J’emprunte ce titre à Maurizio Blondet, qui vient de publier sur son site la traduction en italien d’un texte du cardinal Ratzinger datant du lointain 1997: la préface d’un livre intitulé « L’Evangile face au désordre mondial« . L’auteur est un théologien et universitaire belge, Michel Schooyans, sj (1930-2022), « très engagé dans les questions d’éthique des relations internationales », ex-consulteur du Conseil Pontifical pour la Famille.

Le caractère typique de la nouvelle anthropologie, qui est à la base du Nouvel Ordre Mondial, se révèle surtout dans l’image de la femme, dans l’idéologie du « Women’s empowerment ». L’objectif est l’auto-réalisation des femmes pour lesquelles les principaux obstacles sont la famille et la maternité. La femme doit donc être libérée avant tout de ce qui la caractérise et fait tout simplement sa spécificité …


« Comment ils ont formé la femme qui ne veut plus être mère »

Le texte proposé par Blondet n’est pas la version intégrale, j’ai trouvé le texte complet sur Life Site News, qui l’avait reproposé en avril 2009

La préface de Joseph Ratzinger

Depuis le début des Lumières, la croyance dans le progrès a toujours mis de côté l’eschatologie chrétienne et a fini par la remplacer entièrement. Le bonheur n’est plus anticipé dans l’au-delà mais plutôt dans ce monde. L’attitude d’Albert Camus, qui oppose résolument aux paroles du Christ « mon royaume n’est pas de ce monde », son affirmation que « mon royaume est de ce monde », est emblématique de la disposition de l’homme moderne. Si, au siècle dernier, la foi dans le progrès était encore un optimisme générique qui prévoyait une amélioration progressive de la condition du monde et une approche de plus en plus proche d’une sorte de paradis grâce à la marche triomphale des sciences, cette foi a pris une tournure politique au cours de notre siècle.

D’uncôté, il y a eu des systèmes d’orientation marxiste qui promettaient la réalisation du règne désiré de l’homme par le biais de leur politique idéologique ; une tentative qui a manifestement échoué. De l’autre côté, des efforts pour construire l’avenir ont été faits par des tentatives qui puisent plus ou moins profondément à la source des traditions libérales.

Sous le titre de Nouvel Ordre Mondial, ces efforts prennent une configuration ; ils se rapportent de plus en plus à l’ONU et à ses conférences internationales, en particulier celles du Caire et de Pékin qui révèlent de façon transparente une philosophie de l’homme nouveau et du monde nouveau, tout en s’efforçant de tracer les voies pour les atteindre.

Cette philosophie n’est plus utopique, au sens d’un rêve marxiste. Au contraire, elle est très réaliste : elle détermine les limites du bien-être recherché à partir de moyens limités pour l’atteindre. Cette philosophie recommande par exemple, sans chercher à se justifier, de ne pas s’inquiéter de la prise en charge de ceux qui ne sont plus productifs et n’ont plus aucun espoir d’une vie de qualité. En outre, elle n’attend plus que les gens, habitués à la richesse et au bien-être, soient prêts à faire les sacrifices nécessaires, au contraire, elle recommande des moyens de réduire le nombre de participants à la table de l’humanité, de sorte qu’au moins le soi-disant bonheur, déjà acquis par certains, ne soit pas touché.

Le caractère typique de cette nouvelle anthropologie, qui est à la base du Nouvel Ordre Mondial, se révèle surtout dans l’image de la femme, dans l’idéologie du « Women’s empowerment », proposée à Pékin. L’objectif est l’auto-réalisation des femmes pour lesquelles les principaux obstacles sont la famille et la maternité. La femme doit donc être libérée avant tout de ce qui la caractérise et fait tout simplement sa spécificité : celle-ci doit disparaître face à « Gender, fairness and equality », face à un être humain indistinct et uniforme, dans la vie duquel la sexualité n’a eu d’autre sens que celui d’une drogue voluptueuse pouvant être utilisée de toutes les manières possibles et imaginables.

Dans la peur de la maternité qui a saisi un grand nombre de nos contemporains, il y a quelque chose de plus profond qui se joue. L’autre est toujours, en fin de compte, un concurrent qui me prive d’une partie de ma vie, une menace pour mon Moi et mon libre épanouissement. Aujourd’hui, nous n’avons plus de « philosophie de l’amour », mais seulement une « philosophie de l’égoïsme ». L’idée que je peux m’enrichir simplement dans le don que je peux trouver en commençant par l’autre et par mon être-pour-l’autre – tout cela est rejeté comme une illusion idéaliste. Mais c’est précisément là que l’homme est trompé. En effet, quand on lui déconseille d’aimer, on lui conseille en réalité de ne pas être homme.

Ainsi, au stade du développement actuel d’une nouvelle image d’un monde nouveau, nous arrivons au point où le chrétien – pas seulement lui mais surtout lui – est obligé de protester. Il faut remercier Michel Schooyans d’avoir, dans ce livre, donné une voix énergique à la protestation nécessaire. Il nous montre comment l’idée des droits de l’homme qui caractérise l’époque moderne, si importante et positive à bien des égards, souffre dès l’origine du fait qu’elle est fondée sur l’homme seul et donc sur sa capacité et sa volonté de réaliser la reconnaissance générale de ces droits. Si, dès le départ, le reflet de la lumineuse image chrétienne de l’homme protégeait l’universalité des droits, de nouvelles questions se posent dans la mesure où cette image se brouille.

Comment les droits des plus humbles seront-ils respectés et promus quand notre conception de l’homme est si souvent fondée, comme le dit notre auteur, « sur la jalousie, l’inquiétude, la peur et même la haine ? « .

Comment une idéologie, qui préconise la stérilisation, l’avortement, la contraception systématique et même l’euthanasie comme prix d’un pansexualisme débridé, peut-elle amener les hommes à la joie de vivre et d’aimer ? »

C’est ici que nous trouvons clairement que le chrétien a quelque chose de positif à offrir dans la lutte pour l’histoire future. En effet, il ne suffit pas qu’il oppose l’eschatologie à l’idéologie des constructions « postmodernes » de l’avenir, Certes, il doit le faire et le faire résolument. Mais notre voix n’est devenue que trop faible et timide à cet égard au cours des dernières décennies. En vérité, dans sa vie terrestre, l’homme n’est qu’une paille sans signification si notre regard se détourne de la vie éternelle. Il en va de même pour l’histoire dans son ensemble. En ce sens, la référence à la vie éternelle, si elle est faite correctement, n’a jamais le caractère d’une fuite [flight. Traduction peu sûre]. Elle donne simplement à l’existence terrestre sa responsabilité, sa grandeur, sa dignité. Mais justement, ces répercussions sur l’ « intermonde » [intermondane; espace entre les mondes] doivent être énoncées. Certes, l’histoire ne se réduit jamais au silence : on ne peut pas, on n’a pas le droit, de réduire la liberté au silence. C’est l’illusion des utopistes.

Nous ne pouvons pas imposer à demain des modèles qui seront à ce moment ceux d’hier. Néanmoins, nous devons planifier les propositions d’un chemin vers l’avenir, des propositions pour surmonter d’une façon générale les nouveaux défis historiques. C’est ce que fait Michel Schooyans dans les deuxième et troisième parties de son livre. Il propose avant tout, à l’opposé de la nouvelle anthropologie, les traits essentiels de l’image chrétienne de l’homme et les applique ensuite de manière concrète aux grands problèmes du monde futur. Il donne ainsi un contenu concret et politiquement réaliste et réalisable à l’idée d’une « civilisation de l’amour », si souvent exprimée par Jean-Paul II.

Le livre de Michel Schooyans va donc au cœur des grands défis de notre moment historique avec vivacité et grande compétence. Nous espérons qu’il sera lu par des personnes aux orientations diverses, qu’il suscitera des discussions animées et contribuera ainsi à préparer les futurs modèles dignes de la grandeur de l’homme, ainsi qu’à assurer la dignité de ceux qui ne sont pas en mesure de se défendre eux-mêmes

Joseph Cardinal Ratzinger
Rome, le 25 avril 1997

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