François a changé l’enseignement de l’Eglise déjà en deux circonstances au moins: au sujet de l’accès à la communion des divorcés remariés, et de la peine de mort. Et il s’apprête à le faire une troisième fois à propos de la contraception. De quoi dérouter les fidèles qui constatent que (selon le Pape) ce qui était erreur hier est devenu vérité, et vice-versa, et qui risquent de perdre la confiance. Une confiance que par contre François cultive sans vergogne, envers lui-même et les « théologiens » qui le conseillent. A l’inverse de Paul VI, dont les tâtonnements, les hésitations, la défiance de soi-même proverbiales ont donné naissance à l’Encyclique « réaffirmante » Humanae Vitae

Si le pape François a raison, alors l’Église, jusqu’à son pontificat, s’est trompée, et ma confiance en cette Église a été mal placée. Par contre, si (comme je le crois) l’Eglise jusqu’au Pape François a eu raison, alors il a tort, et ma croyance en un principe central de cette Foi (son autorité d’enseignement) a été mal placée, ce qui, à son tour, sape ma croyance en toute la structure.

Ce n’est pas au pape de changer

(via AM Valli)

Crisis Magazine
Robert B. Greving

Dans The Spiritual Combat [Il combattimento spirituale, de Francesco Scupoli, en religion « Padre Lorenzo » (1530-1610)], un classique de la spiritualité, la première arme nécessaire à la sainteté est la défiance envers soi-même. Ou, comme l’a dit Chesterton, « La confiance totale en soi n’est pas seulement un péché ; la confiance totale en soi est une faiblesse ». Certains à Rome devraient réfléchir à cela avant d’amener encore plus de catholiques à remettre en question la Foi (ou au moins l’Église). Ils – et nous – devrions également considérer et être reconnaissants pour le manque de confiance [envers soi-même] de saint Paul VI.

Je m’explique.

Le problème est le suivant. Le pape François a changé l’enseignement moral constant de l’Église au moins deux fois. La première fois, c’était dans Amoris Laetitia, permettant aux catholiques engagés dans des relations adultères de recevoir l’Eucharistie ; et la deuxième fois, c’était quand il a déclaré la peine capitale inadmissible.

Maintenant, je sais que beaucoup diront que l’enseignement n’a pas changé. Mais pour ce faire, ils doivent passer par tellement d’obstacles mentaux, théologiques et ecclésiaux qu’à côté, le débat « Combien d’anges peuvent tenir sur la tête d’une épingle? » semble simpliste.

Les deux cas qui se sont produits n’ont pas été des interprétations erronées ou des éléments « sortis de leur contexte ». Il s’agit de déclarations officielles du pape François. En ce qui concerne l’autorisation des catholiques adultères à recevoir la communion, nous ne pouvons pas jouer le jeu de la « note de bas de page douteuse ». François a par la suite donné ses propres instructions aux évêques argentins pour dire que, oui, c’est ce qu’il veut dire. Toutes les demandes de clarification ont été rejetées.

En ce qui concerne la peine capitale, il a, de son propre chef, et sans citer d’autre autorité que lui-même, apporté le changement au catéchisme officiel de l’Église. Dans les deux cas, il ne fait guère de doute que l’enseignement moral de l’Église a changé et qu’il a été modifié, officiellement, par le pape.

Il ne s’agit pas de jugements prudentiels (1) ou de questions de gouvernement de l’Église. Ce sont des enseignements moraux. Et par « changé », je ne veux pas dire « développé » (le mot préféré du pape). Je veux dire « changé ». Dans le premier cas, ce qui était autrefois un péché ne l’est plus ; dans le second cas, ce qui était autrefois permis est maintenant un péché. Pour le catholique sur son banc, le noir est devenu blanc, et le blanc est devenu noir.

Et maintenant, un troisième changement, peut-être encore plus catastrophique, se prépare. L’Académie pontificale pour la vie a publié un document décrivant un « changement de paradigme » dans l’enseignement de l’Église sur le contrôle des naissances. Selon ce document, étant donné qu’il existe « des conditions et des circonstances pratiques qui rendraient irresponsable le choix d’engendrer », un couple marié peut décider de recourir « avec un choix avisé » à des techniques contraceptives. L’archevêque Vincenzo Paglia, président de l’Académie choisi par le pape François, écrit : « Le texte opère un changement radical, passant, pour ainsi dire, de la sphère au polyèdre. » (Je n’invente rien.)

Certains diront qu’il s’agit seulement d’un document écrit par, ou du moins sous la direction de l’archevêque Paglia et qu’il ne s’agit pas d’un enseignement officiel de l’Église. Ils pourront aussi ajouter que plusieurs membres de l’Académie l’ont critiqué, soulignant qu’ils n’ont pas été consultés. Mais nous avons déjà vu ce « tour de passe-passe » (voir Amoris Laetitia). En outre, Paglia a clairement indiqué que le pape François était informé depuis le début de l’initiative et du document et, selon lui, qu’il l’a encouragé. Certains y voient la base d’une encyclique modifiant le magistère.

Je ne vais pas débattre du magistère. Ce que je veux faire, c’est souligner deux choses. La première est la confiance absolue que le Pape François et ses théologiens ont montré dans leur propre jugement sur le changement de l’enseignement de l’Eglise. Cela nous amène à la deuxième chose : leur confiance en eux-mêmes est en train de détruire la confiance de nombreux catholiques dans l’Église. En ont-ils conscience ?

Voici la question que je me pose, et je voudrais bien avoir la réponse : Si le pape François a raison, alors l’Église, jusqu’à son pontificat, s’est trompée, et ma confiance en cette Église a été mal placée. Par contre, si (comme je le crois) l’Eglise jusqu’au Pape François a eu raison, alors il a tort, et ma croyance en un principe central de cette Foi (son autorité d’enseignement) a été mal placée, ce qui, à son tour, sape ma croyance en toute la structure.

Je tiens à préciser que je n’attaque pas le pape François. Je ne fais que constater ce qu’il a fait. Je pourrais même être d’accord avec les changements. Le problème demeure. Nous sommes maintenant confrontés à une situation (ou deux, et peut-être trois) où la déclaration morale de l’Église, telle qu’émise par le pape en sa qualité d’enseignant sur les questions de morale, n’est pas infaillible. Elle peut changer.

Alors, que doit faire un catholique ? Et par catholique, j’entends quelqu’un qui a fait confiance à l’Église dans son enseignement moral cohérent pendant deux millénaires, dans tous ses conciles et à travers tous ses papes. Dois-je supposer qu’ils avaient tort ?

Le pontificat de François est rempli d’ironies, mais celle-ci est peut-être la plus ironique. Ces changements ont été faits – et seront faits – pour rester dans l’air du temps. (Utilisez le langage théologique fantaisiste que vous voulez, c’est à cela que cela se résume). « Aujourd’hui, nous savons mieux ». Ils sont faits – même avec les meilleures intentions du monde – soi-disant pour renforcer et élargir l’Église. Ils ne feront rien de tel. Ils vont l’affaiblir incroyablement et la réduire remarquablement. Avec tout le respect dû aux autres religions, en particulier aux protestants, les gens ne se sont pas convertis, et ne se convertiront pas, à la foi catholique parce qu’elle est comme n’importe quelle autre.

Je ne dis pas que l’Église devrait s’en tenir à ses enseignements simplement pour être différente, pour offrir un autre article sur le menu. Je dis que, d’après mon expérience – mon propre cheminement personnel dans la foi (une expression affreuse, mais nécessaire) et les histoires de conversion de beaucoup de gens que je connais – le changement ou le retour à la Foi catholique s’est fait parce qu’elle seule a dit : « Nous avons la vérité, la vérité immuable, le rocher de la vérité ». Et maintenant, le rocher est pulvérisé en sable.

Donc, encore une fois, que doit faire un catholique ? Je ne le sais pas. Peut-être que le prochain conclave élira « notre homme » et mettra en place les « politiques » (c’est-à-dire les enseignements moraux) que nous approuvons. L’effort et le coût seraient énormes. D’une part, François s’est fait un point d’honneur de ne nommer aux postes de pouvoir que ceux qui sont d’accord avec lui. Il a ce droit en tant que pape, je ne le conteste donc pas sur ce point. J’aurais aimé que Jean-Paul et Benoît XVI soient plus franciscains à cet égard.

Une grande partie (cinquante pour cent ? soixante-quinze pour cent ?) du collège des cardinaux et de l’épiscopat devrait être remaniée. Et que faire de ceux qui, qu’on le veuille ou non, sont évêques à vie et sont toujours là ? De même, des ordres religieux entiers devraient être nettoyés. Les universités et les séminaires devraient être purgés ou fermés. Des pays pourraient devoir être mis sous interdit.

Et alors ? Avec sa confiance, François, sans le vouloir j’en suis sûr [précaution rhétorique, ndt ???], a fait de la papauté une présidence où les enseignements moraux sont de la simple politique. L’ « autre camp » attendra simplement son tour pour mettre « son homme (sa femme ?) » et renverser la situation. Bonjour le protestantisme.

Et, pendant ce temps, qu’en est-il de nos prêtres ? Je pense à ceux, nombreux, qui sont entrés dans la prêtrise précisément à cause de la défense de l’enseignement de l’Église par Jean-Paul II et Benoît XVI. Ils seront pris non seulement dans leur propre dilemme moral, mais aussi dans l’obligation d’essayer d’expliquer aux paroissiens (tout en gardant un visage impassible) pourquoi le péché n’est plus un péché.

Alors pourquoi est-ce que je parle de Paul VI ? Je reviens à The Spiritual Combat et à sa première leçon – la défiance envers soi-même. On peut critiquer beaucoup de choses à propos de Paul VI et de son pontificat. L’accusation la plus fréquente est probablement la frilosité [/le manque de confiance], une trop grande volonté de suivre le mouvement. Cela a certainement semblé être un problème. Mais alors que nous avons les yeux fixés sur les phares d’un retournement papal de Humanae Vitae, c’est peut-être cette qualité même de Paul VI qui l’a sauvé dans cette encyclique réaffirmante ; une qualité qui semble manifestement absente à Rome aujourd’hui.

Nous savons que la commission que Paul VI avait nommée au sujet de la contraception a déclaré qu’elle devait être autorisée. Et il se peut que Paul VI lui-même ait été prêt à les suivre. S’il ne regardait que l’époque actuelle et les personnes présentes autour de lui, il l’aurait peut-être fait.

Mais peut-être, peut-être, s’est-il méfié de lui-même même, là. Peut-être a-t-il regardé par-dessus son épaule ses prédécesseurs, les conciles et les docteurs de l’Église, dans cette entité éternelle et englobante qu’est l’Église, et s’est-il dit : « Mais qui suis-je pour aller contrer eux? ». Alors que beaucoup se demandent quelle est leur place dans l’Église catholique aujourd’hui – ou s’ils y ont leur place -, je ne peux que souhaiter que le pape actuel ait davantage cette défiance.

NDT

(1) : Le jugement prudentiel est cette facette de la raison qui cherche à faire la médiation entre une norme et un contexte d’application (une situation concrète). Le jugement prudentiel ne fait pas une simple mise en œuvre de la norme, indépendamment de la situation. Par le jugement prudentiel, le sujet fait le va-et-vient entre la norme et la situation pour trouver l’équilibre le plus juste, dans le cas présent, entre ce qui doit être fait (norme) et ce qu’il est possible, raisonnable, voire désirable de faire (situation)

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