manière ou d’une autre. Que d’autres puissent maintenant faire la même chose ne devrait pas l’étonner ni le rendre furieux.

La sortie de Bergoglio s’inscrit toutefois dans un récit qu’il n’a cessé de soutenir lui-même, par des interviews et des discours de toutes sortes, depuis les premiers jours de son pontificat : un pontife ouvert, moderne et libéral, venu soulager le peuple de Dieu de l’oppression d’une caste cléricale corrompue et malfaisante. Pour des raisons de pouvoir, ils étouffent le peuple avec des règles et des règlements de leur propre invention. D’où la nécessité d’un Libertador pour redonner dignité et joie de vivre au peuple exploité.

François place même les dix commandements et l’ensemble de la morale catholique parmi ces règles d’invention cléricale.

Il est d’ailleurs curieux qu’il se plaigne d’être malmené par ceux que, du haut de sa chaire, il a pu ridiculiser en toute impunité et publicité, dénigrer et calomnier, souvent gratuitement, des secteurs entiers de l’Église, sans jamais laisser la moindre possibilité de réponse aux intéressés. Le fait qu’il y ait maintenant des personnes qui « disent du mal » de lui est même considéré comme allant de soi, étant donné que chacun récolte ce qu’il a semé, même s’il est le pape.

Cependant, la conversation avec les jésuites slovaques révèle des motifs d’intérêt, qui, à mon avis, sont restées à l’arrière-plan dans le cancan des conspirations prélatiques.

À un moment du dialogue, une sorte d’aveu apparaît dans les propos de François sur le synode de 2014-15, celui qui devait « reproposer aux gens d’aujourd’hui la beauté du mariage et de la famille ». « Je pense au travail qui a été fait, dit François, au synode sur la famille pour faire comprendre que les couples en seconde union ne sont pas déjà condamnés à l’enfer(…) ». Je me souviens qu’à l’époque, les malicieux soupçonnaient que telle était la véritable intention concernant l’auguste assemblée : pouvoir donner une légitimité ecclésiale à ce que Bergoglio appelle les « secondes unions ». Des mauvaises langues ont ensuite osé insinuer que les synodes de l’ère Bergoglio ont toujours un but réel, camouflé derrière le titre officiel. Aujourd’hui, le pape semble d’une certaine manière alimenter ces soupçons : « le travail qui a été fait », « faire comprendre »… Ce n’est pourtant pas un mystère que François et son entourage tiennent beaucoup à cette question.

Poursuivant l’échange, François évoque une « pastorale des couples homosexuels » sans précédent (du moins officiellement), alors que l’Église, dans son magistère, a jusqu’à présent évoqué la « pastorale des personnes homosexuelles ». Il ne s’agit pas d’une différence mineure. On sait que « Dieu n’a pas peur de la nouveauté », comme le répète toujours François, et il se peut que cette « nouveauté » puisse trouver une place à un titre ou à un autre dans l’ordre du jour du prochain synode, quel que soit le thème officiel ; il y a des précédents à cet égard, au synode de 2014.

Je trouve cependant que le mot le plus significatif de tout le dialogue entre François et les jésuites se trouve là où, parlant de la spiritualité ignatienne, il évoque une possible « désolation communautaire ». Désolation : un mot inhabituel, même pour lui, et pourtant présent deux fois dans le texte. Désolation.

Cela fait presque penser qu’il aurait inconsciemment, « freudiennement », évoqué la culpabilité qui lui est aujourd’hui reprochée dans de nombreux milieux (il y a indirectement fait allusion devant les Jésuites), à savoir d’avoir réduit l’Église à la désolation.

Giovanni Butta

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