Stefano Fontana essaie d’élargir la réflexion et de prendre de la hauteur par rapport à l’épisode des questions-réponses avec les jésuites. Au-delà de la personnalité du Pape, et de son inadéquation à sa charge, il y voit une dérive du pontificat, qui n’est pas spécifiquement de CE pontificat mais qui s’inscrit dans « le tournant anthropologique de la théologie catholique contemporaine » et, qui veut que le pape François passe par l’homme Bergoglio.

Mais non, ce n’est pas le pape, c’est Bergoglio…

Mon véritable programme de gouvernement est de ne pas faire ma volonté, de ne pas poursuivre mes idées, mais, avec toute l’Église, de me mettre à l’écoute de la parole et de la volonté du Seigneur, et de me laisser guider par lui, de manière que ce soit lui-même qui guide l’Église en cette heure de notre histoire.
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Benoît XVI, messe inaugurale du pontificat, 24 avril 2005

Bergoglio ou François ? Une nouvelle conception de la papauté

Stefano Fontana
La NBQ
29 septembre 2021
Ma traduction

Aujourd’hui, la théologie catholique dominante soutient que la foi chrétienne et la vie de l’Église sont un processus historique et que la vie dans l’Esprit ne vient pas toute de l’extérieur mais passe par le caractère concret de l’histoire. Il est donc essentiel de rester Bergoglio pour être pape, car la papauté n’est pas quelque chose qui est « au-dessus » ou « au-delà » de l’homme Bergoglio, mais l’Esprit ouvre des voies d’auto-communication précisément à partir de cette biographie individuelle.

Sur les paroles prononcées en liberté par François lors de la rencontre en Slovaquie avec les pères jésuites, puis dans l’avion au retour, presque tout le monde a désormais dit son mot. A mon tour de le faire, non pas pour m’ajouter à la foule nombreuse, mais parce qu’il me semble que personne n’a abordé un point qui me paraît essentiel.

Phrases ambiguës, interventions instinctives pas suffisamment réfléchies, positions théologiquement très discutables… et ainsi de suite : on a parlé d’ « humiliation » de la papauté, de « confusion » dans les mots du pape, de dépassement de la « limite de la décence » [cf. korazym.org, ndt]. Toutes ces critiques, si on en fait la synthèse, se concentrent sur un point : Bergoglio a le dessus sur François. La personne de Bergoglio – avec sa façon d’être, de faire, de communiquer – a le dessus sur la papauté dont il a été investi. Après être devenu François, Bergoglio est resté Bergoglio, avec ses idiosyncrasies, ses tics, ses préjugés, ses aversions instinctives, sa façon de penser… bref, avec toute son histoire personnelle. Selon les auteurs des nombreuses interventions critiques que nous avons lues ces derniers jours, c’est cela qui a provoqué l’ « humiliation » de la papauté, la « confusion » et le dépassement de la « limite de la décence » : au lieu de parler en tant que pape, Bergoglio parle et agit en tant que Bergoglio.

Il est clair que si tel était le problème, il y aurait lieu de s’inquiéter, mais pas plus que cela. Il s’agirait en fait d’un problème accidentel et non de substance, lié au cas particulier de Bergoglio, à son caractère qui tend à l’exagération ou à son histoire personnelle spécifique. Attitudes peu dignes de la papauté, qu’on n’apprécie pas, demander la reconnaissance des couples homosexuels puis écrire l’introduction du livre de Benoît XVI sur l’Europe qui, à la première page après l’introduction, dit le contraire, désarme. Mais si tout se résume au « cas » de Bergoglio, le problème est aussi limité en soi.

Le vrai problème, cependant, est qu’il ne s’agit pas d’un problème contingent, puisque c’est précisément la théologie catholique contemporaine qui soutient que la papauté doit passer par la personne du pape, c’est-à-dire que François doit passer par Bergoglio.

Il fut un temps où l’on pensait qu’une fois élu pape, le pape devait penser et parler en tant que pape, cessant de penser et de parler comme ce qu’il était auparavant. En effet, l’investiture papale se voyait attribuer une signification transcendante par rapport à l’immanence de la personne investie : que ce soit Ratzinger ou Bergoglio, une investiture sacrée par rapport à la profanité de la personne investie. Mais aujourd’hui, la théologie catholique dominante ne pense plus de cette manière. Elle croit que la foi chrétienne et la vie de l’Église sont un processus historique et que toute vie dans l’Esprit ne vient pas de l’extérieur mais passe par le concret de l’histoire. Il est donc essentiel de rester Bergoglio pour être pape, car la papauté n’est pas quelque chose qui est « au-dessus » ou « au-delà » de l’homme Bergoglio, mais l’Esprit ouvre des voies d’auto-communication précisément à partir de cette biographie individuelle.

Après le « tournant anthropologique » de la théologie catholique contemporaine, on pense que tout homme est avant tout « proche de soi » (presso di se) [(*)] et que c’est là que réside sa liberté. Tout ce qu’il vit, connaît, fait… est vécu, connu et fait avec cet « être presso di se » derrière lui, qui le conditionne donc, mais c’est précisément dans ce conditionnement que s’exerce sa liberté, qui précède toute situation de conditionnement et la transcende donc. L’auto-communication de Dieu a lieu précisément dans cet « être presso di se » , qui ne se réduit pas à une seule situation de vie, mais qui ne peut que passer par des situations de vie. L’homme Bergoglio aussi était et est d’abord « presso di se » et cela a conditionné et conditionne tout son savoir, son dire et son faire, mais c’est précisément par ce biais que fait son chemin son « être pape », qui ne se réduit pas aux incertitudes de ses interviews en avion, à certaines communications confuses, à certains accès de colère… mais en même temps ne peut que passer à travers eux.

A propos de la façon de faire de François, on a beaucoup parlé de « sécularisation » de la papauté. La critique de ses déclarations en Slovaquie le confirmerait. Or, la sécularisation de la papauté se produit précisément lorsque François est subordonné à Bergoglio, ou lorsque Bergoglio l’emporte sur François. Au lieu que ce soit François qui « élève » Bergoglio, c’est Bergoglio qui « tire » François vers le bas. Si ce processus ne dépendait que du caractère du pape au pouvoir, il serait limité et transitoire, mais si c’est la théologie dominante qui le soutient, la sécularisation de la papauté est un fait « structurel » qui dépasse largement le cas de François, puisqu’il en est le fondement doctrinal. Nous ne sommes pas confrontés à des contretemps gênants mais supportables parce qu’ils sont contingents, mais à une nouvelle conception de la papauté.

[*] (NDT) J’avoue que j’ai un peu de mal avec ce concept de « presso di se » , compréhensible intuitivement dans le contexte, mais difficile à traduire en français et que « proche de soi » rend imparfaitement, ou très mal – mais, je l’espère, sans que cela nuise à la cohérence de l’ensemble

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