Par Andrea Gagliarducci, très fine analyse de la façon dont le pape mène l’Eglise:

Le Pape François a utilisé une approche particulièrement « fluide » des situations, démontrant une capacité de caméléon à changer d’avis, et des postures très habiles qui ne sont pas équivalentes à des prises de position.

En réalité, l’histoire a déjà montré au pape François qu’il ne peut y avoir de pontificat « liquide », car cela crée plus de problèmes que de solutions. Une histoire qui s’est manifestée sous la forme du chemin synodal de l’Église en Allemagne.


Pourquoi un pontificat liquide n’est pas possible

Andrea Gagliarducci
Monday Vatican, lundi 25 juillet 2022

Le grand sociologue polonais Zygmunt Bauman, disparu en 2017, a inventé l’expression « société liquide » pour décrire la société actuelle. C’est-à-dire une société où tout est relativisé, où chaque point de vue est valable et relatif, et où l’on ne procède pas selon ses convictions mais où l’on est convaincu d’adopter telle ou telle position.

La société liquide est le résultat extrême du monde individualiste, qui veut garantir des droits à tous et, ce faisant, impose une dictature contre ceux qui s’opposent à certains de ces droits et qui démontrent que ces droits ne sont pas naturels mais artificiels.

Si l’Église est aussi le miroir de la société, comme c’est le cas, alors le risque est que l’approche des hommes d’Église soit précisément celle d’une société liquide. C’est-à-dire une approche moins enracinée dans la doctrine et la foi des pères et plus ancrée dans la sentimentalité passagère ou l’idée de miséricorde. Bien sûr, le bien et le mal demeurent, mais ce sont de vagues concepts de fond, qui, entre autres, ne peuvent être proposés, et encore moins imposés, à quiconque.

Les effets de cette approche ont aussi été observés au cours du pontificat du pape François. Le Pape François a utilisé une approche particulièrement « fluide » des situations, démontrant une capacité de caméléon à changer d’avis, et des postures très habiles qui ne sont pas équivalentes à des prises de position.

Par exemple, la diplomatie du pape François est « fluide » lorsqu’elle se concentre entièrement sur les relations personnelles avec les chefs d’État ou de gouvernement. Il pense alors que sa simple présence en Chine, à Moscou aujourd’hui, pourrait suffire à garantir la liberté religieuse et un cessez-le-feu, car il importe d’abord d’ouvrir des processus. Le pape François cherche de nouveaux partenaires quand il voit que les partenaires changent de cap.

Même le chemin des réformes du Pape François est « fluide » car il s’est déroulé par des tâtonnements, avec l’idée générale de vouloir une Église sortante, mais certainement sans une véritable structure de pensée qui se soucie de l’histoire, de la tradition et des tâches des institutions qui allaient changer. En fait, le pape François a plutôt utilisé le plus souvent le système du motu proprio pour légiférer.

Enfin, il y a l’approche des questions importantes, réalisée avec des outils légers, comme les lettres apostoliques ou les exhortations apostoliques. Le pape François s’emploie personnellement à briser toutes les structures de pouvoir ou de résistance possibles. Pourtant, ce faisant, il ne se soucie pas des relations internationales et met l’institution elle-même en danger (…)

Ce sont des approches vers le monde ; l’histoire dira si elles sont bonnes ou mauvaises. En réalité, l’histoire a déjà montré au pape François qu’il ne peut y avoir de pontificat « liquide », car cela crée plus de problèmes que de solutions.

Une histoire qui s’est manifestée sous la forme du chemin synodal de l’Église en Allemagne. En pratique, pour répondre à la crise de l’Église, qui est aussi une crise des fidèles, l’Église en Allemagne a convoqué un Synode, soulignant que ses décisions sur des questions telles que la sexualité et le sacerdoce seraient contraignantes. Le pape François avait envoyé une lettre en 2019, soulignant que ces décisions ne pouvaient être prises que par l’autorité centrale. Néanmoins, les évêques allemands ont continué sur leur lancée. Et ils sont donc allés de l’avant avec une série de propositions.

Il faut dire que le pape François a voulu ouvrir la voie synodale dans le monde entier parce que le Synode sur la synodalité a vu plusieurs Églises locales se présenter avec des propositions border-line. Les évêques français sont arrivés en ayant engagé un cabinet de conseil externe pour arbitrer les désaccords, et les évêques suisses ont adopté des recommandations similaires à celles du Synode allemand. Les évêques belges n’étaient pas loin non plus des propositions allemandes.

Ils l’ont toutefois fait dans le cadre d’un processus synodal, avec l’idée de porter ces idées sur la table du Synode général. En revanche, le Synode de l’Eglise d’Allemagne a l’intention de poursuivre son chemin et de le conclure seul.

Il a donc fallu une deuxième lettre, une déclaration du Saint-Siège publiée le 21 juillet, qui commence par dire que « pour protéger la liberté du peuple de Dieu et l’exercice du ministère épiscopal, il semble nécessaire de préciser que la voie synodale en Allemagne n’a pas le pouvoir d’obliger les évêques et les fidèles à assumer de nouvelles manières de gouverner et de nouvelles approches de la doctrine et de la morale. »

La lettre explique qu’ « il ne serait pas licite d’initier de nouvelles structures officielles ou de nouvelles doctrines dans les diocèses avant un accord convenu au niveau de l’Église universelle, ce qui représenterait une blessure pour la communion ecclésiale et une menace pour l’unité de l’Église. »

Et de conclure en souhaitant que  » les propositions du chemin des Églises particulières en Allemagne convergent dans le chemin synodal qu’emprunte l’Église universelle, pour un enrichissement mutuel et un témoignage de cette unité avec laquelle le corps de l’Église manifeste sa fidélité au Christ Seigneur. « 

Cette prise de position traduit un besoin de clarté. Cependant, étant donné que le Pape François n’a pas signé la déclaration, on peut aussi dire que ce n’est pas lui qui l’a voulu et qu’il souhaite plutôt un authentique renouveau dans l’Église et que la Curie bloque son projet.

Le fait que la lettre évite de mettre le pape en avant ne signifie pas que le pape n’était pas d’accord [avec la lettre]. En réalité, il était d’accord. Sinon, la lettre n’aurait pas été publiée. En définitive, même le pape François sait qu’un pontificat « liquide » peut exister, peut-être, sur des questions de moindre importance. Mais lorsqu’il s’agit de doctrine, à un moment donné, il doit revenir à des décisions solides et concrètes. Sinon, on risque le chaos. Et c’est un chaos qui s’est déjà produit dans de nombreux cas.

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